Wikipedia, savoir coopératif à défendre

De nou­velles con­tributri­ces, lors du “Fem­i­nist Wikipedia Edi­tathon” à Ditch­ling, en Angleterre.  CC BY-SA 4.0 Mol­ly Fuller Abbott via Wiki­me­dia com­mons

Le site Bas­ta! réalise une grande enquête sur cette ency­clopédie en ligne, par­fois décriée (surtout par les “penseurs” de droite) mais qui reste la plus belle réus­site d’un Inter­net source de savoir, ouvert à toutes et tous, sans hiérar­chie ni util­i­sa­tion com­mer­ciale des don­nées per­son­nelles. D’après Bas­ta, ces principes ont de quoi déplaire aux régimes total­i­taires. .. et aux GAFAM, et pour­rait inspir­er de nou­velles manières de vivre ensem­ble sur le web.

Ci-dessous une vidéo d’Em­ma Bougerol, jour­nal­iste chez Bas­ta!, et des extraits des trois arti­cles.

Le site, né en 2001, est nour­ri, admin­istré et organ­isé par des bénév­oles. Wikipé­dia est l’un des pro­jets de la Wiki­me­dia Foun­da­tion, aux côtés d’autres pro­jets col­lab­o­rat­ifs comme Wik­tion­naire (un dic­tio­n­naire), Wik­isource (un recueil de textes du domaine pub­lic) ou Wiki­me­dia Com­mons (une médiathèque), entre autres. Le tout, en accès et licence libres : tout le monde peut y accéder gra­tu­ite­ment et aus­si en repro­duire et en mod­i­fi­er le con­tenu. Wikipé­dia, le pro­jet le plus con­nu, fait par­tie des dix sites les plus vis­ités au monde.

“Les pro­jets wikimé­dia sont l’une des rares struc­tures hor­i­zon­tales qui per­sis­tent encore aujourd’hui dans l’environnement numérique, souligne Tsaag Val­ren, qui tra­vaille pour Wikimé­dia France. Ces pro­jets font par­tie de ce que l’on appelle les com­muns numériques de con­nais­sance. Autrement dit, n’importe quelle per­son­ne, munie d’une con­nex­ion Inter­net, peut y accéder et, une fois con­tributrice, peut par­ticiper à sa gou­ver­nance.

Aujourd’hui, le Wikipé­dia fran­coph­o­ne compte près de 2,7 mil­lions d’articles. Pour la ver­sion en anglais, ce chiffre atteint qua­si­ment les 7 mil­lions. Si cette source de savoirs en ligne est aus­si riche, c’est grâce au tra­vail de con­tribu­teurs et con­tributri­ces bénév­oles. Sur le Wikipé­dia fran­coph­o­ne, ils et elles sont 18 337 à être con­sid­érés comme act­ifs, c’est-à-dire avec au moins trois con­tri­bu­tions au cours des 30 jours précé­dents.

Alex Sir­ac, inscrit sur Wikipé­dia depuis 2017, a pro­duit plus de 1000 arti­cles – sans compter les mod­i­fi­ca­tions, ajouts et cor­rec­tions apportées sur d’autres con­tri­bu­tions. S’il ouvre un livre d’histoire ou un ouvrage sci­en­tifique, et apprend quelque chose, son réflexe est d’ouvrir Wikipé­dia. L’info n’y fig­ure pas ? Ouvrage à la main, il com­plète l’encyclopédie de quelques lignes, tout en pré­cisant la source. 

Cer­taines per­son­nes se con­cen­trent sur la cor­rec­tion de la forme des arti­cles, d’autres sur leur clas­si­fi­ca­tion dans l’encyclopédie, ou bien sur l’amélioration de la struc­ture des pages… “Il y a par exem­ple des gens qui ne font que de la “patrouille”, ils vont sur la page des mod­i­fi­ca­tions récentes, et la seule chose qu’ils font, c’est regarder au fur et à mesure pour voir s’il y a des trucs qu’il faut annuler, s’il y a des insultes, etc.” 

Un principe cen­tral régit tout ajout sur Wikipé­dia : la neu­tral­ité de point de vue. “Il s’agit de présen­ter tous les points de vue per­ti­nents, en les attribuant à leurs auteurs, mais sans en adopter aucun, pré­cise l’encyclopédie en ligne.

