Pourquoi nous sommes contre la reconnaissance faciale

© Pho­to illus­tra­tion Armel Baudet / Medi­a­part avec AFP

Argu­men­taire de La Quad­ra­ture du Net auquel nous ne pou­vons qu’ad­hér­er !

Alors que le min­istre de la jus­tice Gérald Dar­manin a annon­cé que la recon­nais­sance faciale serait util­isée pour iden­ti­fi­er les participant·es au mou­ve­ment social en cours, nous repub­lions la dernière par­tie de notre brochure “Recon­nais­sance faciale et con­trôle d’identité : que peut faire la police ?” sor­tie en mars 2026 [en bas de cet arti­cle]. Ce texte revient sur les argu­ments his­toriques et poli­tiques qui ne lais­sent pas d’autre choix que d’interdire cette tech­nolo­gie.

Nous ne voulons pas d’amélioration du cadre légal de la recon­nais­sance faciale ni de la manière dont elle est conçue. Nous nous opposons à son développe­ment tech­nique et com­mer­cial et nous exi­geons son inter­dic­tion pure et sim­ple car cette tech­nolo­gie ne peut, selon nous, que faire des rav­ages et nuire à nos liens et à nos exis­tences.

La recon­nais­sance faciale s’inscrit dans la longue his­toire des tech­nolo­gies déployées par l’État pour con­trôler sa pop­u­la­tion. Elle fait par­tie des tech­niques dites bio­métriques qui visent à mesur­er et quan­ti­fi­er les corps, sou­vent sous cou­vert de sci­en­tificité, pour en réal­ité en faire des objets, les assu­jet­tir, les domin­er. Ces tech­niques ont tou­jours occupé une place par­ti­c­ulière dans la con­struc­tion de la bureau­cratie poli­cière et judi­ci­aire française et on les retrou­ve encore aujourd’hui dans le fonc­tion­nement de l’État. En faisant de notre vis­age un iden­ti­fi­ant numérique indélé­bile, la recon­nais­sance faciale s’ajoute ain­si aux dif­férents sys­tèmes de con­trôle et dis­ci­pli­nar­i­sa­tion des corps.

Le sys­tème esclavagiste con­stru­it autour de la traite transat­lan­tique repo­sait ain­si sur des tech­niques d’identification et de mar­quage des corps des Africain·es afin de leur assign­er une valeur et les cir­con­scrire à une dimen­sion de pro­priété privée dont il et elles ne pou­vaient échap­per [1]. Par ailleurs, un racisme sci­en­tifique va se dévelop­per en Europe et en Amérique du Nord avec le but de démon­tr­er sci­en­tifique­ment l’existence d’une hiérar­chie raciale et sex­uelle entre les êtres humains. Dans un con­texte d’expansion des empires colo­ni­aux européens au 19e siè­cle, des sci­en­tifiques à tra­vers l’Europe cherchent à légitimer l’ordre poli­tique établi en le faisant pass­er pour naturel, par l’étude et la mesure des crânes (phrénolo­gie) ou des traits du vis­age (phys­iog­nomie), par exem­ple.

Cette vision selon laque­lle on pour­rait “lire” et clas­si­fi­er les corps va soutenir le développe­ment de ce que l’on appelle l’anthropométrie. Cette tech­nique vise à iden­ti­fi­er les per­son­nes via cer­taines par­ties de leur corps (par exem­ple, les empreintes dig­i­tales). En 1883, Alphonse Bertillon, agent de la pré­fec­ture de police de Paris, pro­pose un sys­tème anthro­pométrique cen­sé per­me­t­tre l’identification à des fins judi­ci­aires ou poli­cières de toute per­son­ne ayant déjà été fichée selon sa méth­ode. Celle-ci con­siste à décrire pré­cisé­ment les attrib­uts physiques et cor­porels spé­ci­fiques d’une per­son­ne au tra­vers de fich­es de sig­nale­ment, où sont détail­lés métic­uleuse­ment le vis­age – front, pro­fil, oreilles, nez, bouche, men­ton – les cica­tri­ces, grains de beauté, tatouages ou encore la col­orimétrie de l’iris.

