Face aux migrant·es, l’UE (et la France) systématisent l’IA

Mar­di 8 novem­bre à 18 h, débat à l’amicale laïque du Crêt de Roc, 16 rue Royet à Saint-Éti­enne
Avec Jonathan Keller, chercheur à Télé­com Paris qui tra­vaille sur le futur règle­ment européen sur l’intelligence arti­fi­cielle, et des représentant·es de l’as­so­ci­a­tion Traces, de Halte au con­trôle numérique

La migra­tion est présen­tée unique­ment comme une men­ace et un prob­lème de sécu­rité par l’UE et la plu­part des États européens. Leur recours à des dis­posi­tifs tech­nologiques pour con­trôler les migra­tions n’est pas nou­veau. Une chercheuse pointait déjà en 2010 la ten­ta­tion des autorités européennes d’aller vers “une ges­tion élec­tron­ique des per­son­nes à risque” que sont, de leur point de vue, les migrant·es. Cette logique de con­trôle et de répres­sion (par­ti­c­ulière­ment des per­son­nes en prove­nance des pays pau­vres) est dev­enue dom­i­nante via des investisse­ments mas­sifs dans la tech­nolo­gie, prin­ci­pale­ment numérique.

La poli­tique française et européenne en direc­tion des migrant·es est inhu­maine et meurtrière

Les per­son­nes migrant depuis les pays européens, générale­ment vers des pays rich­es (USA, Cana­da, Qatar, Doha, Aus­tralie…) ne souf­frent guère de restric­tions de cir­cu­la­tion ; il en va de même pour les migrants provenant de ces pays. Ces flux sont même large­ment encour­agés, qu’il s’agisse de gon­fler les revenus de l’économie touris­tique ou de con­tribuer à des marchés du tra­vail désor­mais inter­na­tion­al­isés.

Toute autre est la sit­u­a­tion des per­son­nes migrantes dites “non qual­i­fiées”, soit des pop­u­la­tions issues de pays pau­vres, situés notam­ment sur le con­ti­nent asi­a­tique ou africain : les autorités de l’UE et des pays mem­bres imposent des restric­tions de plus en plus fortes, faites de sur­veil­lance, de har­cèle­ment et d’empêchement physique, qui les con­duisent à pren­dre de plus en plus de risques, jusqu’à la mort.

Ces états européens méprisent leurs pro­pres lois et les accords inter­na­tionaux qu’ils ont signés. Ain­si, la con­ven­tion inter­na­tionale de 1974 “pour la sauve­g­arde de la vie humaine en mer”, qui oblige un cap­i­taine de navire à porter sec­ours à toute per­son­ne qui envoie un sig­nal de détresse, celle de 1979 sur “la recherche et le sauve­tage mar­itimes”, qui attribue aux États des zones pour la recherche et les sec­ours en mer (notam­ment en Méditer­ranée, dans la Manche).

Or l’Union européenne, bien que par­faite­ment infor­mée des ten­ta­tives de tra­ver­sées par dif­férents dis­posi­tifs (satel­lites, drones, etc.), laisse mourir en mer un nom­bre tou­jours plus impor­tant de per­son­nes migrantes. L’UNHCR (l’agence des Nations Unies pour les réfugiés) soulig­nait ain­si, lors de sa con­férence de presse de juin 2022, que si le nom­bre de per­son­nes migrantes qui fran­chissent la Méditer­ranée pour rejoin­dre l’Eu­rope est en nette baisse depuis quelques années, ces tra­ver­sées sont de plus en plus meur­trières.

En 2021, 3 231 ont été déclarées décédées ou portées dis­parues en mer en Méditer­ranée et dans le Nord-Ouest de l’Atlantique, con­tre 1 881 en 2020, 1 510 en 2019… Un nom­bre plus impor­tant encore pour­rait avoir per­du la vie sur la route à tra­vers le désert du Sahara et dans les zones frontal­ières éloignées (voir le bilan présen­té par l’Organisation inter­na­tionale pour les migra­tions des Nations Unies).

