IA aux impôts : au détriment des personnels et des usagers

Le syn­di­cat Sol­idaires Finances Publiques a mené une étude sur l’in­tro­duc­tion de l’IA dans ce secteur des ser­vices publics. Il a pub­lié un petit livre (L’intelligence arti­fi­cielle aux impôts) qui analyse ses impli­ca­tions à la fois pour les usagers et le per­son­nel. Il dénonce le fait que les agents soient si peu asso­ciés aux pro­jets.

Le jour­nal­iste Hubert Guil­laud (auteur de “Les algo­rithmes con­tre la société”) pro­pose une note de lec­ture (extraits ci-dessous) de cet ouvrage et des enjeux qu’il évoque pour l’ensem­ble des ser­vices publics, ain­si que des luttes qui pour­raient s’en­gager.

L’U­nion syn­di­cale Sol­idaires (dont fait par­tie Sol­idaires Finances Publiques) est sig­nataire du man­i­feste Hia­tus … comme notre col­lec­tif, Halte au con­trôle numérique.

L’IA est déployée dans l’ad­min­is­tra­tion des Finances Publiques depuis 2014, notam­ment pour éval­uer les risques et les sché­mas de fraude en mod­élisant les fraudes passées. Sol­idaires rap­pelle d’ailleurs les lim­ites de ces sché­mas, qui peinent à détecter les fraudes atyp­iques et ses nou­velles modal­ités.

Ce sont d’abord des out­ils pour détecter la fraude des entre­pris­es et des par­ti­c­uliers, notam­ment en repérant des anom­alies ou des inco­hérences déclar­a­tives depuis les déc­la­ra­tions de revenus, les comptes ban­caires, les don­nées pat­ri­mo­ni­ales et les infor­ma­tions provenant d’autres admin­is­tra­tions.

C’est égale­ment le pro­jet Sig­naux faibles, pour détecter et iden­ti­fi­er les entre­pris­es en dif­fi­culté. Il pro­duit un score de risque à par­tir de leurs don­nées finan­cières économiques et sociales provenant de plusieurs ser­vices publics, pour éval­uer leur rentabil­ité, leur endet­te­ment, leur niveau d’emploi, leurs dif­fi­cultés à régler leurs coti­sa­tions sociales.

Un autre pro­jet sert à prédire les dif­fi­cultés finan­cières des col­lec­tiv­ités locales à par­tir d’indicateurs comme leur endet­te­ment. Un autre encore vise à estimer la valeur vénale et loca­tive des biens immo­biliers en exploitant les don­nées de trans­ac­tion immo­bil­ières.

Le pro­jet Fonci­er inno­vant, lui, vise à détecter, depuis des images aéri­ennes, les piscines et bâti­ments non déclarés par les con­tribuables (voir la syn­thèse sur ce pro­gramme réal­isée par Shap­ing AI). Le pro­jet TAAP (“Traite­ment d’analyse auto pré­dic­tive”) vise à con­trôler les dépens­es à risques que l’Etat doit pay­er à ses four­nisseurs afin d’accélérer ses règle­ments.

Enfin, on trou­ve là aus­si un – voire des – pro­jets de chat­bot pour répon­dre aux deman­des sim­ples des usagers sur impots.gouv.fr… (l’administration fis­cale reçoit chaque année 12 mil­lions de deman­des par mail des con­tribuables, cepen­dant une pre­mière expéri­men­ta­tion de répons­es automa­tisées sur les biens immo­biliers a pro­duit 70% de répons­es erronées ou fauss­es). 

De nom­breux autres pro­jets sont en phase d’expérimentations, même si leur doc­u­men­ta­tion fait bien sou­vent défaut, à l’image de l’util­i­sa­tion des réseaux soci­aux pour lut­ter con­tre la fraude (que beau­coup affublent du doux nom de Big Broth­er Bercy), dont le bilan est très lim­ité, mais qui a pour­tant été accéléré, comme l’évoquait Le Monde. Lors d’une récente car­togra­phie des sys­tèmes d’intelligence arti­fi­cielle en cours de déploiement au min­istère des finances, les pre­miers échanges auraient révélé que l’administration avait du mal à recenser tous les pro­jets. L’information disponible est sou­vent très lacu­naire, non seule­ment pour le grand pub­lic mais égale­ment pour les agents. L’IA publique se déploie d’abord et avant tout dans la plus grande opac­ité. 

Pour Sol­idaires, cette opac­ité est entretenue. L’omerta a une com­posante poli­tique, nous expliquent les représen­tants du per­son­nel. Elle per­met de désor­gan­is­er les luttes des per­son­nels. Les nou­veaux agents, qu’ils soient con­tractuels ou statu­taires, sont privés de la con­nais­sance de leurs mis­sions, ils ont moins de com­préhen­sion de la chaîne de tra­vail, ils ne savent pas pourquoi ils font ce qu’on leur dit de faire. 