Pour cela, le “bertillon­age” implique de mesur­er pré­cisé­ment, à l’aide d’instruments, le corps des prévenu·es pour l’inscrire sur une fiche. Ce mod­èle sera repris ensuite mon­di­ale­ment [2].

Ce moment coïn­cide avec l’appari­tion de la pho­togra­phie qui, cou­plée à ce sys­tème, s’avère être un out­il effi­cace d’identification. Les tech­niques de quan­tifi­ca­tion des corps vont alors servir à con­trôler plus large­ment des groupes que l’État veut garder sous sa dom­i­na­tion comme les anar­chistes ou les per­son­nes “indigènes” qui devront fournir leur pho­togra­phie auprès des admin­is­tra­tions colo­niales au début du XXe siè­cle [3] tan­dis que les “nomades”, c’est-à-dire les per­son­nes n’ayant pas de rési­dence fixe, se ver­ront impos­er à par­tir de 1912 un car­net anthro­pométrique. Ensuite, avec l’apparition du con­trôle aux fron­tières, les étranger·es auront l’obligation de pos­séder une carte de séjour. Cet encar­te­ment sera général­isé à tous·tes les citoyen·nes par le gou­verne­ment de Vichy avec la créa­tion de la carte d’identité [4].

Ain­si se con­stru­it le sys­tème d’identification qui demeure aujourd’hui. D’un coté, tout le monde doit avoir des papiers qui lient son vis­age et son corps à son iden­tité admin­is­tra­tive. De l’autre, l’État crée des fichiers cen­tral­isés, d’abord judi­ci­aire puis d’état civ­il, afin d’être en mesure de véri­fi­er en per­ma­nence la réal­ité de ces iden­tités.

La recon­nais­sance faciale est une étape sup­plé­men­taire de ce mécan­isme. Le vis­age, oblig­a­toire­ment décou­vert, devient l’interface entre l’intériorité de la per­son­ne et le monde extérieur [5]. Il doit pou­voir faire l’objet d’une lec­ture automa­tisée à notre insu et de façon invis­i­ble, comme un “code-barre” lié à un être vivant, pour que notre iden­tité soit mise à nue. Ce mar­queur per­ma­nent empêche alors tout anony­mat, notion de plus en plus restreinte par l’État, et exclut tout échap­pa­toire. Il instau­re une forme de con­trôle d’identité per­ma­nent. Les quelques appli­ca­tions non-sécu­ri­taires anec­do­tiques [6] de la recon­nais­sance faciale ne ser­vent qu’à la ren­dre accept­able tout en nous habit­u­ant à con­sid­ér­er nous-même notre vis­age comme un matricule que l’on se retrou­ve à scan­ner de notre plein gré.

Aus­si, les tech­niques de recon­nais­sance faciale fonc­tion­nent via des sys­tèmes de clas­si­fi­ca­tion et de sché­ma­ti­sa­tion du vis­age qui reposent sur des caté­gories raciales et de genre. Ain­si, elles repro­duisent et exac­er­bent les mécan­ismes de racisme, d’inégalité et de vio­lence sys­témique de l’État [7], ren­dant cer­tains vis­ages plus à même d’être dis­tin­gués que d’autres [8].

Comme toutes les tech­nolo­gies, la recon­nais­sance faciale n’est ni “bonne”, ni “mau­vaise” et encore moins “neu­tre”. Elle existe dans un con­texte de rap­port de force ou elle est “bonne” pour les intérêts de la classe dirigeante et des entre­pris­es qui la fab­riquent et “mau­vaise” pour les autres, surtout pour les per­son­nes déjà vic­times d’oppressions.

Il est alors stratégique de s’y oppos­er frontale­ment sans se laiss­er bercer par la croy­ance qu’il y aurait un chemin à trac­er pour imag­in­er une “recon­nais­sance faciale éthique”. Les effets soci­aux de cette tech­nolo­gie sont telle­ment dévas­ta­teurs qu’il con­vient non pas d’en inter­dire ou d’en autoris­er cer­tains usages, mais de com­pren­dre qu’elle reste avant tout un out­il mil­i­taire, conçu pour con­trôler les pop­u­la­tions, pour sur­veiller et réprimer. Cer­taines tech­nolo­gies sont si dan­gereuses qu’elles sont régulées ou inter­dites (comme le clon­age ou l’exploitation du plu­to­ni­um). Il faut en faire de même avec la recon­nais­sance faciale.