Les pra­tiques de Fron­tex (acronyme de FRON­Tières Extérieures, dev­enue en 2019 l’Agence européenne de garde-fron­tières et de garde-côte) sont régulière­ment dénon­cées par des rap­ports, et font même scan­dale lorsqu’elles con­duisent à des actions dra­ma­tiques (comme cet été dans l’enclave espag­nole de Melil­la où au moins 23 migrants ont trou­vé la mort). Ce qui amène l’U­nion européenne et ses mem­bres à dévelop­per des straté­gies de con­trôle des migra­tions plus dis­crètes, met­tant en jeu les tech­nolo­gies numériques.

Tech­nop­o­lice à tous les étages

L’Union européenne (comme la France, qui a de fait rétabli des fron­tières pour les seules pop­u­la­tions migrantes à Calais, à Vin­timille et dans les Pyrénées) utilise tou­jours les out­ils clas­siques de l’enfermement face aux sup­posés envahisseurs : rangées de bar­belés, voire murs en dur, pro­jecteurs, troupes lour­de­ment armées…

En 1991, on déman­te­lait le “mur de Berlin”… En 2020, on comp­tait à nou­veau 63 murs frontal­iers dans le monde, 60 % de la pop­u­la­tion mon­di­ale vivant dans un pays qui en a con­stru­it au moins un. L’Union européenne en est ain­si à 1 000 kilo­mètres de murs ! Ces murs “intel­li­gents” sont désor­mais tous équipés de dis­posi­tifs numériques (radars, équipements de vision noc­turne, drones…).

À cela se sont ajoutés :

  • des lunettes de vision noc­turne ou de réal­ité aug­men­tée, des caméras (dont cer­taines ther­miques), des por­tails de recon­nais­sance faciale, des scan­ners d’empreintes dig­i­tales, des détecteurs de men­songes, des cap­teurs et sys­tèmes optron­iques (com­bi­nant optique et élec­tron­ique) de sur­veil­lance.
  • des cap­teurs de CO2 ou de fréquence car­diaque, des sys­tèmes d’imagerie par ondes mil­limétriques afin de détecter les per­son­nes qui pour­raient s’être cachées dans les camions.
  • des avions et héli­cop­tères équipés de caméras ther­miques, des drones (l’Agence européenne pour la sécu­rité mar­itime s’équipe de drones pour effectuer des mis­sions de sur­veil­lance, mais aus­si pour sur­v­ol­er les camps d’exilés, etc.).

En effet, à la sur­veil­lance des fron­tières s’a­joute celle des camps où sont parqué.es les réfugié·es, des espaces de jeux pour enfants qui y sont instal­lés et, bien sûr, par delà des mers, les pays de tran­sit…

Une note pro­duite par l’OCDE men­tionne que des dis­posi­tifs mobil­isant l’intelligence arti­fi­cielle sont util­isés pour iden­ti­fi­er la langue des per­son­nes réfugiées, détecter les “men­songes dans les déc­la­ra­tions d’identité ou pour traiter des dossiers lors de l’examen des deman­des d’asile.

L’Union européenne a mobil­isé des finance­ments con­sid­érables via, notam­ment, le pro­gramme Hori­zon 2020 (cou­vrant la péri­ode 2016 – 2020), et sa suite Hori­zon Europe (liste de nou­veaux out­ils pro­mus). Aperçu de quelques-uns :

  • Robor­der, pour sur­veiller les fron­tières via des essaims de drones autonomes. Ils sont dotés d’intelligence arti­fi­cielle pour la recon­nais­sance bio­métrique et pour iden­ti­fi­er les infrac­tions (comme celle de pass­er une fron­tière), leur “dan­gerosité”. Ces drones peu­vent se mou­voir dans les airs, sous l’eau, sur l’eau et dans des engins au sol. Dotés de mul­ti­ples cap­teurs, ils peu­vent aus­si écouter les com­mu­ni­ca­tions.
  • iBor­derC­trl : par­mi divers usages de la recon­nais­sance bio­métrique, iBor­derC­trl pré­tend iden­ti­fi­er les émo­tions à par­tir de l’examen de “38 micro-mou­ve­ments du vis­age” comme l’angle de la tête ou le mou­ve­ment des yeux. Ce “détecteur de men­songes”, déjà mis à l’es­sai dans trois pays, peut être implan­té aus­si dans les aéro­ports. Il est vigoureuse­ment con­testé par Amnesty Inter­na­tion­al qui rap­pelle que “les sys­tèmes d’IA util­isant la recon­nais­sance faciale sont par nature biaisés, car ils assim­i­lent les idées pré­conçues fig­u­rant dans les don­nées”.

