Poncif n°5 – “Le cerveau c’est comme une machine”

Nous reprenons ci-dessous un texte du site antitechresistance.org écrit par Rumex.

Com­para­i­son n’est pas rai­son, et la rai­son sci­en­tifique voudrait nous per­suad­er du con­traire.

I – ROBOTISER L’HUMAIN, HUMANISER LA MACHINE

Au grand dam des sci­en­tifiques, l’être humain est insé­para­ble d’une fâcheuse ten­dance à l’irrationalité. Face à cette imper­fec­tion humaine, le sys­tème tech­nologique s’est adap­té au moyen de la stan­dard­i­s­a­tion des modes de vie et des pen­sées. Mais ce prêt-à-penser ne sort pas de nulle part : il découle directe­ment de l’organisation matérielle de l’existence. La con­som­ma­tion de masse, le diver­tisse­ment de masse et le tra­vail alié­nant pro­duisent le type d’individu dont ils ont besoin pour con­tin­uer à exis­ter, un type d’individu assez désen­si­bil­isé pour endur­er cette somme d’outrages que l’on nomme « vie quo­ti­di­enne ». Tout indi­vidu dont les aspi­ra­tions dif­fér­eraient un tant soit peu des impérat­ifs de la société indus­trielle est donc mar­gin­al­isé, et son prob­lème doit être traité.

« 155. Notre société tend à tax­er de « mal­adie » toute pen­sée ou com­porte­ment gênant pour le sys­tème, ce qui s’entend car tout indi­vidu inadap­té en souf­fre lui-même et pose prob­lème au sys­tème. Toute manip­u­la­tion d’un indi­vidu en vue de l’ajuster au sys­tème est donc perçue comme « traite­ment » d’une « mal­adie », et par con­séquent comme béné­fique. »

« 162. Le sys­tème est actuelle­ment engagé dans une lutte dés­espérée pour sur­mon­ter cer­tains prob­lèmes qui men­a­cent sa survie — les plus impor­tants étant ceux qui découlent du com­porte­ment humain. Si le sys­tème parvient à con­trôler ce dernier assez vite, il sur­vivra sans doute [1]. […] »

Puisque les change­ments les plus brusques sus­ci­tent les réac­tions les plus fortes, con­sid­érons l’humanité comme cette grenouille dans une mar­mite d’eau tiède, et dont la tem­péra­ture monte assez pro­gres­sive­ment pour qu’elle ne fasse rien pour ten­ter de s’évader. Plus lente­ment s’opère le change­ment, moins la réac­tion est à crain­dre.

L’accommodation pro­gres­sive à notre pro­pre robo­t­i­sa­tion, voilà ce dont il est ques­tion. Cela passe notam­ment par le fait d’imposer le robot « intel­li­gent » dans l’espace pub­lic et privé comme con­tact récur­rent, priv­ilégié et même ami­cal. Le ser­vice poli­ment demandé à l’assistant vocal Alexa et la réponse docile qui s’ensuit, la petite blague faite à Siri, le fait de se délivr­er de la tâche d’accomplir des recherch­es en préférant inter­roger le divin Chat­G­PT, etc. Peut-être cela vous sem­ble-t-il anodin, mais en même temps que le robot « intel­li­gent » devient indis­pens­able, nous nous ren­dons inférieurs à lui.

Là encore, les écrits de Gün­ther Anders sur la honte prométhéenne et le devenir-machine sont d’une clair­voy­ance rare. La honte prométhéenne désigne cet état de l’être humain réduit à imiter le fonc­tion­nement des machines faute de pou­voir rivalis­er avec. Or, se con­former à la machine c’est accepter notre déshu­man­i­sa­tion mais aus­si la pos­si­bil­ité de devoir être « améliorés » pour répon­dre aux impérat­ifs du sys­tème tech­no-indus­triel. Par le human engi­neer­ing, c’est-à-dire par la mod­i­fi­ca­tion tech­nologique de l’humain, le tra­vailleur qui ne rivalise plus avec la machine retrou­vera sa com­péti­tiv­ité, et le ter­rien sur une planète inviv­able pour­ra sur­vivre sans avoir besoin d’air pur.

II – LA CONFUSION DU RÉEL ET DE L’ARTIFICIEL

Ain­si que Fran­cis Bacon le déplo­rait dans son Novum Organum (1620), l’esprit humain qui observe la nature ne peut s’empêcher de pro­duire des « antic­i­pa­tions », c’est-à-dire de pla­quer sur elle ses pro­pres con­struc­tions pour lui don­ner du sens. L’objectivité du sci­en­tifique se con­damne donc à l’erreur par ce biais qui déforme la réal­ité. Aus­si, cor­riger ce « défaut de fab­ri­ca­tion » a pu sem­bler à cer­tains un objec­tif digne de grands efforts. Il en est ain­si ressor­ti que le com­porte­ment humain pou­vait être influ­encé au moyen de stim­u­la­tions élec­triques dans cer­taines zones du cerveau. De là à espér­er pou­voir recréer une struc­ture com­plexe sem­blable à celle du cerveau, il n’y avait qu’un pas à faire, celui des cybernéti­ciens.