On nous présente sou­vent les “inno­va­tions tech­nologiques” comme étant unique­ment le fruit d’un pro­grès tech­nique, décor­rélé du reste de la société. En réal­ité, lorsqu’une tech­nolo­gie émerge, elle est le résul­tat de volon­tés poli­tiques et économiques de groupes en posi­tion de pou­voir et qui influ­en­cent la forme même de cette tech­nolo­gie. La recon­nais­sance faciale est en cela un exem­ple typ­ique : voulue par les États et dévelop­pée par le com­plexe mil­i­taro-indus­triel, cela fait plus de vingt ans qu’elle se pré­pare pour iden­ti­fi­er les pop­u­la­tions.

Comme pour toute tech­nique reposant sur de “l’intelligence arti­fi­cielle”, la recon­nais­sance faciale est ren­due pos­si­ble par une accu­mu­la­tion d’énormément de don­nées en amont, en l’occurrence des pho­togra­phies de vis­ages. Cette col­lecte a été sci­em­ment organ­isée par l’industrie pen­dant des années et a été grande­ment facil­itée par la mul­ti­pli­ca­tion des sources d’images, qu’il s’agisse des réseaux soci­aux ou de la sur­veil­lance de l’espace pub­lic. Cet acca­pare­ment de nos vis­ages s’est le plus sou­vent fait dans l’opacité et sans le con­sen­te­ment des per­son­nes, pour con­stituer des bases de don­nées de mil­lions de pho­tos venues d’Insta­gram, Flickr, Youtube [9]…

Les entre­pris­es se sont égale­ment chargées dans un deux­ième temps de faire « annot­er » ces pho­togra­phies, de sorte à faire appa­raître sur les vis­ages les infor­ma­tions néces­saires à l’analyse automa­tisée par un algo­rithme. Ce tra­vail qui con­siste à dessin­er, pho­to par pho­to, des points et des traits sur les vis­ages (sur le nez, les yeux, la bouche.., voir le préam­bule). est en général sous-traité à des travailleur·euses – le plus sou­vent exploité·es – de pays du Sud glob­al, tel que Mada­gas­car. Les algo­rithmes sont ensuite conçus et entraînés par des ingénieurs pour être inté­grés dans un logi­ciel des­tiné à la vente. Nos vis­ages sont ain­si mis en don­nées pour que les entre­pris­es se fassent de l’argent dessus, améliorent leurs algo­rithmes et les vendent sur le marché inter­na­tion­al.

La recon­nais­sance faciale existe donc aujourd’hui prin­ci­pale­ment parce que des entre­pris­es ont répon­du aux deman­des de sur­veil­lance des États, voy­ant dans le con­trôle des pop­u­la­tions des intérêts économiques impor­tants. Ce marché échappe cepen­dant aux seules mains des gou­verne­ments puisque des entre­pris­es comme Clearview et PimEyes pro­posent aujourd’hui des out­ils de recon­nais­sance faciale acces­si­bles au grand pub­lic, en pil­lant et en util­isant égale­ment les pho­tos que nous avons lais­sées sur Inter­net. Con­damnées dans de nom­breux pays, ces entre­pris­es n’ont que faire de la loi et des per­son­nes vic­times de leurs out­ils de con­trôle qui sont ren­dus libre­ment acces­si­bles par tous·tes et au détri­ment de tous·tes.

Le com­plexe mil­i­taro-indus­triel français s’est tail­lé une place très impor­tante dans cet écosys­tème. La multi­na­tionale française Idemia s’est longtemps tar­guée d’être numéro 1 sur le créneau des logi­ciels de recon­nais­sance faciale. Cette entre­prise affine ses out­ils au sein des aéro­ports français (avec les dis­posi­tifs PARAFE), brésiliens, états-uniens, norvégiens et partout dans l’UE avec le sys­tème Entry/ Exit, pour ensuite les ven­dre à des polices et des États du monde entier, notam­ment à la police aus­trali­enne, à l’Arabie Saou­dite, mais égale­ment à Inter­pol et ses 196 pays mem­bres.