Autrement dit, on ne peut pas faire d’autopromotion, affirmer des choses sans source, ou sim­ple­ment écrire des obscénités… Léna, ingénieure et con­tributrice à l’encyclopédie, souligne qu’à l’ère des fauss­es infor­ma­tions et de l’intelligence arti­fi­cielle : L’information vient de quelque part, elle est attribuée, et ce n’est pas une IA qui génère des choses vraisem­blables, ce n’est pas un pro­pa­gan­diste qui invente des choses.

Sur Wikipé­dia, il y a un gros sen­ti­ment de respon­s­abil­ité. Par exem­ple, on a tra­vail­lé sur l’article “tran­si­tion de genre”. Et on est le pre­mier résul­tat qui tombe dans Google”. Dif­fi­cile de ne pas penser au fait que ce qui est écrit peut avoir un impact sur la vie de cen­taines, voire de mil­liers de per­son­nes. Surtout quand cela touche à son iden­tité de genre ou son ori­en­ta­tion sex­uelle.

Pour autant, les auteurs et autri­ces sont conscient.es des lim­ites de l’encyclopédie. Liées en par­ti­c­uli­er aux pro­fils des con­tribu­teurs et con­tributri­ces : “On compte 80% d’hommes, il y a aus­si une sur­représen­ta­tion de la France par rap­port au reste de la fran­coph­o­nie, avec une très faible représen­ta­tion de l’Afrique fran­coph­o­ne notam­ment. Et il y a énor­mé­ment de per­son­nes très diplômées.”

Sur cinq biogra­phies disponibles sur le site, seule­ment une seule sera sur une femme. De la même manière, le Wikipé­dia fran­coph­o­ne regorge de pages sur des com­munes français­es, même petites, mais impos­si­ble de trou­ver la même richesse pour le Québec, et encore moins pour un pays d’Afrique fran­coph­o­ne.

C’est pour pal­li­er ces man­ques que des pro­jets émer­gent. Les sans pagEs (une asso­ci­a­tion), s’est ain­si don­né pour but “de combler le fos­sé et le biais de genre sur Wikipé­dia”. L’initiative Noir­cir Wikipé­dia a l’ambition de pro­duire plus “de références, d’articles, d’informations sur la cul­ture, les per­son­nal­ités africaines et de la dias­po­ra africaine et afro-descen­dante”. Le “mois africain”, en mai, a par exem­ple rassem­blé une quar­an­taine de par­tic­i­pants et par­tic­i­pantes pour sa six­ième édi­tion, en 2024, qui a créée à elle seule 451 arti­cles. Il y a aus­si le mois océanien, asi­a­tique, améri­cain…

De mul­ti­ples men­aces, notam­ment celle de lever leur pseu­do­ny­mat, sont for­mulées par le camp con­ser­va­teur, en France comme aux États-Unis. Le pseu­do­ny­mat fait par­tie inté­grante du fonc­tion­nement de Wikipé­dia : si on le souhaite, on peut con­tribuer sous un nom choisi. Cela per­met de se pré­mu­nir d’éventuelles men­aces d’un employeur ou de pro­téger son iden­tité de men­aces éta­tiques – dans des pays où Wikipé­dia est inter­dit ou sur­veil­lé – ou per­son­nelles, par exem­ple. 

Tout en insis­tant bien sur le fait que pseu­do­ny­mat ne sig­ni­fie pas anony­mat. Le fonc­tion­nement trans­par­ent de l’encyclopédie per­met de savoir qui mod­i­fie telle page, qui pro­pose tel nou­v­el arti­cle ou qui ajoute telle source. Cette trans­parence con­duit par­fois à des men­aces directes envers des wikimédien·nes.

Ren­dre un savoir acces­si­ble à tous et toutes, gra­tu­it, sans hiérar­chie, est un pro­jet poli­tique et n’est pas au goût de tous.

Une par­tie de la gauche peut en vouloir à l’encyclopédie pour cer­tains de ses choix – comme le non-usage du pronom “iel”, car la majorité a voté con­tre – ou pour des biais sup­posés – sou­vent liés à la disponi­bil­ité des sources et à l’injonction de neu­tral­ité de point de vue. Mais les attaques de la droite et de l’extrême droite sont bien plus vir­u­lentes, voire vio­lentes, pré­cise un wikimé­di­en. “Quand on se fait atta­quer, l’absence totale de sol­i­dar­ité [de la part de la gauche] est un peu dure”.

