Procès des inculpé·es du 15 juin 2021 à Limoges

Ce procès de résistant.es au Linky, à la 5G, aux antennes relais, à l’IA et à leurs émis­sions d’on­des a con­duit à un juge­ment les 19 et 20 mars dernier à Limo­ges de deux per­son­nes pour­suiv­ies pour asso­ci­a­tion de mal­fai­teurs suite à des sab­o­tages et incendies visant des antennes-relais.

Le comité de sou­tien dif­fuse ce compte ren­du d’audience (extraits repris ici du site lundi­matin) qui revient sur les débats mais aus­si sur la mobil­i­sa­tion qui a précédé et accom­pa­g­né l’audience.

Les 19 et 20 mars 2026 à Limo­ges, deux per­son­nes étaient con­vo­quées devant la jus­tice, à la suite d’une enquête de plusieurs mois menée « avec les moyens de l’antiterrorisme » et d’un con­trôle judi­ci­aire de près de cinq ans, pour répon­dre d’accusations de « dégra­da­tions de biens par des moyens dan­gereux pour les per­son­nes » et d’« asso­ci­a­tion de mal­fai­teurs ». Les faits incrim­inés étaient des sab­o­tages par incendie (véhicules et antennes-relais) réal­isés en oppo­si­tion au déploiement du comp­teur Linky et de la 5G, en févri­er 2020 et jan­vi­er 2021. Les per­son­nes con­vo­quées risquaient 10 ans de prison et des cen­taines de mil­liers d’euros d’amendes. Le comité de sou­tien et les inculpé·es ont fait de ce procès une tri­bune con­tre le numérique, qui a réu­ni plusieurs cen­taines de per­son­nes.

Depuis l’interpellation en 2021, le comité de sou­tien a évolué de la défense de cama­rades vers la cri­tique des tech­nolo­gies imposées. Il s’est beau­coup activé ces derniers mois avec une quin­zaine d’actions de sol­i­dar­ité dans divers­es villes et vil­lages, des Pyrénées Ori­en­tales à Amiens et de Bor­deaux à Greno­ble.

Ces événe­ments ont pris des formes divers­es suiv­ant les capac­ités des groupes locaux organ­isa­teurs. Deux réseaux ont favorisé l’organisation : les groupes cri­tiques des tech­nolo­gies imposées (Écran Total, Stop Micro, Stop 5G…) et les chorales révo­lu­tion­naires. En fonc­tion des lieux, des groupes très divers ont pu s’associer à ces soirées : OCL, FA, CNT, Union Étu­di­ante, Amnesty Inter­na­tion­al, comités anti répres­sion, groupes anti­mil­i­taristes (CRAAM) ou écol­o­gistes de ter­rain…

La forme de ces évène­ments a pu aller d’une sim­ple ren­con­tre-débat avec une douzaine de per­son­nes à des événe­ments regroupant plus de 200 per­son­nes. Plusieurs can­tines sol­idaires se sont mobil­isées. Des pro­jec­tions de films : Woman at warIf a tree falls et des ani­ma­tions musi­cales très diver­si­fiées ont rameuté du monde.

Tout cela a per­mis de faire con­naître cette affaire, rassem­bler des fonds pour aider à financer la défense, informer et échang­er sur les tech­nolo­gies imposées ain­si que sur les moyens util­isés pour la répres­sion. Cela a remon­té le moral des accusé·es et favorisé la mobil­i­sa­tion du 18 au 21 mars.

Env­i­ron 200 per­son­nes ont par­ticipé à ces journées. La salle d’audience, de capac­ité lim­itée, n’a pas per­mis que toutes assis­tent à un moment du procès. Les places debout étaient préemp­tées par les forces de police, en effec­tifs crois­sants la sec­onde journée.