Il per­met la col­lecte mas­sive d’in­for­ma­tions pour ali­menter les bases de don­nées bio­métriques (qui stock­ent les car­ac­téris­tiques physiques, biologiques et com­porte­men­tales d’un indi­vidu pour per­me­t­tre sa recon­nais­sance automa­tisée), par­mi lesquelles :

  • Euro­dac, créée en 2003 pour véri­fi­er les deman­des de visa et d’au­tori­sa­tion de voy­age. Elle a été éten­due aux deman­deurs d’asile et aux migrants en sit­u­a­tion irrégulière. Ses don­nées sont stock­ées dans le nou­veau “Com­mon Iden­ti­ty Repos­i­to­ry”, vaste base de don­nées bio­métriques qui pour­ra con­tenir jusqu’à 300 mil­lions de dossiers.
  • En 2020, Idemia et Sopra Ste­ria, deux entre­pris­es français­es, ont créé un sys­tème partagé de cor­re­spon­dances bio­métriques (BMS partagé ou sBMS), com­prenant les empreintes dig­i­tales et les por­traits de plus de 400 mil­lions de ressor­tis­sants de pays tiers, en vue de réguler les entrées et sor­ties de l’espace Schen­gen.
  • l’u­til­i­sa­tion de la tech­nolo­gie blockchain est aus­si prévue pour gér­er des cas de trans­fert Dublin. Ce pro­jet fait par­tie de l’ini­tia­tive européenne Blockchain Ser­vices Infra­struc­ture (EBSI).

Ces bases – et d’autres – sont inter­con­nec­tées et interopérables. Syn­thèse de ces tech­nolo­gies, ITFlows est un pro­gramme com­pi­lant des mil­liers de don­nées et mobil­isant l’intelligence arti­fi­cielle afin de prédire des flux migra­toires et iden­ti­fi­er les “risques de ten­sions liés à l’arrivée de réfugiés aux fron­tières de l’Europe. En 2021, Fron­tex l’a élu par­mi les pro­jets au « poten­tiel opéra­tionnel et inno­vant » le plus élevé. Il devrait ren­tr­er en ser­vice en août 2023. Un comité éthique s’alarme de l’utilisation pos­si­ble des infor­ma­tions fournies par l’algorithme de ITFlows pour “stig­ma­tis­er, dis­crim­in­er, harcel­er ou intimider les migrants, les réfugiés et les deman­deurs d’asile” voire “créer des ghet­tos de migrants”.

Notons que de grandes ONG con­tribuent à l’occasion au développe­ment de ces bases de don­nées. Ain­si, en Ital­ie, la Croix-Rouge et Oxfam nour­ris­sent, en con­trepar­tie de finance­ments (elles ont respec­tive­ment reçu de l’Union européenne 167 000 euros et 116 000 euros), l’intelligence arti­fi­cielle d’ITFlows en lui four­nissant des don­nées, issues d’entretiens réal­isés dans des camps de réfugié·es, por­tant sur l’origine eth­nique, l’orientation sex­uelle ou la reli­gion. .

Un coût exor­bi­tant

Le rap­port State­watch-TNI de mai 2022 « At what cost? Fund­ing the EU’s secu­ri­ty, defence, and bor­der poli­cies, 2021–2027 » (« À quel prix ? Le finance­ment des poli­tiques de sécu­rité, de défense et des fron­tières de l’UE, 2021–2027 ») per­met de saisir l’évolution des bud­gets con­sacrés en par­ti­c­uli­er au con­trôle des fron­tières de l’UE et des migra­tions pour la péri­ode 2021–2027.