C’est Nor­bert Wiener qui fut le pre­mier à théoris­er cela, en fon­dant la cyberné­tique (cette sci­ence pluridis­ci­plinaire s’intéressant à la trans­mis­sion des infor­ma­tions dans la machine et l’être vivant). Le pos­tu­lat de base de Wiener fut le suiv­ant : le sys­tème nerveux humain ne repro­duit pas la réal­ité, mais la cal­cule ; l’homme est un sys­tème qui assim­i­le l’information, la pen­sée est son moyen de traiter des don­nées, et son cerveau est une machine con­sti­tuée de chair. La nais­sance de la cyberné­tique signe la fin de la vision naturelle de l’humain. C’en est fini de la psy­cholo­gie com­plexe, de la mémoire et de la con­science ; l’humain n’est plus que cir­cuit, boucles de rétroac­tion et nœuds de com­mu­ni­ca­tion. Adieu la nature impar­faite, place à la logique incon­testable des math­é­ma­tiques.

En réduisant le cerveau à l’état de sys­tème de com­mu­ni­ca­tion et de traite­ment des infor­ma­tions, il était aisé de le plac­er au même niveau théorique que la machine. En somme, puisque l’humain n’est que le fruit d’influx nerveux, le per­fec­tion­nement des machines per­me­t­tra une meilleure com­préhen­sion de l’humain, et du vivant. De même, la Terre a elle aus­si été ramenée à ce strict cadre inter­pré­tatif, en étant décrite par Love­lock comme un « sys­tème cyberné­tique biologique » dont l’humain serait un sim­ple rouage. Ratio­nalis­er pour con­trôler, Bacon n’aurait pu espér­er mieux. Les êtres vivants se retrou­vent donc con­fron­tés à un arse­nal tou­jours gran­dis­sant de machines, de cap­teurs, de sig­naux — inter­con­nec­tés. Les mots du cybernéti­cien-théolo­gien Bruno Latour résu­ment assez bien la chose :

« Avec la mul­ti­pli­ca­tion du numérique, l’on est enfin face à un dis­posi­tif qui com­mence sérieuse­ment à ressem­bler à un sys­tème nerveux plané­taire. Nous avons enfin les moyens de ren­dre con­cret, vis­i­ble et matériel l’ensemble des con­nex­ions qui étaient aupar­a­vant invis­i­bles, ou qui se fai­saient dans la tête des gens. […] Nous ne sommes qu’au tout début de cette expan­sion d’un sys­tème nerveux un peu sérieux, qui rem­place des sys­tèmes d’information ‘‘papiers’’, qui pour leur part étaient lents [2]. »

Cepen­dant, même si l’idée s’éclaircit quelque peu, des exem­ples con­crets seront cer­taine­ment d’une plus grande aide qu’un pro­pos lunaire. Ain­si que le résume l’Atelier Paysan dans son man­i­feste :

« Ces dernières années, une nou­velle étape de l’industrialisation de l’agriculture se des­sine : développe­ment des biotech­nolo­gies, pro­mo­tion des fer­mes hors-sol, viande arti­fi­cielle, accéléra­tion de la robo­t­ique et lance­ment d’un nou­veau fleu­ron nation­al : la French Tech agri­cole. C’est l’agriculture « 4.0 », celle qui veut accom­pa­g­n­er la qua­trième phase du développe­ment d’Internet, l’Internet des objets — les machines et les pro­duits de l’industrie sont de plus en plus sou­vent en mesure de com­mu­ni­quer entre eux. En matière agri­cole, il s’agit donc de met­tre des cap­teurs élec­tron­iques partout dans les fer­mes, d’utiliser des logi­ciels et des algo­rithmes d’intelligence arti­fi­cielle pour automa­tis­er tout un ensem­ble de tâch­es (nour­rir et soign­er les ani­maux, par exem­ple), de recourir à des drones pour semer et pul­véris­er des pro­duits phy­tosan­i­taires ou pour éval­uer l’état d’un sol et ses besoins en engrais, de pilot­er des tracteurs à dis­tance avec l’aide des satel­lites. Tout cela est entière­ment con­forme à l’orientation générale actuelle des milieux d’affaires : accélér­er le développe­ment tech­nologique, si pos­si­ble au nom de l’écologie.