Inter­view de Jérôme Her­gueux, chercheur au CNRS et au Cen­ter for Law and Eco­nom­ics de l’ETH Zurich, pro­fesseur à Har­vard, spé­cial­iste de la coopéra­tion, des com­mu­nautés en ligne et de la numéri­sa­tion des sociétés. Dans son livre Wikipé­dia, ou imag­inez un monde (Rue d’Ulm, 2024), il mon­tre com­ment Wikipé­dia est à la fois le fruit de la riche his­toire du libre et représente la pos­si­bil­ité d’un futur numérique col­lec­tif et apaisé. Pour lui, Wikipé­dia est un réseau social (expres­sion des sociétés civiles du monde entier) qui pour­rait nous aider à repenser une vie numérique éman­cipée de la main­mise des Gafam (Google, Apple, Face­book, Ama­zon et Microsoft). Mais cela ne peut se faire sans une prise de con­science des pou­voirs publics et de la société civile.

Bas­ta! : D’après Wikipé­dia, l’encyclopédie en ligne “est vis­itée chaque mois par près de 500 mil­lions de vis­i­teurs et pro­pose plus de 60 mil­lions d’articles dans plus de 300 langues”. Pour­tant, son fonc­tion­nement reste très mécon­nu. Pourquoi ?

C’est un para­doxe, car Wikipé­dia est cen­trale dans le fonc­tion­nement de la démoc­ra­tie numérique à l’heure actuelle, mais peu s’y intéressent et presque per­son­ne ne sait com­ment ça fonc­tionne. Wikipé­dia est non marc­hand : quand vous payez un bien, vous réfléchissez à ce que vous achetez, quand c’est gra­tu­it, nous n’y pensez pas. C’est un peu comme l’air et l’eau : on ne com­mence à y penser que quand ils vien­nent à man­quer. Et comme Wikipé­dia n’entre pas dans le cal­cul du PIB, elle n’entre pas non plus dans le viseur des poli­tiques publiques, mal­gré toute la richesse créée.

Pour­tant, sans Wikipé­dia, l’intelligence arti­fi­cielle telle que nous la con­nais­sons aujourd’hui n’existerait pas. C’est la ressource de textes organ­isés et de qual­ité la plus impor­tante au monde, et de loin. C’est en plus une source qui ne pose pas de prob­lème de réu­til­i­sa­tion sur le plan des droits de pro­priété intel­lectuelle, puisque tout est en cre­ative com­mons (licence libre). À la fois sur le plan légal, sur le plan pra­tique et sur celui de la qual­ité, Wikipé­dia est la source d’entraînement numéro 1 de toutes les intel­li­gences arti­fi­cielles.

Dans le monde, encore aujourd’hui, des régimes autori­taires inter­dis­ent ou restreignent l’accès à Wikipé­dia ou men­a­cent ses con­tribu­teurs et con­tributri­ces. Pourquoi s’attaquer à ce site – qui n’a pas l’air, de prime à bord, d’être des plus dan­gereux ?

C’est une com­mu­nauté décen­tral­isée, que la fon­da­tion Wikimé­dia ne con­trôle absol­u­ment pas. Les con­tribu­teurs, pris indi­vidu­elle­ment, ne font pas l’encyclopédie. C’est l’interaction des gens sur la plate­forme qui fait l’encyclopédie : c’est la société civile et c’est très dif­fi­cile à con­trôler. Donc, si vous voulez vous atta­quer à la lib­erté d’expression, Wikipé­dia est à la fois la cible la plus fon­da­men­tale et la plus dif­fi­cile.

Des régimes autori­taires, comme la Russie de Pou­tine, cherchent à pro­duire un dis­cours sur l’histoire, sur la civil­i­sa­tion, sur cer­tains sujets socié­taux comme l’avortement, la cul­ture, la langue… Qu’a fait la Russie ? Il y a un ou deux ans, ils ont copié l’ensemble de Wikipé­dia – qui est une ressource totale­ment libre –, et ont appelé ça Ruwi­ki.

Ils ont gardé absol­u­ment tout le con­tenu et se sont con­cen­trés unique­ment sur quelques mil­liers de pages qui ont trait à l’histoire, à la cul­ture, au mode de vie, etc. Ils ont trans­for­mé les pages rel­a­tives à l’histoire de l’Ukraine, au nazisme, au rôle de la Russie pen­dant la Sec­onde Guerre mon­di­ale, aux valeurs cul­turelles, aux ques­tions LGBT… Une grande par­tie des entrées sur les sujets LGBT ont été sup­primées, et une bonne par­tie des entrées his­toriques ont été mod­i­fiées. Ils n’ont tou­jours pas fer­mé la Wikipé­dia tra­di­tion­nelle mais c’est claire­ment une attaque con­tre la société civile.