Le tra­vail automa­tique empêche la con­sci­en­ti­sa­tion du ser­vice pub­lic. Il place les agents dans une rou­tine qui les noie sous des canaux infor­ma­tiques de dossiers à traiter. L’IA per­met de faire le job, sans avoir de con­nais­sance méti­er. Il suf­fit de traiter les listes d’erreurs, de valid­er des infor­ma­tions. Le risque, c’est de ne plus avoir d’agents qual­i­fiés, mais inter­change­ables, d’un ser­vice à l’autre.

Mis en dif­fi­cultés par les objec­tifs de pro­duc­tiv­ité, par des for­ma­tions très cour­tes quand elles ne sont pas inex­is­tantes, ils ne peu­vent com­pren­dre ni résis­ter au tra­vail pre­scrit. 

Le développe­ment de l’IA à la DGFIP “part rarement d’un besoin ter­rain”, con­sta­tent les syn­di­cal­istes. Ceux-ci sont surtout portés par une com­mande poli­tique et reposent qua­si sys­té­ma­tique­ment sur des prestataires externes.

Pour lancer ces pro­jets, la DGFIP mobilise le Fonds pour la trans­for­ma­tion de l’action publique (FTAP), lancé en 2017, qui est le catal­y­seur du finance­ment des pro­jets d’IA dans l’administration. Pour y pré­ten­dre, les pro­jets doivent tou­jours jus­ti­fi­er d’économies prévi­sion­nelles, c’est-à-dire prédire les sup­pres­sions de postes que la numéri­sa­tion doit pro­duire. Dans l’administration publique, l’IA est donc claire­ment un out­il pour sup­primer des emplois, con­state le syn­di­cat.

L’État est devenu un sim­ple prestataire de ser­vices publics qui doit pro­duire des ser­vices plus effi­caces, c’est-à-dire renta­bles et moins chers. Le numérique est le moteur de cette réduc­tion de coût, ce qui explique qu’il soit devenu omniprésent dans l’administration, trans­for­mant à la fois les mis­sions des agents et la rela­tion de l’usager à l’administration. Il s’impose comme un “enjeu de crois­sance”, c’est-à-dire le moyen de réalis­er des gains de pro­duc­tiv­ité. 

Pour Sol­idaires, ces trans­for­ma­tions mod­i­fient les mis­sions des per­son­nels, trans­for­ment l’organisation comme les con­di­tions de tra­vail des per­son­nels, changent “la façon de servir le pub­lic”. “L’introduction de l’IA émane de choix cen­tral­isés” de la seule direc­tion, sans aucune con­cer­ta­tion avec les per­son­nels ou ses représen­tants.

Les per­son­nels (comme les publics d’ailleurs) ne reçoivent pas d’information en amont. La for­ma­tion est rare. Et la trans­for­ma­tion des métiers que pro­duit l’intégration numérique con­siste surtout en une inten­si­fi­ca­tion et une déqual­i­fi­ca­tionen adéqua­tion avec ce que répè­tent les soci­o­logues du numérique.

Ain­si par exem­ple, les agents du con­trôle des dépens­es de l’État sont désor­mais assignés à leurs écrans qui leur assè­nent les cadences. Les nou­velles dépens­es à con­trôler passent au rouge si elles ne sont pas véri­fiées dans les 5 jours ! Les agents procè­dent de moins en moins à leurs pro­pres enquêtes, mais doivent valid­er les instruc­tions des machines. Ain­si, les agents vali­dent les dépens­es, sans plus con­trôler les “con­di­tions de pas­sa­tion de marché pub­lic”.

Même con­stat au con­trôle fis­cal où les agents doivent accom­plir les procé­dures répéti­tives et peu intéres­santes que leurs soumet­tent les machines. Les per­son­nels sont des­sai­sis de la con­nais­sance du tis­su fis­cal local. Ils ne peu­vent même plus repér­er de nou­veaux types de fraudes. On détecte en masse des fraudes sim­ples, mais on délaisse les inves­ti­ga­tions sur la fraude com­plexe.