L’organisation locale a per­mis l’hébergement des per­son­nes venues de loin, la tenue d’un rassem­ble­ment avec ban­deroles et petits stands en face de la cité judi­ci­aire, l’accueil de ren­con­tres et de dis­cus­sions en trois lieux. Le regroupe­ment de deux can­tines sol­idaires a per­mis de restau­r­er tout le monde.

Plusieurs temps forts ont eu lieu en par­al­lèle du procès : ren­con­tres avec les mem­bres du comité de sou­tien et des chercheurs cri­tiques dès le 18 au soir ; con­férence-débat de Jean-Michel Hupé (organ­isée par le cer­cle Gram­sci sous le titre : « Green­black­lash, quand reculs écologiques et démoc­ra­tiques vont de pair ») le 19 au soir ; temps d’information à chaque étape du procès ; échanges le 20 au soir sur les attentes à l’issue du procès ; ren­con­tre le same­di sur les per­spec­tives des luttes con­tre le numérique.

Après une pre­mière présen­ta­tion à la barre des per­son­nes pour­suiv­ies (Anne et Fer­nan­do), la prési­dente du tri­bunal a rap­pelé les faits à par­tir de l’enquête poli­cière et judi­ci­aire. Un rap­pel effec­tué de façon cor­recte, notant les élé­ments menant aux accusé·es, mais rel­e­vant aus­si les impass­es de cer­taines pistes : ADN ou traces de semelles incon­nus…

La prési­dente a lu l’intégralité du com­mu­niqué de reven­di­ca­tion de l’incendie d’antennes (que l’on peut encore retrou­ver sur le site inter­net la Bogue : https://labogue.info/spip.php?article908). À pro­pos des enreg­istrements de con­ver­sa­tions télé­phoniques, les avo­cats soulig­naient qu’ils n’ont pas obtenu d’avoir accès à l’ensemble des enreg­istrements. La juge pré­ci­sait que les enquê­teurs ont relevé quelques bribes de con­ver­sa­tion pou­vant paraître sus­pectes, mais que cela n’était pas très probant et ne con­sti­tu­ait qu’une très petite par­tie des enreg­istrements. L’avocate d’Anne a souligné qu’une con­ver­sa­tion citée n’avait rien à voir avec l’affaire. La juge a acqui­escé.

Les avo­cats ont fait d’autres remar­ques du même ordre, dont la juge a con­venu. Elle a égale­ment souligné que l’expertise graphologique demandée pour l’écriture des tags n’avait rien don­né : ils ne peu­vent être attribués aux prévenus. Anne serait mise en cause pour une affaire plus anci­enne d’incendie de véhicules de chantiers en 2015–2016. Un non-lieu avait été pronon­cé en décem­bre 2019, faute d’identification des respon­s­ables, mais son ADN, prélevé à l’occasion des arresta­tions du 15 juin, sem­blait sim­i­laire à une trace retrou­vée sur les lieux.

Sur inter­ro­ga­tion de la prési­dente, Fer­nan­do a main­tenu qu’il n’avait pas com­mis les faits mais soute­nait les lanceurs d’alerte qui font ce type d’action. Anne main­te­nait ses aveux extorqués en GAV mais annonçait ne par­ler désor­mais que de ce qui la con­cerne.

Les avo­cats de la défense, Chloé Chalot et Hen­ri Braun, ont pro­posé huit témoins de qual­ité pour par­ler du con­texte de l’affaire.

Vic­tor Cachard, auteur d’une His­toire du sab­o­tage en deux vol­umes (édi­tions Libre), a expliqué com­ment le sab­o­tage était apparu his­torique­ment comme remède à l’action vio­lente con­tre les per­son­nes et essayant d’être plus effi­cace que les « bras croisés » (ceux qui font grève). Le sab­o­tage est une pra­tique piv­ot entre vio­lence et non-vio­lence. Cette pra­tique a été util­isée dans le cadre des luttes syn­di­cales à par­tir de la fin du XIXe siè­cle.

