Lettre ouverte contre le festival “Super Demain”

Super Demain est un événe­ment organ­isé depuis neuf ans par l’association lyon­naise Fréquence écoles, dont l’ob­jec­tif est « d’ac­com­pa­g­n­er les usages numériques des citoyens (enfants, ado­les­cents, par­ents et seniors) ». La Coor­di­na­tion Stop 5G Lyon, le Col­lec­tif Ecran Total Lyon et la Coor­di­na­tion Régionale Anti Arme­ments et Mil­i­tarismes Lyon (CRAAM) ont écrit une let­tre ouverte dans laque­lle ils dénon­cent les « supers » sub­ven­tions publiques reçues par l’association Fréquence Ecole et ses événe­ments. Ils cri­tiquent égale­ment le salon annuel « Super Demain », dédié à pro­mou­voir un monde hyper­con­nec­té auprès des familles et des jeunes enfants quels qu’en soient les con­séquences et le prix socié­tal (écologique, sécu­ri­taire, con­trôle social…).

Cette let­tre ouverte fait suite à une action qui s’est déroulée devant l’hôtel de la métro­pole en novem­bre 2023 pour pro­test­er con­tre cette asso­ci­a­tion.

Nous relayons cette let­tre ouverte ci-dessous.

Le fes­ti­val « Super Demain » doit-il être sub­ven­tion­né et soutenu par la Métro­pole ?  

Le monde super-con­nec­té, ven­du par Fréquence Ecole, doit-il être super-financé par des fonds publics ? 

Nous sommes des par­ents, des étu­di­ant-es, des retraité-es, nous sommes des per­son­nes qui tra­vail­lent dans l’éducation nationale, la pro­tec­tion sociale, la san­té…, nous sommes des per­son­nes qui tra­vail­lent la terre, nous sommes des artistes et des créa­teurs, des per­son­nes pré­caires ou au chô­mage… Notre point com­mun : l’engagement dans des asso­ci­a­tions et col­lec­tifs dénonçant depuis plusieurs années l’escalade numérique sur tous les aspects de la vie et qui s’impose à marche for­cée, sans bilans ni lim­ites.  

Nous obser­vons depuis plusieurs années les effets délétères de cette escalade qui installe une société déshu­man­isée où les adultes comme les enfants se retrou­vent enfer­més face à des ordi­phones à tout faire.  

Nous en con­sta­tons con­crète­ment les rav­ages ici et ailleurs :  

Sur le plan de l’enseignement : sup­pres­sion des manuels sco­laires, péren­ni­sa­tion de l’enseignement à dis­tance, util­i­sa­tion des smart­phones en classe selon les règle­ments intérieurs des étab­lisse­ments, intro­duc­tion de l’intelligence arti­fi­cielle dans le cadre du sou­tien sco­laire pour la ren­trée 2024… 

Sur le plan de la san­té : trou­ble de l’attention, du som­meil et de la vision, addic­tions et har­cèle­ment par les réseaux soci­aux… 

Sur le plan écologique et énergé­tique : le secteur indus­triel du numérique est éner­gi­vore en élec­tric­ité, en eau et métaux rares au détri­ment d’une autre par­tie de la planète (tra­vail des enfants dans les mines en Afrique et dans les usines en Asie, pol­lu­tion extrême des sols et de l’eau…). La tran­si­tion numérique n’est pas une tran­si­tion écologique.

Sur le plan social : accen­tu­a­tion des iné­gal­ités, con­trôle social accru par la mise en place d’algorithme dans la pro­tec­tion sociale, fer­me­ture de ser­vices pub­lic et baisse des effec­tifs au prof­it du numérique, automa­ti­sa­tion et ubéri­sa­tion du tra­vail…  

Sur le plan démoc­ra­tique : mul­ti­pli­ca­tion des dis­posi­tifs de sur­veil­lance et de con­trôle, trans­po­si­tion de dis­posi­tifs mil­i­taires et policiers dans le civ­il au détri­ment des lib­ertés indi­vidu­elles et publiques (recon­nais­sance faciale, drones…), fab­ri­ca­tion de la dépen­dance et du con­sen­te­ment par la dis­pari­tion des alter­na­tives au numérique.  

C’est pourquoi, nous dénonçons le rôle et le posi­tion­nement de l’association Fréquence Ecole qui con­tribue à faire accepter, sous des aspects ludiques et péd­a­gogiques (ate­liers et kits con­seils aux par­ents), un monde dom­iné par le numérique et ses désas­tres où les seuls enjeux seraient de ras­sur­er les par­ents des jeunes util­isa­teurs, d’en maitris­er les usages et les émo­tions liées à leur expo­si­tion dès l’âge de 3 ans.

Par cette let­tre ouverte, nous ques­tion­nons les choix et les objec­tifs de la Métro­pole, qui jus­ti­fie ses sub­ven­tions à Super Demain en voulant : « accom­pa­g­n­er les habi­tants aux usages numérique sur 2 axes : l’éducation par le numérique et l’éducation au numérique, » ; « pro­mou­voir un numérique sobre (lim­i­ta­tion des impacts envi­ron­nemen­taux), éthique, sécurisé et sou­verain » [1].

…Alors que « l’éducation par le numérique » est désavouée même par le Con­seil Supérieur des Pro­grammes de l’Education Nationale [2] et que bon nom­bre de chercheur con­teste le rôle posi­tif du numérique en ter­mes de san­té et d’environnement [3],

…Alors que nous avons été con­fron­tés aux lim­ites de l’enseignement à dis­tance qui ne peut garan­tir un enseigne­ment de qual­ité ni une acqui­si­tion des con­nais­sances, 

…Alors que le numérique sobre est une con­tra­dic­tion dans les ter­mes au regard de son impact écologique gran­dis­sant et de sa matéri­al­ité bien réelle, 

…Alors que la pro­mo­tion d’un numérique éthique, sécurisé et sou­verain relève du vœu pieux.