On accuse par­fois, comme l’a fait le mag­a­zine Le Point, les per­son­nes qui con­tribuent à Wikipé­dia de manque d’objectivité, d’être mil­i­tants… Est-ce per­ti­nent selon vous ?

Deman­der à un con­tribu­teur de Wikipé­dia d’être neu­tre sur les sujets qu’il traite est un non-sens. En fait, on ne demande pas aux con­tribu­teurs d’être neu­tre. On demande au pro­duit col­lec­tif de la délibéra­tion des édi­teurs de l’être. C’est le jeu des con­flits, des com­bats et des argu­men­ta­tions entre les points de vue des con­tribu­teurs qui amène à la neu­tral­ité du con­tenu.

“Wikipé­dia ne crée pas de l’antagonisme et de la diver­gence, il crée de la con­ver­gence”

Des recherch­es ont mon­tré que les meilleurs arti­cles sur Wikipé­dia sont ceux qui sont les plus pop­u­laires – qui attirent le plus de monde – et qui sont les plus con­tro­ver­sés. Prenez n’importe quel arti­cle con­tro­ver­sé du type “Con­flit israé­lo-pales­tinien”“Barack Oba­ma”“Don­ald Trump”Islam… Ils sont d’excellente qual­ité. Parce que beau­coup de con­tribu­teurs et con­tributri­ces avec des points de vue forte­ment polar­isés se sont retrou­vés à négoci­er l’insertion de tel ou tel con­tenu à tel endroit.

En fait, sur Wikipé­dia, les seuls arti­cles dont il faut se méfi­er, c’est ceux dont tout le monde se fiche et où il n’y a pas une vérité absolue. Là, vous risquez d’avoir quelques con­tribu­teurs qui peu­vent pouss­er un point de vue par­ti­c­uli­er parce qu’il n’y a per­son­ne d’autre dans la pièce.

Vous évo­quez, dans votre ouvrage que Wikipé­dia serait un rem­part à la dés­in­for­ma­tion…

Si vous regardez Wikipé­dia pour ce qu’elle est, vous ver­rez un réseau social comme un autre. Wikipé­dia per­met les con­tri­bu­tions anonymes, ne vous demande pas de créer un compte pour poster du con­tenu, c’est un site qui fonc­tionne en agrégeant des points de vue, des per­spec­tives dif­férentes sur des sujets d’actualité, con­tro­ver­sés, sen­si­bles… En ce sens, Wikipé­dia n’a absol­u­ment aucun point de dis­tinc­tion avec X/Twitter.

On s’est habitués à penser que réseau social était syn­onyme d’antagonisme, de se taper dessus, de se par­ler mal. Pas for­cé­ment. En fait, pour dis­tinguer Wikipé­dia de Twit­ter, il faut regarder ce qu’y fait la com­mu­nauté, quel est son but et quelles sont les règles pour se par­ler. Un des fonde­ments de Wikipé­dia, c’est qu’on n’attaque pas les per­son­nes, on attaque les idées. Si vous attaquez une per­son­ne sur Wikipé­dia, vous êtes ban­ni. C’est une règle com­mu­nau­taire.

La neu­tral­ité de point de vue sig­ni­fie accepter les faits présen­tés sur la base de sources recon­nues de manière com­mu­nau­taire. Si l’autre présente des faits qui ne vous plaisent pas, la ques­tion n’est pas de savoir s’il a rai­son ou tort, mais où et com­ment on les intè­gre dans un arti­cle.

Wikipé­dia ne crée pas de l’antagonisme et de la diver­gence, il crée de la con­ver­gence entre ces points de vue antag­o­nistes. Et, au fur et à mesure des années, les gens remet­tent en cause leurs pro­pres biais.

Existe-t-il d’autres pro­jets incar­nant une vision sim­i­laire ?

Avant Wikipé­dia, il existe un héritage de la con­struc­tion même d’Internet et du logi­ciel libre. Au départ, Inter­net est un pro­duit col­lab­o­ratif. Les stan­dards [les dif­férentes tech­nolo­gies et pro­to­coles util­isés sur le Web, ndlr] sur lesquels Inter­net fonc­tionne sont sou­vent des stan­dards libres, dévelop­pés col­lab­o­ra­tive­ment et sans pro­priété intel­lectuelle. D’ailleurs, Inter­net lui-même fonc­tionne comme ça. Il y a un comité ouvert à la par­tic­i­pa­tion pour définir les stan­dards d’Internet, et des échanges libres (des “requests for com­ments”). Si le con­sen­sus est suff­isam­ment fort, votre idée sera effec­tive­ment implé­men­tée.