Fron­tex, qui pilote l’i­den­ti­fi­ca­tion ain­si que l’é­val­u­a­tion des activ­ités de recherche dans le cadre du pro­gramme de recherche sur la sécu­rité civile, béné­ficiera ain­si d’un finance­ment sans précé­dent, à hau­teur de 5,6 mil­liards d’eu­ros, soit une aug­men­ta­tion de 194 % par rap­port à la péri­ode précé­dente (2014−2020). Le Fonds pour la ges­tion inté­grée des fron­tières aug­mentera lui de 131 % pour attein­dre 6,2 mil­liards d’eu­ros.

Un nou­veau Fonds pour les affaires intérieures vise à ren­forcer la capac­ité des pays extérieurs à l’UE à con­trôler les migra­tions. Un de ses objec­tifs est de “faciliter le fran­chisse­ment légitime des fron­tières, de prévenir et de détecter l’im­mi­gra­tion clan­des­tine et la crim­i­nal­ité trans­frontal­ière et de gér­er effi­cace­ment les flux migra­toires”, notam­ment en ren­forçant la “coopéra­tion inter-insti­tu­tion­nelle” entre les États mem­bres, les organes de l’U­nion et les pays tiers. Le but est donc d’exter­nalis­er le con­trôle des fron­tières vers des pays tiers, les pays de tran­sit (Libye, Turquie… qui sont pour­tant régulière­ment dénon­cés pour leurs atteintes aux droits humains).

Compte tenu du croise­ment entre les tech­nolo­gies civiles et mil­i­taires, le ren­force­ment du con­trôle aux fron­tières est égale­ment ali­men­té par l’accroissement général du bud­get pub­lic européen alloué à la sécu­rité et à la défense (plus 123 %, pour s’élever à 43,9 mil­liards d’eu­ros). Le Fonds européen de défense aug­mente ain­si de 1256 % pour attein­dre près de 8 mil­liards d’eu­ros et sera, pour la pre­mière fois, util­isé pour la recherche et le développe­ment d’arme­ments mil­i­taires de haute tech­nolo­gie.

Relevons par con­traste que le Fonds pour l’asile et les migra­tions n’augmentera sur la même péri­ode que de 43 %, pour attein­dre 9,9 mil­liards d’eu­ros. Par ailleurs, l’aide au développe­ment est pour par­tie réori­en­tée vers la ges­tion des fron­tières, notam­ment pour con­trôler les mou­ve­ments migra­toires. Le Fonds européen de développe­ment et le Fonds fidu­ci­aire de l’UE pour l’Afrique sont de fait tous deux déjà util­isés pour servir les objec­tifs de la poli­tique migra­toire.

Une poli­tique au ser­vice de quels intérêts ?

L’utilité de ces dis­posi­tifs est pour­tant remise en cause. La Défenseure des droits, Claire Hédon, qual­i­fie la stratégie de déploiement des forces de l’ordre au lit­toral Nord de coû­teuse, vaine et inef­fi­cace […] les trois quarts des per­son­nes qui arrivent à tra­vers­er La Manche sont éli­gi­bles au droit d’asile au Roy­aume-Uni”. Pour Damien Carême, eurodéputé et ancien maire de Grande-Syn­the, “ces tech­nolo­gies ne ser­vent à rien, à part mil­i­taris­er l’espace pub­lic”. Özlem Demirel, eurodéputée alle­mande, estime que “ces tech­nolo­gies coû­tent la vie aux réfugié·es qui ten­tent d’atteindre l’Europe par bateau.” En effet, en com­pli­quant le pas­sage, ces tech­nolo­gies for­cent les migrant·es à pren­dre beau­coup plus de risques.

L’ob­jec­tif se situerait-il ailleurs ? Michel Cadot, délégué inter­min­istériel français aux jeux Olympiques et Par­a­lympiques de 2024, déclare, avec cynisme, que c’est une sim­ple ques­tion de “sou­veraineté” : “si on ne teste pas, les tech­nolo­gies améri­caines et chi­nois­es vont nous dépass­er”.

