Satellites et astrocapitalisme

Le site Limites numériques fournit (extraits ci-dessous) un récapitulatif des différentes initiatives prises par les entreprises du numérique pour la conquête de l’espace, à leur profit.

Le site Sciences critiques s’interrogeait, lui, sur L’éthique scientifique à l’épreuve du spatial privé. Car si la récente mission Artemis-2 était encore organisée par la Nasa, en forte coopération avec l’Agence spatiale européenne, les deux publiques, l’espace est de plus en plus l’affaire de sociétés privées, notamment Space X (Elon Musk) et Blue Origin (Jeff Bezos).

Depuis plusieurs décennies, les satellites de télécommunication permettent une connectivité internet, en particulier dans des zones non desservies. Ce type de réseau n’est bien sûr pas nouveau. Mais ce qui se joue aujourd’hui est inédit dans l’histoire spatiale. Pour comprendre les enjeux écologiques, attardons-nous d’abord sur les différents types de réseau.

Le premier réseau est dit “géostationnaire”. Il se compose de satellites perchés à 36 000 km d’altitude tournant en même temps que notre planète. Quatre satellites au minimum suffisent alors à couvrir le globe. En 2021, les offres grand public sur ce type de réseau promettaient autour de 50 Mo par seconde en téléchargement et 6 Mo/s en envoi (soit 10 fois moins que votre box à la maison) et une latence (terme désignant le délai nécessaire à une donnée pour faire un aller retour) de 600 millisecondes (contre 10 en moyenne sur votre box). On compte aujourd’hui pour ce type de réseau 573 satellites actifs en orbite haute.

Pour diminuer la latence et augmenter le débit, les acteurs du spatial ont une autre solution : mettre les satellites bien plus proches de nous, à moins de 2000 km d’altitude. C’est l’orbite basse.

un schéma montrant la zone de couverture plus haute en orbite haute que basse

Couverture d’un satellite en orbite haute (GEO) et basse (LEO) – crédits Limites Numériques

La conséquence de cette altitude est que les satellites couvrent une zone beaucoup plus restreinte. Ils doivent également tourner plus vite que la Terre pour rester en orbite et ne pas s’écraser. Résultat, la plupart du temps ils se retrouvent au dessus de zones inoccupées comme les océans. Ainsi, pour couvrir l’entièreté du globe il faut non plus 4 satellites, mais au moins 80, voire beaucoup plus si l’on souhaite augmenter les capacités de connexion. Dans cette orbite basse, un réseau peut offrir des transferts deux fois plus élevés et une latence 20 fois plus faible, presque équivalente à celle des solutions filaires.

La quête de territoires toujours plus connectés, avec des débits toujours plus rapides, se fait au prix de la multiplication massive de satellites en orbite, appelés méga-constellations. C’est dans cette orbite basse que des acteurs privés se sont positionnés. Vous connaissez sûrement l’un d’entre-eux : Starlink.

une dataviz où l'on voit que starlink est de loin l'acteur qui envoie le plus de satellites

Nombre de satellites en orbite par acteur (2025) – crédits Arcep

Cette nouvelle conquête spatiale s’inscrit dans un contexte de baisse des coûts d’accès à l’espace permise par la réutilisation des lanceurs dès 2017 par l’entreprise d’Elon Musk. De nombreux autres acteurs et pays rejoignent alors la course : Amazon avec Leo ou encore la Chine qui annonce des ambitions pharaoniques (qui ne sont encore que des spéculations) pour contrer les États-Unis et l’Union européenne. Ainsi, plus de satellites ont été envoyés ces trois dernières années qu’entre 1957 (date des premiers lancements) et 2000.

un schéma en diagramme où l'ont voit une explosion de la quantité de satellites dans les dernières années

Nombre de satellites mis en orbite par an – crédits Arcep

Selon l’ONU, le nombre de satellites en orbite pourraient alors passer de 9 000 en 2023 à 100 000 d’ici 2030. Cette importante croissance soulève des préoccupations quant à leur impact, à la fois sur Terre que dans l’espace :