Dans les années 1980, des per­son­nes comme Richard Stall­man se sont dit que, plutôt que de fer­mer l’accès à un logi­ciel via les droits de pro­priété intel­lectuelle – ce qui per­met de le ren­dre payant –, il fal­lait s’assurer qu’une créa­tion puisse rester libre d’accès à la réu­til­i­sa­tion pour les autres. Cela a don­né lieu à la créa­tion des licences ouvertes (cre­ative com­mons), où la réu­til­i­sa­tion libre du con­tenu est l’option par défaut.

Comme exem­ple de logi­ciels libres, il y a le sys­tème d’exploitation Lin­ux, le nav­i­ga­teur Fire­fox, Android, VLC medi­aplay­er pour la vidéo… Spo­ti­fy utilise du logi­ciel libre pour com­press­er ses flux musi­caux, What­sApp utilise du logi­ciel libre pour crypter ses mes­sages… Et la plu­part des sites inter­net tour­nent grâce au logi­ciel libre. Ces logi­ciels valent des dizaines de mil­liards de dol­lars, mais, comme c’est créé par des com­mu­nautés qui ont ren­du leur util­i­sa­tion libre, les entre­pris­es, qui dépen­dent énor­mé­ment de ces out­ils-là con­sid­èrent que cela fait par­tie de l’écosystème. L’État ne s’y intéresse pas non plus. C’est donc en dehors des radars. Mal­gré le fait que le libre soit fon­da­men­tal : c’est l’infrastructure même d’Internet. Retirez cela aujourd’hui et Inter­net sera durable­ment cassé.

Mal­gré sa cen­tral­ité, ce mod­èle-là est-il men­acé ?

Les entre­pris­es ten­tent de réin­tro­duire des droits de pro­priété intel­lectuelle dès qu’elles le peu­vent afin de génér­er du prof­it. Par exem­ple, Open­StreetMap (équiv­a­lent de Google Maps) a été très pop­u­laire à une époque mais végète aujourd’hui. Il fonc­tion­nait par­faite­ment, avec une grosse com­mu­nauté, des gens très impliqués, qui se bal­adaient dans leur quarti­er pour doc­u­menter où était le bar du coin, la crèche, l’hôpital… Jusqu’à ce que Google arrive et investisse – au début à perte, sub­ven­tion­né par ses autres activ­ités – des mil­liards de dol­lars pour numéris­er les grandes villes, d’abord aux États-Unis. Google a fini par tuer cette com­mu­nauté libre et l’a rem­placée par sa carte sur laque­lle il pos­sède des droits de pro­priété intel­lectuelle. Si vous voulez être vis­i­ble sur Google Maps, si vous êtes une entre­prise de logis­tique grosse util­isatrice de ce ser­vice, vous devez pay­er Google. Tout cela aurait pu être accom­pli sur la base d’une com­mu­nauté qui n’aurait pas monétisé ses ser­vices, avec la cer­ti­tude d’avoir une infor­ma­tion “neu­tre”.

“Blo­quez demain matin X/Twitter en France, vous pou­vez recréer toute cette infra­struc­ture sur une base libre en 48 heures”

La plate­forme Github, qui est la plate­forme de développe­ment de logi­ciels libres la plus impor­tante à l’heure actuelle, avec des mil­lions de pro­jets de logi­ciels dans tous les sens, a été rachetée en 2018 par Microsoft pour 7,5 mil­liards de dol­lars. Cela mon­tre son énorme valeur. Le prob­lème est que, face à des com­mu­nautés impor­tantes, les entre­pris­es puis­santes ten­tent par­fois de tuer la com­mu­nauté pour récupér­er un pro­duit sur lequel ils pour­ront impos­er une pro­priété intel­lectuelle afin de le mon­nay­er. Or, nous ne sommes pas intel­lectuelle­ment armés pour défendre ce type de bien com­mun. Pour les pou­voirs publics, défendre une com­mu­nauté n’a aucun sens.

Que peu­vent faire les pou­voirs publics ? Prenons l’exemple de l’Union européenne, qui porte la ques­tion de la sou­veraineté numérique : pour­rait-elle s’inspirer du libre plutôt que de vouloir recréer des Gafam européens ?