Nous inter­ro­geons l’énorme somme accordée à l’association Fréquence Ecole au regard des mon­tants très inférieurs accordés au reste du secteur asso­ci­atif : sub­ven­tion con­séquente de 390 000 euros sur 3 ans (2021 à 2023), soit 130 000 euros par an attribuée à la seule asso­ci­a­tion Fréquence Ecole ! Ces sub­ven­tions ont même été mul­ti­pliées par 5 en 7 ans :  25 000 € en 2016 et 2017, 50 000 € en 2018, 65 000 € en 2019 ! [4]

Nous inter­ro­geons l’idéologie véhiculée par Super Demain et soutenue par la Métro­pole, qui der­rière une pseu­do-cri­tique et de faux débats sur les sup­posés « bons » et « mau­vais » usages du numérique, fait la super-pro­mo­tion de la général­i­sa­tion du super-numérique grâce à une sim­ple « régu­la­tion ».         

Quel usage sera maitrisé, à l’heure où Chat GPT fait déjà son entrée expéri­men­tale dans les ser­vices publics tels que France Ser­vice, France Tra­vail (ex Pôle Emploi) ou encore dans l’éducation nationale pour réduire à terme les effec­tifs et pour rédi­ger ou réfléchir à la place des agents, des pro­fesseurs ou des élèves ?  

L’esprit cri­tique revendiqué par Fréquence Ecole sem­ble inca­pable de ques­tion­ner 1. Si cette société numérisée est oui on non souhaitable et pourquoi, 2. Si cette société numérisée est effec­tive­ment pos­si­ble et souten­able au vu de son appétit vorace pour les ressources lim­itées de notre planète, 3. Si l’organisation numérique de la société relève de choix démoc­ra­tiques. 

Les pris­es de posi­tion réelle­ment cri­tiques sont sys­té­ma­tique­ment attaquées comme rel­e­vant de la « panique morale » coupant ain­si court à tout débat. Cela per­met ain­si de présen­ter la numéri­sa­tion de la société comme inéluctable, selon le principe « there is no Alter­na­tive », ce qui dépoli­tise les enjeux et œuvre à son accep­ta­tion. On ne peut pas dire que cela soit de la super-édu­ca­tion !

A l’heure du dépasse­ment des lim­ites plané­taires, Il serait en revanche d’utilité publique d’informer sur le pil­lage des ressources et sur les pol­lu­tions nuis­i­bles au monde vivant induits par le numérique. Et notam­ment de relay­er la lutte du col­lec­tif Stop Micro à Crolles, près de Greno­ble, qui alerte sur l’accaparement de l’eau par l’industrie micro-élec­tron­ique au détri­ment des pop­u­la­tions et paysans locaux.

Il serait d’utilité publique de faire la lumière sur les poli­tiques tech­nologiques imposées aux pop­u­la­tions sans con­sul­ta­tion : Sub­ven­tions par mil­lions à l’industrie micro-élec­tron­ique (pro­jet d’agrandissement de ST Micro mais aus­si d’Arkema à Pierre Bénite), déploiement des comp­teurs com­mu­ni­cants (Linky…), course aux nou­velles généra­tions des réseaux mobiles (5G, 6G…), robo­t­i­sa­tion de la san­té et de l’agriculture, expéri­men­ta­tion du porte­feuille d’identité numérique télécharge­able sur smart­phone.

Il serait égale­ment d’utilité publique de dénon­cer la col­lu­sion indus­trie du numérique/industrie de l’armement. En effet, comme l’a démon­tré le salon de l’internet des objets (SIDO) qui s’est tenu à Lyon en sep­tem­bre 2023, plus de la 1/2 de ses exposants tra­vail­lent aus­si pour la défense et donc pour l’armée et la guerre.

Le dis­cours de Fréquence Ecole et du fes­ti­val Super Demain est un écran de fumée qui invis­i­bilise ces ques­tions.

Pour toutes ces raisons, nous deman­dons l’arrêt des super-sub­ven­tions allouées à la pseu­do-péd­a­gogie de Fréquence Ecole et à l’organisation du fes­ti­val Super Demain très utile pour ven­dre le numérique et son monde quoi qu’il en coûte.

Nous appelons égale­ment la métro­pole à invers­er la ten­dance et à amorcer une poli­tique de dés­escalade numérique.

Coor­di­na­tion Stop 5G Lyon, Col­lec­tif Ecran Total Lyon, Coor­di­na­tion Régionale Anti Arme­ments et Mil­i­tarisme Lyon.

[1] Extrait du reg­istre des déci­sion de la Com­mis­sion per­ma­nente du Grand Lyon, 31 mai 2021 

[2] Voir notam­ment les chapitres « Les effets du numérique sur les appren­tis­sages ne sont pas mécanique­ment bons » ; « Des effets qui peu­vent même être négat­ifs dans cer­tains cas » ; « Des effets encore incer­tains dans cer­tains domaines » et « Usage du numérique ne veut pas dire élèves motivés » pages 64–67 in « Avis sur la con­tri­bu­tion du numérique à la trans­mis­sion des savoirs et à l’amélioration des pra­tiques péd­a­gogiques », Con­seil Supérieur des Pro­grammes, juin 2022 

[3] Human­ité et numérique, sous la dir. de Mou­ton Ser­vane, Apogee, 2023, 

[4] Délibéra­tion N° CP-2021–0561  

Super Demain ou la fab­rique de l’asservissement au numérique (Rebel­ly­on)

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