Les avocat·es (Enedis, Bouygues et Orange) des par­ties civiles se sont élevé·es con­tre cette présen­ta­tion, assim­i­lant les destruc­tions matérielles à de la vio­lence.

Célia Izoard, philosophe et jour­nal­iste, est l’autrice de plusieurs ouvrages sur le numérique (dont le dernier s’intitule La ruée minière au XXIe siè­cle) et tra­duc­trice de la dernière ver­sion de 1984 de Georges Orwell. Elle a dénon­cé dans son inter­ven­tion les effets nocifs pour la planète du déploiement de la 5G, l’exploitation minière avec les crimes et les guer­res qu’elle entraîne, le gaspillage de la mise en place des Linky, et les men­songes sur l’obligation de pose du comp­teur.

Jean-Michel Hupé, chercheur en neu­ro­sciences durant 25 ans, s’est tourné ensuite vers la soci­olo­gie et a cofondé l’Atelier d’écologie poli­tique de Toulouse (ATECOPOL). Il a rap­pelé tous les effets nocifs de l’IA, de la 5G et des ondes. Il sou­tient la néces­sité de la désobéis­sance civile, voire du sab­o­tage. La prési­dente et la pro­cureure se sont posé des ques­tions sur la pos­si­bil­ité d’invoquer « l’état de néces­sité » pour jus­ti­fi­er les actions de sab­o­tage. Son inter­ven­tion a été très attaquée par les avo­cats d’Enedis et de Bouygues

Nico­las Bérard, jour­nal­iste à LÂge de faire et auteur d’ouvrages sur le Linky, la 5G et le numérique, a expliqué les effets délétères de ces objets numériques sur le som­meil, la séden­tar­ité, l’isolement, la san­té men­tale des jeunes. La prési­dente con­fir­mait avoir suivi avec atten­tion une émis­sion sur la san­té men­tale des jeunes filles. Nico­las Bérard a regret­té l’absence de prise en compte des mobil­i­sa­tions citoyennes.

Kari­ma Mer­sad, enseignante chercheuse à Paris I en neu­ro­bi­olo­gie et en psy­cholo­gie cog­ni­tive, a témoigné de la façon dont elle s’est ren­due compte de l’apparition de symp­tômes per­tur­bants pour elle (maux de tête, trou­bles du som­meil…). Elle a expliqué com­ment, de façon sci­en­tifique, elle avait étudié son envi­ron­nement et pro­gres­sive­ment com­pris qu’elle était vic­time des ondes élec­tro-mag­né­tiques. Elle a témoigné des dif­fi­cultés vécues par les per­son­nes élec­tro-hyper­sen­si­bles.

Matthieu Amiech, édi­teur (édi­tions la Lenteur), auteur (Peut-on s’opposer à l’informatisation de nos vies ?) et con­tribu­teur réguli­er à la revue en ligne Ter­restres : il a cité Fair­tiq, une appli­ca­tion pro­posée en région Occ­i­tanie qui est la seule manière d’avoir accès aux réduc­tions sur les trans­ports, mais exige l’utilisation d’un smart­phone et de la géolo­cal­i­sa­tion. Il pré­ci­sait que l’enregistrement de la plu­part des tra­jets des citoyens était une des cri­tiques faites au régime sovié­tique, alors que lorsque c’est Car­ole Del­ga (prési­dente de la région Occ­i­tanie) qui la met en place, il n’y pas de souci… Puis il citait le « porte­feuille d’identité numérique » qui est une promesse de réu­nir toutes les cartes dans la même appli­ca­tion… per­me­t­tant de fait la pri­va­tion de droits de manière automa­tique, donc le délite­ment com­plet des lib­ertés civiles. Il don­nait enfin des exem­ples de pri­va­tions de droits sur la base de com­mu­ni­ca­tions numériques, de mes­sages, de relevés par des objets con­nec­tés.