À ses cotés, Thalès se posi­tionne égale­ment comme un acteur clé de la recon­nais­sante faciale depuis le rachat de Gemal­to en 2019. La méga-entre­prise mil­i­taire française équipe notam­ment les polices suisse ou slo­vaque ain­si que les aéro­ports indi­ens. On trou­ve égale­ment Ipsotek (fil­iale d’Evi­den, anci­en­nement Atos) qui se place dis­crète­ment dans le marché. Sans oubli­er les nom­breuses entre­pris­es et start-ups telles que XXII, Ora­sio, Videt­ics ou Win­tics qui, si elles ne font pas de la recon­nais­sance faciale à pro­pre­ment par­ler, dévelop­pent des algo­rithmes sim­i­laires pour analyser le reste de notre corps, vête­ments, com­porte­ments, ou d’analyse faciale d’émotions, et s’intègrent dans la même caté­gorie des tech­nolo­gies bio­métriques. Ces entre­pris­es ont pu prospér­er grâce à des com­man­des venues de la police et de l’armée française tout en étant béné­fi­ci­aires d’investissements publics, notam­ment via la Banque Publique d’investissement (Bpifrance).

La recon­nais­sance faciale est donc dev­enue une offre com­mer­ciale au sein d’un marché mon­di­al à dou­ble usage. Cette tech­nolo­gie peut en effet être à la fois util­isée pour des appli­ca­tions “grand pub­lic” et à des fins répres­sives. Tel est le cas du logi­ciel de Clearview qui pro­pose des ser­vices récréat­ifs tout en étant util­isée par de nom­breuses polices dans le monde.

Cela ne doit pas faire oubli­er que ces algo­rithmes sont prin­ci­pale­ment conçus et dévelop­pés par et pour des armées. La Chine utilise des logi­ciels d’identification dans sa poli­tique géno­cidaire con­tre les Ouïghours quand l’armée israéli­enne déploie des sys­tèmes de recon­nais­sance faciale aux check­points à Gaza et en Cisjor­danie. L’usage sys­té­ma­tique de la recon­nais­sance faciale ren­force la sur­veil­lance et le con­trôle général­isés de la pop­u­la­tion pales­tini­enne et con­stitue un pili­er tech­nologique de la poli­tique géno­cidaire des autorités israéli­ennes.

Si la recon­nais­sance faciale est présen­tée aujourd’hui comme utile ou légitime, c’est aus­si la con­séquence des nom­breuses poli­tiques répres­sives qui l’ont précédée.

Les années 2000 ont été un accéléra­teur de poli­tiques sécu­ri­taires. Les atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001 ont ouvert les vannes des lois de sur­veil­lance dans les pays occi­den­taux au nom de “la guerre con­tre la ter­reur”. Les cadres juridiques d’exception déployés au nom de la lutte anti-ter­ror­iste se sont mul­ti­pliés, ren­ver­sant la logique de la répres­sion : on ne cher­chait plus à retrou­ver des per­son­nes qui avaient com­mis des infrac­tions mais à anticiper leurs actions, à devin­er leurs inten­tions. Pour cela, tous les moyens étaient per­mis, par­mi lesquels la mul­ti­pli­ca­tion des out­ils de sur­veil­lance et de con­trôle. De plus, la numéri­sa­tion des modes de com­mu­ni­ca­tion offrait alors un nou­veau et large spec­tre d’informations à exploiter.