  • Bien sûr, la fabrication des satellites est polluante. Mais leur désintégration dans l’atmosphère l’est aussi : quand un satellite perd de la vitesse (s’il n’a plus de carburant ou s’il est freiné par l’atmosphère), il tombe et brûle. Cette combustion de différents métaux produit notamment de l’oxyde d’alumine connu pour attaquer la couche d’ozone. La destruction des satellites désorbités en 2022 a fait augmenter de 30 % l’aluminium dans l’atmosphère selon cette étude. En 2025, c’est 738 satellites qui se sont désintégrés dans l’atmosphère dont 90% d’entre-eux sont attribués à Starlink. Ce chiffre élevé s’explique par la durée de vie courte des satellites (environ 5 ans). Le modèle économique de Starlink privilégie le renouvellement de satellites pour des modèles plus puissants plutôt que l’allongement de leur durée de vie.Un schéma avec différents impacts selon l'altitude

Schéma des impacts sur les différentes couches atmosphériques Crédits : Shutler et al dans Nature

  • Au lancement, les fusées doivent brûler une grande quantité de carburant, ce qui contribue au réchauffement climatique. Entre 2019 et 2024, la quantité de carburant consommé par les fusées a plus que triplé selon Loïs Miraux de l’association Aéro Décarbo. Mais ce secteur a ceci de particulier qu’il rejette des gaz à effet de serre en haute atmosphère. Or, le potentiel de réchauffement y est bien plus élevé qu’au sol, et encore très mal mesuré.
  • Tous ces satellites brouillent l’observation des télescopes. La pollution lumineuse menace les travaux des astronomes qui s’inquiètent de l’impact des satellites sur la vision du ciel.une photo d'une étoile, avec des rayures blanches

Photo de l’étoile Albiréo, rayée par le passage des satellites Starlink – Crédits R. Schmall

  • Le nombre d’appareils et de débris dans l’espace, comme on peut voir ici ou ici, pose à terme un enjeu majeur : plus il y a de débris, plus ils risquent de heurter des satellites ou d’autres débris (pour rappel, les débris peuvent voyager à plus d’une dizaine de milliers de km/h) qui peuvent heurter à leur tour d’autres débris, provoquant une réaction en chaîne qui compliquerait fortement l’exploration spatiale. C’est ce qu’on appelle le syndrome de Kessler.un carte vue de l'espace des corps célestes en orbite

Carte des objets artificiels qui gravitent au dessus de notre tête

  • Et enfin les impacts liés aux terminaux communiquant avec le réseau satellitaire. Pour le moment il s’agit principalement des box internet dédiées. Mais à plus long-terme il peut aussi s’agir du renouvellement de smartphones ou autres appareils capables de communiquer avec les satellites sans passer par le relais qu’est la box. Pourtant, l’empreinte carbone de ce type de réseau y est bien plus forte que celui actuel. Le Shift Project estime l’impact carbone de Starlink à 2 fois celui des réseaux fixes et mobiles des français, pour seulement 2 millions d’utilisateurs (données 2024).

Cette course spatiale s’inscrit dans un projet politique, porté par des gros acteurs privés dans un contexte géopolitique tendu. Irénée Régnauld parle d’astrocapitalisme. La chercheuse Célestine Rabouam raconte aussi les effets de concurrence entre réseaux satellitaires et terrestres dans des zones blanches. En cas de catastrophe climatique et de faille du réseau local, Starlink arrive vite et s’y installe durablement (par exemple avec le cyclone Helena) en accentuant les dépendances locales à une infrastructure américaine, là où la puissance publique est défaillante.

Faces aux enjeux les États tentent de réglementer. En France, une loi encadre les exigences d’anticollision en orbite. L’Union Européenne, de son côté, prépare l’EU Space Act visant à « renforcer la sécurité, la résilience et la durabilité dans l’espace ». Des propositions essaient d’obliger par exemple la réalisation d’études d’empreinte ou d’encourager des pratiques d’écoconception afin de prolonger la durée de vie des satellites. Mais le périmètre d’application de ces réglementations reste complexe vis à vis d’acteurs extra-européens et des tensions géopolitiques.

Il est aujourd’hui plus que d’actualité que de réaffirmer une vision collective de l’exploration spatiale. Bien sûr, depuis le traité de 1967, l’espace est encadré par le droit international et considéré comme un bien commun de l’humanité. Mais son statut et sa gestion de ressources sont de plus en plus érodés et mis sous pression des lobbies d’entreprises et de leurs soutiens. En 1979, le Traité sur la Lune avait déjà eu pour ambition de renforcer l’espace comme commun, mais s’était soldé par un échec. Comme pour les mers ou le vivant, l’espace est un terrain qu’il est tout aussi important de protéger.

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