San­drine Lar­iz­za, salariée de France Tra­vail au sein des ser­vices d’indemnisation des deman­deurs d’emploi, a témoigné de la déshu­man­i­sa­tion des rela­tions avec les usagers en rai­son de la numéri­sa­tion des ser­vices et du développe­ment de l’IA. Elle a rap­pelé qu’une per­son­ne sur deux inscrite à France Tra­vail a son dossier d’indemnisation géré par l’IA. Dans le même temps, selon le défenseur des droits, le prob­lème d’accès aux ser­vices numériques est sys­témique et ne con­cerne pas que les pré­caires.

Romain Couil­let est un pro­fesseur des uni­ver­sités, spé­cial­iste recon­nu inter­na­tionale­ment de math­é­ma­tiques appliquées dans le traite­ment numérique des télé­com­mu­ni­ca­tions. Depuis 10 ans, il a pris con­science de la nociv­ité du développe­ment du numérique pour les humains et la planète. Il a choisi d’arrêter ses recherch­es pour se con­sacr­er aux réflex­ions sur les dif­férents niveaux de refus du numérique. Il milite aus­si à Stop Micro à Greno­ble. Romain Couil­let assim­i­le les indus­triels et les chercheurs qui jus­ti­fient le développe­ment de l’IA à ceux qui niaient les dan­gers du tabac ou de l’amiante. Il se situe dans la fil­i­a­tion d’Alexander Grothen­dieck qui a cessé ses travaux en rai­son de leur usage mil­i­taire.

Romain Couil­let ter­min­era son pro­pos, la voix trem­blante d’émotion, par l’évocation des résistant·es d’hier traité·es de ter­ror­istes qui sont aujourd’hui au Pan­théon, et fera le par­al­lèle avec ces lanceurs d’alertes jugés pour avoir essayé d’empêcher la course folle vers la destruc­tion générale, en espérant qu’il y aura un avenir pour que dans 50 ans on puisse les réha­biliter pour ce qu’ils sont : des héros !

Émo­tion dans tout le tri­bunal, quelques mou­choirs sor­tent des poches. La prési­dente sem­blera ébran­lée. La pro­cureure, de son côté, se fendra d’un rap­pel à l’ordre à son encon­tre : nous sommes dans l’enceinte d’un tri­bunal, et les pro­pos de ce dernier témoin, assim­i­l­ables à la jus­ti­fi­ca­tion et la pro­mo­tion du sab­o­tage, sont pas­si­bles de pour­suites.

Le tri­bunal était très atten­tif lors de ces exposés, con­cerné, con­scient peut-être de la vérac­ité de ces pro­pos. La prési­dente sem­blait bien­veil­lante à l’égard des prévenu·es et du pub­lic nom­breux qui se trou­vait dans la salle mais encore plus nom­breux à l’extérieur.

Fer­nan­do et son avo­cat con­tes­tent le car­ac­tère probant de l’ADN. L’avocate d’Enedis mobilise à son compte un extrait de l’enquête sociale, où l’enquêtrice a rap­porté que Fer­nan­do dis­ait « assumer ses actes ». La prési­dente pré­cise que l’enquête sociale s’étant tenue en dehors de la présence d’un avo­cat, elle ne pour­ra la pren­dre en compte. Par­mi les doc­u­ments retenus pour incrim­in­er Fer­nan­do fig­ure une brochure en espag­nol com­prenant le terme « Las bom­bas » dans le titre. Celui-ci, d’un air mali­cieux, invite alors l’interprète à expli­quer à la cour ce que sig­ni­fie ce terme en espag­nol : ce dernier con­firmera qu’il s’agit d’un traité sur les chaudières et le matériel de plomberie. Ce ne sera pas la seule des facéties de Fer­nan­do à la barre, qui n’hésitera pas, à plusieurs repris­es, à se tourn­er vers les avocat·es des par­ties civiles pour leur met­tre sous le nez le car­ac­tère crim­inel des entre­pris­es pour lesquels ils tra­vail­lent.