Les États et l’Union européens sont au courant, tout de même, de la valeur du logi­ciel libre, de ce que cela pèse dans l’économie. Mais, comme il n’y a pas de cadre con­ceptuel et de théorie claire pour l’instant, il n’y a pas d’ambition. En tant que chercheur sur le sujet, je peux vous dire : blo­quez demain matin Twit­ter en France, vous pou­vez recréer cette infra­struc­ture sur une base libre en 48 heures. La soi-dis­ant “valeur ajoutée” de ces plate­formes ne repose pas sur grand-chose d’autre que l’effet réseau.

Que peut-on faire en tant que citoyen pour soutenir ce mod­èle ?

En matière de con­som­ma­tion de masse, les gross­es entre­pris­es ont sou­vent un avan­tage com­para­tif grâce à la facil­ité d’utilisation. C’est pour cela qu’il faut une vraie poli­tique publique. S’il y avait une vraie stratégie de com­plé­men­tar­ité entre l’État et ces com­mu­nautés, adossées à des asso­ci­a­tions, des fon­da­tions qui dévelop­pent et finan­cent leurs activ­ités, on pour­rait faire des choses.

“Vous devriez avoir le droit, en tant que citoyen, de dévelop­per un algo­rithme de recom­man­da­tion à vous sur YouTube.”

L’exemple des fil­tres ou des algo­rithmes qui pour­raient être réal­isés de manière par­tic­i­pa­tive, et inté­grés aux plate­formes est par­lant. Prenez YouTube : Google a le mono­pole de décider ce que vous pou­vez voir, ce qui vous sera sug­géré. Vous n’êtes donc pas libre de votre infor­ma­tion sur YouTube. Google pour­rait con­serv­er la pro­priété de l’hébergeur, mais se voir obligé d’ouvrir le marché des fil­tres et de leurs algo­rithmes aux con­tri­bu­tions par­tic­i­pa­tives et aux autres entre­pris­es. Vous devriez avoir le droit, en tant que citoyen, de dévelop­per un algo­rithme de recom­man­da­tion à vous, que vous pou­vez déploy­er et pro­pos­er à n’importe qui sur YouTube.

Le sim­ple fait d’être con­scient que des modes alter­nat­ifs d’organisation exis­tent, qu’il faut les pro­téger et les défendre poli­tique­ment, ce serait déjà énorme. À côté du marché, à côté de l’État, quelque chose d’autre est apparu depuis deux décen­nies : la société civile en réseau. Elle est capa­ble de pro­duire des biens numériques et de l’information de qual­ité égale, voire supérieure, aux Gafam. Tous les sites web fonc­tion­nent sur Apache [qui gère le pro­to­cole HTTP, qui per­met d’accéder à Inter­net, ndlr] qui est un logi­ciel libre. Une com­mu­nauté de geeks sur Inter­net fait donc par­fois mieux sur le plan tech­nique que tous les Gafam réu­nis !

Tant que les États démoc­ra­tiques et le pub­lic n’auront pas pris con­science de l’utilité, de la puis­sance et de l’énorme valeur de cette société civile en réseau, pour les soutenir et les inté­gr­er à l’économie réelle, alors ils con­tin­ueront à se faire malmen­er par les Gafam ou les régimes autori­taires. Ce qui est en jeu ici, ce n’est rien moins que la démoc­ra­tie : notre capac­ité à s’écouter, à délibér­er ensem­ble pour “faire société” plutôt que de se déchir­er sur les réseaux.

Les adver­saires de ce bien com­mun que con­stitue l’encyclopédie libre Wikipé­dia se mul­ti­plient. En févri­er 2025, le mag­a­zine Le Point pub­lie un arti­cle que la com­mu­nauté des con­tribu­teurs et con­tributri­ces de Wikipé­dia n’est pas près d’oublier. Ce n’est pas tant le sujet, titré « Wikipé­dia con­tre “Le Point” : com­ment “l’encyclopédie libre” est dev­enue une machine à calom­nier », que ce qu’il s’est passé avant la paru­tion de l’article qui a mar­qué les esprits. Lors de son “enquête” pour déter­min­er qui étaient les con­tribu­teurs qui “calom­ni­aient” son employeur [François Pin­ault, pro­prié­taire du groupe Ker­ing, Guc­ciBalen­ci­a­gaYves Saint Lau­rent…] sur l’encyclopédie en ligne, le jour­nal­iste du Point a men­acé un con­tribu­teur sous pseu­do­nyme de divulguer son iden­tité et sa pro­fes­sion. Cette men­ace a pro­fondé­ment choqué les “wikimédien·nes”.