Or le marché de la sécu­rité des fron­tières au niveau mon­di­al devrait croître annuelle­ment entre 7,2 % et 8,6 % jusqu’à 2025, celui du “marché mon­di­al des sys­tèmes bio­métriques” dou­bler, de 33 mil­liards de dol­lars en 2019 à 65,3 mil­liards de dol­lars en 2024, quant à celui de l’IA, il devrait attein­dre 190,61 mil­liards de dol­lars en 2025. Les deux tiers des nou­velles oppor­tu­nités de marché mil­i­taire au cours des dix prochaines années se situeront en Asie et dans la région Moyen-Ori­ent et Afrique du Nord.

Ces dis­posi­tifs tech­nop­o­liciers, dont l’Union européenne finance la con­cep­tion et l’expérimentation, ont donc voca­tion à être d’abord util­isés (et testés) aux fron­tières de l’UE pour être ven­dus ailleurs, dans des pays en guerre (Yémen…) ou à des régimes dic­ta­to­ri­aux (Égypte, Libye…). C’est la dou­ble peine : les vic­times de la guerre ou des dic­tatures et amenées à fuir leur pays vont retrou­ver, lors de leur voy­age et dans leurs ten­ta­tives de pas­sage aux fron­tières, les tech­nolo­gies fournies par les mêmes indus­triels européens.

Mil­i­tari­sa­tion et con­trôle de toutes et tous

S’il est prévu que ces dis­posi­tifs n’aient pas d’application mil­i­taire, la dis­tinc­tion entre usages civ­il et mil­i­taire est en réal­ité loin d’être établie. Cette inter­péné­tra­tion entre mil­i­taire et civ­il n’a pas lieu de sur­pren­dre. En 2021, les Fron­tex Files, une enquête dili­gen­tée par la chaîne publique alle­mande ZDF en col­lab­o­ra­tion avec l’ONG Cor­po­rate Europe Obser­va­to­ry, met­tait en effet en évi­dence les rela­tions trou­bles de Fron­tex avec des indus­triels de l’armement entre 2018 et 2019, notam­ment avec les français Atos, Thales et Air­bus. La recherche de “syn­er­gies” entre civ­il et mil­i­taire, avec l’objectif d’ex­ploiter des tech­nolo­gies à dou­ble usage pou­vant être utiles à la fois au secteur de la sécu­rité intérieure et au secteur mil­i­taire, est ouverte­ment encour­agée par les insti­tu­tions européennes. The Inter­cept note qu’il est dif­fi­cile d’anticiper à quelles fins sera util­isée une tech­nolo­gie.

Ain­si de Robor­der : ce pro­gramme d’en­gins autonomes, sans pilote, pour­rait débouch­er sur la con­cep­tion de robots équipés de fonc­tions létales. Prono, une entre­prise publique bul­gare, avait en 2015 mis à dis­po­si­tion de Fron­tex un sys­tème de sécu­rité aux fron­tières “doté d’une influ­ence meur­trière gérable sur les délin­quants, ne néces­si­tant pas de sur­veil­lance per­ma­nente de la part d’agents com­pé­tents. Le risque d’une mise en place d’une telle tech­nolo­gie appa­raît si réal­iste que plus de 180 ONG (dont Amnesty Inter­na­tion­al, Human Rights Watch, etc.) mènent actuelle­ment une cam­pagne pour met­tre fin aux “robots tueurs”.

Ces pro­jets peu­vent con­duire à une mil­i­tari­sa­tion accrue de la sphère civile en accen­tu­ant le brouil­lage entre guerre, main­tien de l’or­dre et sécu­rité intérieure. Leur appli­ca­tion à la ges­tion des flux migra­toires donne les atours de la neu­tral­ité tech­nologique à des poli­tiques de dis­crim­i­na­tion, d’exclusion et de déshu­man­i­sa­tion. Les réfugié·es pour­raient bien n’être que les “cobayes” des futures mesures de con­trôle et de sur­veil­lance, éten­dues à tous et toutes les Européen·nes.

Com­ment s’opposer au développe­ment de la tech­nop­o­lice aux fron­tières de l’UE ?