En par­al­lèle, la répres­sion poli­cière du quo­ti­di­en – qui cible depuis tou­jours un cer­tain nom­bre de groupes et de minorités – s’est accen­tuée dans les années Sarkozy. Au nom d’un pop­ulisme pénal, la ques­tion de “l’insécurité” est dev­enue le moteur de nom­breuses évo­lu­tions lég­isla­tives, exploitant davan­tage un sen­ti­ment de peur que la con­nais­sance d’une réal­ité matérielle des mécan­ismes de la crim­i­nal­ité. Le résul­tat est net : davan­tage d’amendes liées à l’apparition de nou­veaux dél­its (“groupe­ments” par exem­ple), davan­tage de caméras, davan­tage de fichiers. Et les pop­u­la­tions ciblées sont tou­jours les mêmes : les habitant·es des quartiers pop­u­laires, les étranger·es, les pré­caires, les per­son­nes vivant et tra­vail­lant dans la rue, les per­son­nes racisées, les musulman·es…

Ce qu’on appelait le “tour­nant” sécu­ri­taire est devenu une sit­u­a­tion irréversible dans les années 2010 avec à la fois l’état d’urgence de 2015 et la général­i­sa­tion de nou­velles tech­nolo­gies poli­cières. D’une part, l’administration, tels que le Min­istère de l’intérieur ou les préfets, se sont vus dotés de nom­breux pou­voirs répres­sifs (perqui­si­tion et assig­na­tion à rési­dence) pour imiter les juges sans en être un. D’autre part, le nom­bre de fichiers a explosé, la nature des out­ils de sur­veil­lance et des caméras s’est trans­for­mée (drones, caméras pié­tons, vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique…) et les pou­voirs coerci­tifs ont été éten­dus à de nou­velles sphères avec l’expansion de la sécu­rité privée.

Le même objec­tif est affiché à chaque nou­velle loi : anticiper et empêch­er les actes avant qu’ils aient lieu. Au nom de cette croy­ance de la “préven­tion” – qui est en réal­ité une répres­sion -, on veut pou­voir trou­ver de poten­tiels sus­pects avant même un pas­sage à l’acte. La recon­nais­sance faciale rem­plit par­faite­ment ce cahi­er des charges puisqu’elle per­met de con­trôler et iden­ti­fi­er à tout moment une per­son­ne et de con­naître immé­di­ate­ment son his­toire et son passé à son insu ou même con­tre sa volon­té. Elle donne un pou­voir d’omniscience à la police qui saura si cette per­son­ne doit être mise dans la caté­gorie des per­son­nes à sus­pecter ou non.

La recon­nais­sance faciale per­met égale­ment de tra­quer les per­son­nes. Notre vis­age est unique et la loi réprime pénale­ment toute dis­sim­u­la­tion. D’une part, le mail­lage des caméras de sur­veil­lance est aujourd’hui si impor­tant dans la plu­part des villes qu’il est dif­fi­cile de ne pas laiss­er de trace de nos pas­sages. D’autre part, les policiers sont équipés de dis­posi­tifs qu’ils peu­vent met­tre dans leurs poches et sor­tir à tout instant. Il est dif­fi­cile d’échapper à cette sur­veil­lance totale et il serait illu­soire de penser que la recon­nais­sance faciale n’est un dan­ger que pour celles et ceux qui ont com­mis quelque chose de grave.

Si aujourd’hui vous n’êtes pas concerné·es par la répres­sion (qui s’abat prin­ci­pale­ment sur les musulman·es, les militant·es ou les étranger·es), rien ne dit que vous en serez préservé·es demain. Il ne faut jamais oubli­er que c’est l’État qui déter­mine les groupes à per­sé­cuter en fonc­tion de ses intérêts et que ceux-ci évolu­ent dans le temps, l’espace en fonc­tion des visions poli­tiques de ceux qui nous gou­ver­nent. Les tech­nolo­gies de sur­veil­lance, elles, sont prêtes à l’emploi dès aujourd’hui et les volon­tés de les per­fec­tion­ner, d’élargir leur usage, de les financer et de les pro­mou­voir sont très actives.