Anne fait une déc­la­ra­tion préal­able très courageuse et émou­vante, con­tre­dis­ant le por­trait que les enquê­teurs ont fait d’elle. Elle n’est pas une ter­ror­iste, juste une per­son­ne très proche de la nature, cat­a­strophée par la sit­u­a­tion actuelle de destruc­tion de la planète et ayant voulu lancer une alerte. Elle nous livre « oui, l’avenir est devenu inhab­it­able ! Sauf pour quelques-uns, peut-être,

une poignée de dirigeants et d’industriels qui imposent une marche for­cée à l’ensemble de la société et de la planète, avec la croy­ance absurde dans un solu­tion­nisme tech­nologique aus­si mor­tifère que total­i­taire. Cela, finit de men­er l’humanité à sa perte. »

Et pour finir « Finale­ment, tan­dis que l’éco-anxiété ronge des mil­lions de per­son­nes, que l’impunité des indus­triels règne et qu’il sem­ble impos­si­ble de les frein­er ; après les man­i­fes­ta­tions réprimées, les péti­tions et les con­ven­tions citoyennes ignorées, que faire ? Le chemin est étroit. On fait quoi ? On se sui­cide ? On fait l’autruche ? Je n’ai pas choisi ces voies-là. Sans doute mon geste appa­raî­tra-t-il con­testable… Quand nous sommes au bord du gouf­fre, n’avons-nous pas besoin de sig­naux d’alertes ? Face à l’ampleur du désas­tre écologique, à l’urgence de la sit­u­a­tion et l’impossibilité de se faire enten­dre, mon geste m’a sem­blé, à ce moment-là le seul pos­si­ble. Pour espér­er encore, et pour rester debout. »

Sur l’interrogation de la prési­dente par rap­port à la mise en dan­ger d’autrui, elle pré­cise que les dis­posi­tifs arti­sanaux util­isés n’étaient pas explosifs et qu’il n’y avait per­son­ne sur les sites. L’avocate d’Enedis explique qu’il y avait un employé sur le site, qui aurait pu être vic­time et a été trau­ma­tisé. L’avocate d’Anne relève qu’il n’a pas été audi­tion­né et qu’il n’y a aucune pièce attes­tant de cet éventuel trau­ma­tisme. Cet employé était dans un bunker à l’autre bout de ce site assez vaste et n’a même pas vu l’incendie.

Il y avait trois par­ties civiles : Enedis, Orange et Bouygues. L’avocate d’Enedis a été la plus vir­u­lente dans sa plaidoirie finale, comme elle l’avait mon­tré dans ses ques­tions. Elle insiste sur la vio­lence des accusé·es, l’idéologie « antitout », l’ultragauche… Elle va jusqu’à met­tre en cause la per­son­ne ayant béné­fi­cié d’un non-lieu et une de celles ayant été mis­es hors de cause à l’issue de sa garde à vue. Elle traite les experts de « pseu­do-sci­en­tifi­co-politi­co-sachants ». Hen­ri Braun l’interrompt pour soulign­er que ces ter­mes peu­vent entraîn­er une procé­dure de diffama­tion publique. Pour répa­ra­tion, elle évoque une somme glob­ale d’environ 400 000 euros, avouant que le cal­cul et les jus­ti­fi­cat­ifs ne sont pas prêts, ce qui étonne les juges.

L’avocate d’Orange ne s’est pas exprimée pen­dant les débats, et fait une plaidoirie finale assez courte et plutôt ennuyeuse. Pour elle, l’état de néces­sité ne peut être invo­qué et la vio­lence peut bien s’appliquer à ces faits. Elle souhaite que les prévenu·es soient reconnu·es coupables et versent 1 000 € à titre d’image et répu­ta­tion, plus de 76 000€ de préju­dice matériel, expli­quant qu’il n’y a pas eu de déc­la­ra­tion à l’assurance car le mon­tant de la fran­chise était supérieur au mon­tant des dégâts, mais que même si l’assurance avait été mobil­isée, la jurispru­dence prévoit quand même un rem­bourse­ment. Elle demande égale­ment 2 000 € de frais de représen­ta­tion en jus­tice.