De même que la smart city se veut une ville plus rationnelle qui lim­ite gaspillages et pol­lu­tions urbaines, un grand nom­bre d’innovations robo­t­iques en agri­cul­ture sont présen­tées comme des solu­tions pour ratio­nalis­er l’usage des ressources rares ou d’intrants nuis­i­bles pour l’environnement. […]

La con­tra­dic­tion est totale, l’imposture immense. La dépen­dance des exploitants agri­coles qui se lan­cent dans cette direc­tion risque de s’accroître encore vis-à-vis du com­plexe agro-indus­triel : non con­tents d’être tenus par les ban­ques, les géants de la chimie et des semences, les fab­ri­cants de machines, les mastodontes de l’agroalimentaire et de la dis­tri­b­u­tion, ils seraient en prime tenus par les tycoons du numérique (Google, Ama­zon, Microsoft, voire Ali Baba et Huawei…) et la myr­i­ade d’acteurs cap­i­tal­istes plus petits qui gravi­tent dans leur orbite [3]. »

III – QUELQUES CLÉS CONTRE LE MENSONGE TECHNOPHILE

La sci­ence jointe à l’industrie pré­tend avancer pour le salut de tous, quand elle ne se préoc­cupe en réal­ité que d’accroître sa main­mise sur tout ce qui l’entoure. La tech­nolo­gie pré­tend apporter des solu­tions aux prob­lèmes qu’elle a générés, ce faisant, elle en sus­cit­era tou­jours de nou­veaux. Aus­si, pour que les lecteurs ne se lais­sent pas flouer par les bon­i­ments des éco­los amoureux de la tech­nolo­gie, voici une triple grille de lec­ture presque infail­li­ble :

  • Tout écol­o­giste qui ramène le prob­lème aux émis­sions de CO2 (vision sta­tis­tique du prob­lème), pré­tend qu’il faut « écouter la sci­ence » et que les solu­tions aux prob­lèmes envi­ron­nemen­taux seront trou­vées par l’innovation sci­en­tifique et tech­nologique est une arnaque con­tre-révo­lu­tion­naire (Jan­covi­ci, Gre­ta Thun­berg, etc).
  • Tout écol­o­giste pré­ten­dant qu’il faut « chang­er de réc­it » sans remet­tre en cause la civil­i­sa­tion indus­trielle et le sys­tème tech­nologique est une arnaque con­tre-révo­lu­tion­naire (Cyril Dion, Aurélien Bar­rau, etc.).
  • Toute écolo­gie qui vend la Terre comme un sys­tème intel­li­gent auquel les machines don­nent un sens est une arnaque con­tre-révo­lu­tion­naire New Age jouant sur le besoin d’un sens spir­ituel (la Gaïa de Love­lock et les « ter­restres » de Bruno Latour, la noosphère de Teil­hard de Chardin, etc.).

Qu’ils soient sci­em­ment menteurs ou non n’est pas la ques­tion. Tous les par­tis procè­dent du même refus de chercher autre chose qu’une vérité toute prête à être avalée, et le par­ti tech­nologique ne fait pas excep­tion.

« — Ce que j’appelle men­songe : refuser de voir quelque chose que l’on voit, refuser de voir quelque chose comme on le voit : que le men­songe ait lieu devant témoins ou sans témoins ne fait rien à l’affaire. Le men­songe le plus courant est celui par lequel on se ment à soi-même : men­tir aux autres est, rel­a­tive­ment, l’exception. — Mais ce refus de voir ce que l’on voit, ou de le voir comme on le voit, c’est aus­si pour ain­si dire la con­di­tion pre­mière à rem­plir pour tous ceux qui sont d’un par­ti, dans tous les sens du terme : l’homme de par­ti devient néces­saire­ment un menteur [4]. »

La tech­nolo­gie n’est pas une abstrac­tion mais une chose tout à fait tan­gi­ble. Voilant sa nature par­a­sitaire, elle parvient presque à nous faire croire que nous sommes les indésir­ables ; c’est pour­tant par nous qu’elle compte sur­vivre. Le prob­lème ne saurait être la solu­tion : la résis­tance anti-tech est une néces­sité vitale.

R.F.

  1. Kaczyn­s­ki Theodore, La Société indus­trielle et son avenir, in L’Esclavage tech­nologique Vol. 1, Edi­tions LIBRE, 2023.
  2. Latour Bruno, « La Tech­nique c’est la civil­i­sa­tion elle-même » ; Revue inter­na­tionale et stratégique 2018/2, p. 163–164. Cité dans Gar­cia Renaud, La col­lap­solo­gie ou l’écologie mutilée, L’Echappée, 2020.
  3. Ate­lier Paysan, Repren­dre la Terre aux machines, p.143–145, Seuil, 2021.
  4. Niet­zsche Friedrich, L’Antéchrist, Gal­li­mard, folio, p. 75.

Les autres pon­cifs

Pon­cif n°1 : “Tu cri­tiques la tech­nolo­gie, pour­tant tu l’utilises ! ”

Pon­cif n°2 : “Rejeter le cli­vage gauche/droite, c’est être de droite ! ”

Pon­cif n°3 : “La tech­nolo­gie est neu­tre, c’est l’humain l’erreur” (Spoil­er : Non)

Pon­cif n°4 – “Séparons les bons côtés de la tech­nolo­gie des mau­vais ! ”