Dans la foulée, le mag­a­zine pub­lie un appel con­tre les “cam­pagnes de dés­in­for­ma­tion et de dén­i­gre­ment menées sur Wikipé­dia”, signé par plusieurs peo­ples (Jérôme Guedj, Nat­acha Polony, Ruth Elkrief, Sophia Aram, Thier­ry Ardis­son, Élis­a­beth Bad­in­ter, Éric Dupond-Moret­ti, Bernard-Hen­ry Lévy…). Le texte qual­i­fie les con­tribu­teurs et con­tributri­ces de Wikipé­dia de “vengeurs masqués dans leurs com­bats idéologiques con­tre des organ­i­sa­tions qui ne cor­re­spon­dent pas à leur pro­jet poli­tique”.

Une let­tre de sou­tien a été signée par à peu près tous et toutes les wikimédien·nes du Wikipé­dia français.

Une rhé­torique sur la pré­ten­due par­tial­ité et le “mil­i­tan­tisme” des bénév­oles qui n’est pas un cas isolé. Elle vient s’ajouter à la liste des men­aces réac­tion­naires qui pèsent sur eux, dont celles d’Elon Musk, qui avait appelé à ne plus faire de dons à “Woke­pe­dia”, cri­ti­quant vive­ment ses poli­tiques de diver­sité, d’équité et d’inclusion. Début 2025, une note interne de l’Heritage Foun­da­tion, un think tank con­ser­va­teur proche des milieux trump­istes – qui avait notam­ment créé le “Pro­jet 2025, feuille de route pour le sec­ond man­dat de Don­ald Trump –, a été révélée. Inti­t­ulé “Ciblage des édi­teurs de Wikipé­dia”, le doc­u­ment prévoit d’“iden­ti­fi­er et cibler les édi­teurs de Wikipé­dia” qui “abusent de leur posi­tion”, par­ti­c­ulière­ment sur le con­flit israé­lo-pales­tinien. Et ce, avec la men­ace de les tra­quer (notam­ment en ayant recours à des fuites de don­nées per­son­nelles) et de révéler leur iden­tité civile, les exposant à du har­cèle­ment et des repré­sailles.

L’accès à Wikipé­dia dans le monde (août 2024) Rouge : actuelle­ment blo­qué – Vio­let : par­tielle­ment blo­qué – Rose : pays qui ont déjà blo­qué Wikipé­dia par le passé CC BY 4.0 Yandrex688 via Wiki­me­dia Com­mons

Face à ces attaques, des con­tributri­ces et con­tribu­teurs du site fran­coph­o­ne nous racon­tent pourquoi, au prisme de leur expéri­ence, Wikipé­dia est et reste un pro­jet à défendre.

Des men­aces pour ce qu’ils ont écrit sur la page Wikipé­dia du Point – je pense qu’il a un con­sen­sus chez les con­tribu­teurs pour dire que cette page aurait effec­tive­ment pu être mieux faite, et qu’il fal­lait la repren­dre. Mais, à par­tir du moment où le jour­nal­iste du Point a com­mencé à tra­vailler sur son arti­cle, on a aus­si été énor­mé­ment de con­tribu­teurs à dire “mais moi, je ne change pas cette page”, car on ne voulait pas que notre pseu­do soit asso­cié à cette page.

C’est l’exemple le plus récent. Je me retiens en général de par­ticiper sur pas mal de sujets poten­tielle­ment con­flictuels, notam­ment sur des thèmes LGBT, parce que j’ai envie de con­tribuer pour ajouter des infor­ma­tions, pas pour me bat­tre avec les autres. Si je ne peux pas ajouter mes infos tran­quille, je ne vais pas le faire, tant pis.

Quand j’ai com­mencé à con­tribuer, je ne le voy­ais pas comme un acte mil­i­tant. Je me dis­ais : je vais faire ce que j’aime faire, c’est-à-dire par­ler de ce que j’aime et informer les gens. Mais plus j’avance, plus je me dis que ce que je fais est évidem­ment mil­i­tant : de dire que n’importe qui doit avoir accès à n’importe quelle infor­ma­tion, n’importe quand, gra­tu­ite­ment et sans lim­ite, bien sûr que ça l’est.”

“Ce qui me frus­tre dans le dis­cours wikimé­di­en, c’est de dire qu’il faut qu’on soit neu­tre. Une ency­clopédie, ce n’est pas neu­tre, et ça ne l’a jamais été. Relisez l’histoire de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ! Relisez qui ils étaient ! Il y avait une idéolo­gie der­rière. Et ce n’est pas parce que ce sont les Lumières et que c’est basé sur une idée de dif­fu­sion du savoir que ce n’est pas une idéolo­gie.