L’avocat de Bouygues reprend qua­si­ment les mêmes argu­ments que sa con­sœur d’Enedis avec un peu moins de vir­u­lence dans ses pro­pos. Recon­nais­sant une impos­si­bil­ité de chiffr­er les dom­mages matériels, Bouygues demande 1 euro sym­bol­ique. Il réclame 5 000 € de préju­dice moral et 5 000 € de frais de représen­ta­tion en jus­tice.

Glob­ale­ment, la pro­cureure a tenu son rôle sans mon­tr­er une agres­siv­ité ou une sévérité exces­sive, pré­cisant même dès le départ qu’elle ne s’engagera pas sur le ter­rain poli­tique et s’en tien­dra aux faits. Elle pro­pose de retenir la cul­pa­bil­ité des deux accusé·es ain­si que l’association de mal­fai­teurs, mais demande la relaxe pour les tags. Elle jus­ti­fie les peines demandées par le coût social des actions et le fait qu’elle n’est pas sûre que les accusé·es aient changé sur le fond, tout en les mod­érant en rai­son de l’absence de con­damna­tion antérieure.

Elle demande 4 ans de prison dont 2 avec sur­sis pour Fer­nan­do, 5 ans de prison dont 3 avec sur­sis pour Anne, et laisse aux juges la pos­si­bil­ité d’aménagement sur la par­tie ferme. Dans la mesure où un tel amé­nage­ment sig­ni­fie la pos­si­bil­ité d’un bracelet élec­tron­ique, on com­prend là que les prévenu·es n’iront sans doute pas en prison, même si cette demande est com­plétée par du sur­sis : sur les con­di­tions de celui-ci, elle demande le respect du rem­bourse­ment des par­ties civiles, l’interdiction de man­i­fester et celle de détenir une arme et enfin l’interdiction de se ren­dre sur les com­munes de Les Cars et Limo­ges. Sachant que les peines de prison encou­rues auraient pu aller jusqu’à 10 ans ferme et que le par­quet est sou­vent jusqu’au-boutiste dans ce genre d’affaire, ce réquisi­toire peut être con­sid­éré comme rel­a­tive­ment mod­éré.

Plaidoirie de Me Chloé Chalot :

En préam­bule, l’avocate d’Anne explique qu’elle n’appellera pas sa cliente par son nom de famille mais par son prénom, parce qu’au fil des années elle a appris à la con­naître et l’apprécier. Elle souligne la longueur et la sévérité du con­trôle judi­ci­aire qui l’a privée pen­dant un an et demi de rela­tions avec sa com­pagne. Elle souhaite que les peines qui pour­raient être pronon­cées tien­nent compte de ce qu’elle a déjà subi. Elle relève l’incohérence qu’il y a à deman­der à Anne de n’utiliser que des moyens légaux pour exprimer ses idées et de lui retir­er le droit de man­i­fester.

L’avocate répète qu’Anne n’est pas vio­lente et qu’il s’agit de destruc­tion de biens, pas de vio­lence. En rai­son de preuves insuff­isantes, elle demande de ne pas retenir l’affaire des engins de chantier. En rai­son de la sit­u­a­tion sociale et famil­iale d’Anne, Chloé Chalot demande que la peine pronon­cée soit entière­ment avec sur­sis, qu’il n’y ait pas d’interdiction de man­i­fester, ni de venir à Limo­ges où rési­dent sa mère et son frère.

Plaidoirie de Me Hen­ri Braun :

L’avocat de Fer­nan­do, plus dis­ert et plus lyrique que sa con­sœur, alterne les moments pure­ment juridiques avec des évo­ca­tions his­toriques, des thèmes poli­tiques et la démo­li­tion de cer­tains argu­ments des par­ties civiles. Il affirme que les indus­triels met­tent aus­si en dan­ger les per­son­nes, et que les moyens numériques de sur­veil­lance peu­vent con­duire au tech­no-fas­cisme.