Rap­pelons-nous que le sys­tème de fichage inspiré de Bertillon était une tech­nique bien rodée quand le régime de Vichy s’est instal­lé. Les col­lab­o­ra­tionnistes ont ain­si pu immé­di­ate­ment utilis­er ces tech­niques pour iden­ti­fi­er, class­er, repér­er là où habitaient les Juif·ves pour organ­is­er les rafles et réprimer les com­mu­nistes et les résis­tantes. Ils n’ont rien eu à inven­ter. De la même manière, la traque des per­son­nes étrangères actuelle­ment opérée par les agents de l’ICE aux États-Unis repose sur le har­cèle­ment par des con­trôles d’identités au cours desquels la recon­nais­sance faciale est util­isée pour empêch­er de dis­simuler son iden­tité. Trump n’a pas eu à dévelop­per de logi­ciels, ils étaient déjà prêts.

Si les exem­ples ci-dessus peu­vent sem­bler éloignés géo­graphique­ment ou his­torique­ment, ils amè­nent à une con­clu­sion poli­tique pour­tant tou­jours d’actualité : chaque tech­nolo­gie de sur­veil­lance n’a pas d’autre but que de réprimer et sera util­isée comme telle par les gou­verne­ments. Main­tenant que cet arse­nal de sur­veil­lance existe, il n’attend que d’être déployé par les extrême droites du monde entier. Il suf­fi­rait de don­ner des instruc­tions pour le met­tre au ser­vice de leurs idéolo­gies racistes, xéno­phobes, homo­phobes ou dis­crim­i­na­toires de toutes sortes, en vue de ban­nir une pop­u­la­tion ou la moin­dre oppo­si­tion poli­tique.

La recon­nais­sance faciale est donc l’incarnation même des tech­nolo­gies de con­trôle et de sur­veil­lance. Elle impose l’idée que l’État serait en droit de tout savoir sur nous et pour­rait lire sur notre vis­age des infor­ma­tions sur notre passé, nos con­vic­tions, nos faib­less­es.

Cette per­spec­tive nous est inac­cept­able. C’est pourquoi nous nous opposons totale­ment à cette tech­nolo­gie. Nous devons préserv­er notre droit à l’anonymat et notre capac­ité à agir et à aller et venir libre­ment. Nous ne voulons pas d’un out­il de con­trôle qui per­met à un État et à sa police de harcel­er, dis­crim­in­er et opprimer une par­tie de la pop­u­la­tion.

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Notes

[1] Voir EDRi, The colo­nial bio­met­ric lega­cy at heart of new EU asy­lum sys­tem, 17 avril 2024 disponible ici et Simone Browne, Dark mat­ters : on the Sur­veil­lance of Black­ness, Octo­bre 2015

[2] Ilsen About, Les fon­da­tions d’un sys­tème nation­al d’identification poli­cière en France (1893−1914), 2004

[3] Ilsen About, Iden­tités indigènes et police colo­niale. L’introduction de l’anthropométrie judi­ci­aire en Algérie, 1890–1910 disponible ici

[4] Ger­ard Noiriel, “L’identification des per­son­nes” dans Du papi­er à la bio­métrie : iden­ti­fi­er les indi­vidus, 2006

[5] Assia Wirth, La sur­veil­lance com­pos­ite des images pho­tographiques à l’origine des tech­nolo­gies d’analyse faciale, 2024, disponible ici

[6] Il existe des util­i­sa­tions de la recon­nais­sance faciale présen­tées comme des méth­odes “d’authentification”, c’est-à-dire des usages où la per­son­ne se soumet d’elle-même à la tech­nolo­gie. C’est le cas du déver­rouil­lage de télé­phone, du pas­sage de por­tiques dans les aéro­ports ou des méth­odes pour prou­ver son iden­tité en ligne. Aucune de ces méth­odes n’est néces­saire, elles con­stituent un pied dans la porte per­me­t­tant d’habituer la pop­u­la­tion à se scan­ner elle-même le vis­age, ren­dant accept­able voire récréatif l’usage de la recon­nais­sance faciale.

[7] Voir Luke Stark, Facial recog­ni­tion is the plu­to­ni­um of AI, avril 2019, XRDS disponible ici

[8] Voir le pro­jet Gen­der Shades

[9] Voir Adam Har­vey, Today’s Self­ie Is Tomorrow’s Bio­met­ric Pro­file, 2022 disponible ici et Kash­mir Hill, Your Face Belongs to Us, Ran­dom House, Aout 2024

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