Les cri­tiques sur Wikipé­dia changent, et je trou­ve ça intéres­sant à observ­er. À un moment, on n’était “pas fiables”, et main­tenant on est devenus “pas neu­tres”. Avant, c’étaient des attaques pré­cis­es, factuelles, sur lesquelles on pou­vait s’appuyer. Là c’est une attaque idéologique. Para­doxale­ment, les attaques du Point m’ont per­mis de me dire “oui, j’ai un créneau pour agir”. Effec­tive­ment, je ne suis pas en manif, mais ce que je fais est utile et rend le monde meilleur.”

“Je suis arrivée sur Wikipé­dia en 2008. En me bal­adant sur le site, j’avais vu un bou­ton “mod­i­fi­er”, alors j’ai cor­rigé quelques fautes d’orthographe. J’étais étu­di­ante en pre­mière année d’histoire et on a eu un exer­ci­ce sur Edmon­do De Ami­cis, un écrivain, jour­nal­iste et péd­a­gogue ital­ien. J’ai été à la bib­lio­thèque, j’ai demandé, et je n’ai rien trou­vé à son pro­pos. Je n’ai rien trou­vé sur le Wikipé­dia français. Il y avait juste une page en espag­nol, j’ai récupéré quelques mots-clés, mais j’ai trou­vé peu de choses.

J’ai passé 15 jours de folie, je suis allée vis­iter dif­férentes bib­lio­thèques, trou­ver toutes les infos que je pou­vais sur lui… Et puis, j’ai créé la page Wikipé­dia la veille du ren­du du devoir. Le jour même, j’ai demandé aux autres élèves s’ils n’avaient pas trop galéré, sachant qu’il n’y avait rien d’accessible à la bib­lio­thèque, et l’un m’a répon­du : “Mais il y avait tout sur Wikipé­dia, j’ai regardé hier.” J’ai eu le déclic, je me suis ren­du compte que ça avait vrai­ment eu un impact. Alors, j’ai con­tin­ué.

Il y a un aspect mil­i­tant : on part du principe que tout le monde doit avoir accès à la con­nais­sance – pas comme cer­tains sys­tèmes édu­cat­ifs, qui pensent que la con­nais­sance ne doit être acces­si­ble qu’à ceux qui le méri­tent –, et toute la con­nais­sance, y com­pris celles qui vient des groupes sub­al­ternes.”

L’importance de Wikipé­dia pour la recherche me sem­ble une évi­dence parce qu’on pro­duit de la con­nais­sance, des don­nées, et c’est impor­tant de les partager. On tra­vaille dans la recherche de manière col­lec­tive.

Pour moi, Wikipé­dia c’est l’envie de partager le savoir. Je lis des pages en sachant qui les a rédigées et c’est un bon­heur d’apprendre des choses de per­son­nes qui sont pas­sion­nées. Quand je vois l’investissement de ces per­son­nes bénév­oles pour éla­bor­er l’encyclopédie, pour faire tout ce qui est autour, les pho­tos, les déf­i­ni­tions, toute la struc­tura­tion der­rière, le tra­vail invis­i­ble pour qu’on trou­ve facile­ment le con­tenu et que les infor­ma­tions cir­cu­lent… et que je vois les dif­férentes attaques qu’il y a, je suis très attristée.”

“Il faut défendre Wikipé­dia pour avoir une source d’informations qui ne soit pas con­trôlée par des États – et qui d’ailleurs ne soit pas con­trôlée par une quel­conque struc­ture de pou­voir. Les bénév­oles de Wikipé­dia peu­vent con­tribuer indépen­dam­ment de pres­sions hiérar­chiques.

C’est la rai­son essen­tielle pour laque­lle les attaques du Point ont été très mal vécues par un cer­tain nom­bre de bénév­oles. Il y a un cer­tain nom­bre de gens qui con­tribuent parce qu’ils sont plac­ardis­és dans leur tra­vail, ou pour des raisons X ou Y, et si jamais leur pseu­do­ny­mat était levé, ça aurait des con­séquences cat­a­strophiques sur leur emploi, leur vie de famille, etc.

Mal­heureuse­ment, les pro­jets Wikimé­dia ser­vent d’épouvantail pour men­ac­er toute la lib­erté de pseu­do­ny­mat sur Inter­net. C’est très impor­tant de la défendre, et ça n’a jamais été aus­si impor­tant que main­tenant où l’on observe un bas­cule­ment vers le fas­cisme d’un cer­tain nom­bre de pays.”