Il rap­pelle plusieurs affaires judi­ci­aires où l’ADN a con­duit vers une per­son­ne n’étant pas coupable. Il cite le doc­teur Olivi­er Pas­cal (expert judi­ci­aire qui a intro­duit en France l’utilisation de l’ADN) et pro­duit une attes­ta­tion de sa part : au vu du dossier, le doc­teur Pas­cal explique que les traces relevées sont trop min­imes pour être probantes. De plus, le pre­mier prélève­ment a été réal­isé sans autori­sa­tion du par­quet et doit être annulé.

Enfin, il fait un his­torique de « l’état de néces­sité » pour démon­tr­er que cette notion pour­rait très bien s’appliquer dans ce procès.

D’autre part, il pré­cise que les per­son­nes qui ont com­mis ces dégra­da­tions n’ont agi ni par haine d’autrui, ni pour s’enrichir, ni pour pren­dre le pou­voir mais ont pris tous les risques pour le bien de toutes et tous. Il demande la relaxe de Fer­nan­do.

Comme on pou­vait s’y atten­dre (en par­ti­c­uli­er de la part d’une avo­cate d’Enedis qui tra­vaille pour le cab­i­net Mont­br­i­al, réputé pour ses pris­es de posi­tions vio­lem­ment anti­gauchistes), les avocat·es des par­ties civiles n’ont pas man­qué quelques coups bas gra­tu­its, entre la mobil­i­sa­tion d’un vocab­u­laire issu des pires fac­tions du min­istère de l’Intérieur et les moqueries ou provo­ca­tions à peine masquées envers cer­tains témoins. Ils ne nous auront pas non plus épargné quelques for­mules issues sou­vent d’un monde dis­paru mal­gré leur appar­ente jeunesse (il s’agissait, pour l’avocate d’Enedis de « remet­tre l’église au cen­tre du vil­lage », expres­sion qui sera d’ailleurs reprise par l’avocat de Bouygues,), mais tout cela avec peu de panache et en com­met­tant des erreurs que les avocat·es de la défense n’ont pas man­qué de relever avec fer­meté et humour.

Ain­si, quand une avo­cate nous donne la déf­i­ni­tion de la vio­lence extraite du Larousse, Me Braun aura pu se régaler d’un : « Chère con­sœur un avo­cat con­sulte le code pénal et non le Larousse pour définir les mots ». Ce à quoi Me Chalot ajoutera qu’à sa con­nais­sance, et con­traire­ment à la vio­lence con­tre les per­son­nes, « il n’existe pas de famille des antennes ».

Me Chalot et Me Braun ont fait, cha­cun dans son style, des plaidoiries magis­trales, intel­li­gentes, drôles, per­cu­tantes, réjouis­santes et très con­va­in­cantes dans une grande fidél­ité à l’esprit de leur client·e et dans la con­ti­nu­ité des « con­férences » des témoins (au sujet desquelles même le Pop­u­laire se sera sen­ti obligé de titr­er : « Défer­lement d’experts con­tre le défer­lement numérique »).

Le main­tien pen­dant deux jours d’un rassem­ble­ment face à la cité judi­ci­aire avec de nom­breuses ban­deroles a don­né une grande vis­i­bil­ité au procès et aux ques­tions poli­tiques qui y furent traitées, don­nant l’impression qu’on pou­vait enfin enfon­cer un coin dans l’inquestionnable cat­a­stro­phe que représente le défer­lement numérique.

La presse régionale (jour­nal, télé et radio) s’est forte­ment mobil­isée et a réal­isé des rap­pels préal­ables de l’affaire puis des comptes-ren­dus quo­ti­di­ens tout à fait cor­rects et faisant place à l’expression du comité de sou­tien. D’autres médias étaient présents tels que Reporterre, L’Âge de faire, Radio Zinzine, et l’Empaillé.