Les erreurs deman­dent des véri­fi­ca­tions chronophages, puisque nul ne sait plus où elles ont lieu. Le risque, prévient Sol­idaires, c’est de con­stru­ire un “ser­vice pub­lic arti­fi­ciel”, ou la mod­erni­sa­tion con­duit à la perte de com­pé­tences et à la dégra­da­tion du ser­vice. Où l’administration est réduite à une machine sta­tis­tique. Le risque, comme en préve­nait le Con­seil d’Etat, c’est que la capac­ité à détecter les erreurs soit anesthésiée

Cette déqual­i­fi­ca­tion ne touche pas que les agents, elle touche aus­si les admin­is­tra­tions dans leur capac­ité à men­er les pro­jets. Les investisse­ments sont trans­férés au privé, à l’image du Fonci­er inno­vant, con­fié à Capgem­i­ni et Google. Les pro­jets d’IA sont large­ment exter­nal­isés et les admin­is­tra­tions per­dent leurs capac­ités de maîtrise, comme le notaient les jour­nal­istes Matthieu Aron et Car­o­line Michel-Aguirre dans leur livre, Les infil­trés. Cer­tains pro­jets infor­ma­tiques ont un taux d’externalisation supérieur à 80%, explique Sol­idaires – quand la Dinum (Direc­tion inter­min­istérielle du Numérique, rat­tachée au 1e min­istre) estime qu’un taux supérieur à 70% con­stitue déjà un risque de défail­lance majeur.  

Enfin, la numéri­sa­tion éloigne les admin­istrés de l’administrationcomme le pointe la soci­o­logue Clara Dev­ille. Les agents esti­ment que les risques d’inexactitudes aug­mentent avec le rem­plis­sage automa­tique des déc­la­ra­tions de revenus. Avant, quand les agents rece­vaient les déc­la­ra­tions rem­plies par les usagers, ils pou­vaient par­fois détecter des erreurs man­i­festes, par exem­ple le fait de met­tre des enfants mineurs en occu­pants de pro­priétés qui, du coup, généraient pour eux une taxe d’habitation.

Désor­mais, les don­nées ne sont plus véri­fiées. Les con­tribuables ne sont plus en oblig­a­tion de rerem­plir leur déc­la­ra­tion s’il n’y a pas eu de change­ment de revenus ou de sit­u­a­tion. Si le con­tribuable ne ren­voie rien, on reprend les élé­ments four­nis automa­tique­ment. Le risque c’est de ne plus voir les défail­lances de déc­la­ra­tion ou les dif­fi­cultés que peu­vent avoir cer­tains publics. L’automatisation peut devenir un piège pour cer­tains usagers.

Mais surtout, répè­tent les mil­i­tants de Sol­idaires, les per­son­nels sont con­fron­tés à une opac­ité totale des pro­jets. L’absence d’information sur les pro­jets est d’abord le signe d’un dia­logue social inex­is­tant. Mais cette opac­ité a d’autres con­séquences, notam­ment une déqual­i­fi­ca­tion des agents. Les dépens­es à con­trôler sont désor­mais sélec­tion­nées par la machine, mais les agents ignorent sur quels critères“Pourquoi cer­taines dépens­es insignifi­antes qui n’étaient jamais con­trôlées aupar­a­vant, le sont à présent, alors que d’autres sont validées en masse quand elles étaient scrupuleuse­ment regardées avant l’IA.” 

“Le TAAP a pour but d’améliorer les délais de paiement de l’Etat, un objec­tif louable. Il vise à alléger la sélec­tion des dépens­es à con­trôler”Le prob­lème, c’est que le critère n’est plus l’importance, mais le risque. Alors que les agents avaient toute lat­i­tude pour con­trôler les dépens­es qu’ils jugeaient prob­lé­ma­tiques ou pri­or­i­taires, le sys­tème leur impose désor­mais de regarder cer­taines dépens­es plutôt que d’autres. C’est ain­si que des agents se sont vus par exem­ple devoir con­trôler les dépens­es d’essence des ambas­sades qui étaient jusqu’à présent des dépens­es classées “à faibles enjeux”. 

Pour cette déter­mi­na­tion des con­trôles par les algo­rithmes, ce sont désor­mais les data sci­en­tists du ser­vice cen­tral depuis des croise­ments de don­nées. Ils four­nissent aux agents des listes Data Min­ing, c’est-à-dire des fichiers avec des listes d’entreprises ou des con­tribuables à con­trôler et véri­fi­er selon des axes de recherche, par exem­ple des listes d’entreprises soupçon­nées de minor­er leur TVA ou des listes de par­ti­c­uliers soupçon­nés de faire une déc­la­ra­tion de valeur immo­bil­ière qui n’est pas au niveau du marché… 

Le risque, c’est qu’on pour­rait dévoy­er ces listes pour con­trôler cer­taines caté­gories de pop­u­la­tions ou d’entreprises, prévi­en­nent les syn­di­cal­istes, qui met­tent en garde con­tre l’absence de garde-fous que pro­duit cette cen­tral­i­sa­tion du con­trôle, qui pour­rait demain devenir plus poli­tique qu’elle n’est. 