Ces poli­tiques migra­toires se font sans con­tre­poids démoc­ra­tique ou presque : les gou­verne­ments sont les seuls décideurs, le rôle du Par­lement européen est extrême­ment réduit, les con­sul­ta­tions de l’A­gence des droits fon­da­men­taux ou d’or­ganes nationaux de défense des droits humains sont sans effet con­traig­nant.

Réin­tro­duire du débat pub­lic appa­raît donc par­ti­c­ulière­ment urgent, autour de films (par exem­ple Tori et Loki­ta des frères Dar­d­enne), de doc­u­men­taires et d’émis­sions, qui per­me­t­tent de replac­er les réfugié·es à hau­teur humaine. Il est aus­si néces­saire de favoris­er des posi­tion­nements inter­na­tion­al­istes dans les grandes asso­ci­a­tions, syn­di­cats, par­tis poli­tiques comme il pou­vait en exis­ter au 19e siè­cle et dans une grande par­tie du 20e, qui priv­ilé­giaient la sol­i­dar­ité et la lutte con­tre l’op­pres­sion.

Déjà, des actions inter­na­tionales sont ini­tiées mais mécon­nues, comme celles de l’EDRI qui appelle à inter­dire la sur­veil­lance bio­métrique de masse à l’échelle européenne, et qui a lancé une cam­pagne pour les droits humains face au pro­jet de règle­ment européen sur l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle. D’autres sont ini­tiées, dont celle qui cible les cen­tres de recherche et ONG par­tic­i­pant à l’élaboration d’IT­Flows, ou celles pilotées par Amnesty Inter­na­tion­al ou stop­killer­ro­bots (voir vidéo ci-dessous) con­tre les “robots tueurs”.

Des pistes juridiques peu­vent aus­si être mobil­isées, notam­ment autour du RGPD (Règle­ment général de pro­tec­tion des don­nées, édic­té par l’Union européenne et applic­a­ble en l’état dans cha­cun des pays de l’Union), qui per­met donc des actions inter­na­tionales. Son arti­cle 22 stip­ule que “La per­son­ne con­cernée a le droit de ne pas faire l’ob­jet d’une déci­sion fondée exclu­sive­ment sur un traite­ment automa­tisé [qui désigne les traite­ments effec­tués par une IA], y com­pris le pro­fi­lage, pro­duisant des effets juridiques la con­cer­nant ou l’af­fec­tant de manière sig­ni­fica­tive de façon sim­i­laire”.

Il est donc pos­si­ble de deman­der, en toute cir­con­stance, que soit appliqué·es, à la place du traite­ment par l’IA, un accueil et une déci­sion par un humain. La CNIL prévoit même en cas de dis­po­si­tions légales spé­ci­fiques, (autrement appelées “droit d’ex­cep­tion”, très sou­vent invo­qué par l’État français) des modal­ités qui per­me­t­tent de garan­tir des droits :

  • d’être infor­mé qu’une déci­sion entière­ment automa­tisée a été prise à notre encon­tre ;
  • de deman­der à con­naître la logique et les critères employés pour pren­dre la déci­sion ;
  • de con­tester la déci­sion et d’exprimer notre point de vue ;
  • de deman­der l’intervention d’un être humain pour qu’il puisse réex­am­in­er la déci­sion.

Ce raison­nement peut s’ap­pli­quer aux sit­u­a­tions des réfugié·es comme de l’ensem­ble de la pop­u­la­tion.

Peu­vent aus­si être mobil­isées les études et rap­ports pro­duits par de grandes organ­i­sa­tions inter­na­tionales comme le Haut com­mis­sari­at aux droits de l’Homme, ou le Con­seil de l’Eu­rope (qui va sor­tir une Recom­man­da­tion sur les femmes migrantes, com­prenant des dis­po­si­tions sur l’im­pact de l’IA, et qui devrait être un sup­port pour plaider devant la Cour Européenne des droits de l’Homme), ain­si que de grandes ONG (Amnesty Inter­na­tion­al, Human Rights Watch…).

Le but ultime de nos actions est, en la matière, de revenir à la lib­erté de cir­cu­la­tion pour toutes et tous :