Il y a eu des remer­ciements, des acco­lades chaleureuses, des larmes aux yeux, des sourires écla­tants et une grande res­pi­ra­tion col­lec­tive. On retien­dra de ce procès ce partage assez dingue d’émotions, de con­science com­mune qu’il se pas­sait quelque chose de fort dont on se sou­viendrait longtemps et qui don­nait envie de rester ensem­ble pour con­stru­ire vrai­ment quelque chose de grand.

On s’est senti·es bien ensem­ble, nourri·es de toute cette intel­li­gence col­lec­tive et mal­gré la fatigue, il a été dif­fi­cile de ren­tr­er chez soi. On s’est bien sûr promis de se retrou­ver pour d’autres moments forts, joyeux, fes­tifs ou dif­fi­ciles. Les liens sont là, essen­tiels, qui durent, qui nous tien­nent chauds et nous ren­for­cent pour affron­ter ce monde dystopique.

Il est tou­jours dif­fi­cile d’évaluer le résul­tat à venir d’un juge­ment, mais le comité de sou­tien a des raisons d’espérer une issue assez pos­i­tive. La prési­dente du tri­bunal a été très atten­tive aux argu­ments évo­qués par les témoins et les défenseurs. Le réquisi­toire n’a pas été exces­sif et les avocat·es des par­ties civiles se sont déconsidéré·es par leurs excès.

Le pronon­cé du délibéré aura lieu le 3 avril. On peut espér­er que les peines seront inférieures à celles demandées, et que cer­taines peines sec­ondaires seront sup­primées.

En atten­dant que passent un jour à la barre, ou devant la cour du peu­ple et de leurs vic­times, les véri­ta­bles crim­inels…

La prési­dente : bien, les débats sont main­tenant ter­minés, les prévenu·es ont-illes quelque chose à ajouter ?

Fer­nan­do : je voudrais dire une dernière chose. On a beau­coup dit qu’on fai­sait un procès poli­tique. Mais pour moi c’est n’est pas un procès poli­tique. C’est un procès de l’amour. L’amour que je dois porter à mes enfants, (il se tourne vers les avo­cats des par­ties civiles) : que vous, (il se tourne vers la salle) : que vous, devez porter à vos enfants.

La séance est lev­ée.

Le ven­dre­di 3 avril 2026, le tri­bunal de Limo­ges a ren­du son délibéré con­cer­nant l’affaire du 15 juin.
Les deux prévenus sont con­damnés : l’un à une peine de 3 ans d’emprisonnement avec sur­sis sim­ple, l’autre à une peine de 2 ans d’emprisonnement avec sur­sis sim­ple. Ils ont en out­re l’interdiction de se fréquenter pen­dant 3 ans. Le juge­ment sur les les intérêts civils (dom­mages intérêts) a été ren­voyé au 2 sep­tem­bre.
Le comité de sou­tien aux inculpés con­sid­ère que ces con­damna­tions expri­ment la prise en compte par la jus­tice de deux élé­ments essen­tiels :

  • d’abord, une con­sid­éra­tion pour la dureté d’un con­trôle judi­ci­aire de presque cinq ans préal­able au procès, qui a con­sti­tué pour les prévenu•es une véri­ta­ble ’peine avant la peine’, qu’il sem­blait juste de ne pas lour­de­ment aggraver.
  • ensuite, le sig­nal de la per­cée ô com­bi­en néces­saire et urgente dans le débat pub­lic de la prin­ci­pale ques­tion que soule­vait ce procès : celle de la remise en ques­tion du défer­lement numérique imposé, à l’œuvre dans nos sociétés depuis plusieurs dizaines d’années, source de dégâts colos­saux sur l’environnement et les sociétés humaines.

Les par­ties ont 10 jours pour faire appel de cette déci­sion.

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