Dans ces listes, les anom­alies détec­tées ne sont pas toutes com­préhen­si­bles par les agents chargés du con­trôle, et par­fois le critère de recherche détec­té par l’IA ne donne rien. Mais si l’agent trou­ve un autre axe de recherche de fraude, le dossier est sta­tis­tique­ment comp­té comme rel­e­vant d’une réus­site du data min­ing. Ce qui a pour but d’augmenter les résul­tats que pro­duit la recherche de fraude automa­tisée, alors qu’elle demeure bien sou­vent le résul­tat d’un tra­vail spé­ci­fique des agents plutôt que le pro­duit d’une liste fournie par les machines. 

Le con­trôle fis­cal automa­tisé représente aujourd’hui 50% du con­trôle, mais ses résul­tats stag­nent à 13–14% (à env­i­ron 2 mil­liards d’€), quand le con­trôle fis­cal total (inclu­ant aus­si les procé­dures non automa­tisées) atteint env­i­ron 13 mil­liards. Réalis­er 50% de con­trôle automa­tisé est devenu un objec­tif, nous expliquent les syn­di­cal­istes. Si un ser­vice n’arrive pas à l’atteindre, les agents doivent pri­oris­er le traite­ment des listes Data min­ing plutôt que de réalis­er des con­trôles de leur pro­pre ini­tia­tive. La véri­fi­ca­tion de ces listes pro­duit surtout un tra­vail fas­ti­dieux et chronophage, que les agents jugent sou­vent bien peu intéres­sant et qui ne pro­duit pas beau­coup de résul­tats.  

Le grand prob­lème, estime encore Sol­idaires, c’est que le con­trôle automa­tisé n’est pas très effi­cace sur la fraude com­plexe. A la direc­tion de l’international qui s’occupe des fraudes les plus dif­fi­ciles, il y a très peu d’utilisation de l’IA par exem­ple. Pour par­venir à mieux détecter les fraudes les plus évoluées, il faudrait que les agents de ter­rain qui en sont sou­vent les meilleurs obser­va­teurs, soient mieux asso­ciés aux ori­en­ta­tions du con­trôle cen­tral­isé des data-sci­en­tists. Ce n’est pas le cas. Alors que les out­ils pour­raient venir aider les agents à faire leur tra­vail, trop sou­vent, ils pro­posent surtout de le faire à leur place.

Les per­son­nels de la DGFIP (Direc­tion générale des Finances publiques) sont inqui­ets, rap­porte Sol­idaires. Pour eux, les out­ils d’IA ne sont pas aus­si fiables qu’annoncés. Les con­trôles engagés suite à des prob­lèmes détec­tés “automa­tique­ment” ne sont pas si automa­tiques : il faut des humains pour les véri­fi­er et les traiter. Bien sou­vent, c’est l’enrichissement de ces dossiers par les ser­vices qui va per­me­t­tre de don­ner lieu à une noti­fi­ca­tion ou à un recou­vre­ment.

Dans la sur­veil­lance des finances com­mu­nales, les indi­ca­teurs rem­pla­cent les rela­tions avec les per­son­nels de mairie. Sol­idaires dénonce une indus­tri­al­i­sa­tion des procédés et une cen­tral­i­sa­tion mas­sive des procé­dures. L’IA change la nature du tra­vail et génère des tâch­es plus répéti­tives. La DGFiP a per­du plus de 30 000 emplois depuis la mise en place de l’IA, dénonce le syn­di­cat.

Quant au rap­port coût/bénéfice des inno­va­tions à base d’IA, pour le pro­jet Fonci­er Inno­vant, sa mise en oeu­vre a coûté 33 mil­lions, sa main­te­nance s’élève à quelques 2 mil­lions par an… Alors que le pro­jet aurait rap­porté 40 mil­lions de recettes fis­cales. Le rap­port coût béné­fice est bien sou­vent insuff­isam­ment doc­u­men­té

Pour Sol­idaires, ces con­stats invi­tent à réin­ven­ter le syn­di­cal­isme. Le syn­di­cat estime qu’il est dif­fi­cile de dis­cuter des tech­niques mobil­isées, des choix opérés. Sol­idaires con­state que l’administration “s’exonère” de la com­mu­ni­ca­tion min­i­male qu’elle devrait avoir sur les pro­jets qu’elle déploie : coûts, bilans des expéri­men­ta­tions, com­mu­ni­ca­tion sur les marchés publics passés, points d’étapes, doc­u­men­ta­tion, rap­ports d’impacts… 

Pour Sol­idaires, l’omerta a bien une com­posante poli­tique. Faire val­oir le dia­logue social tech­nologique est une lutte con­stante, rap­porte Sol­idaires. Trou­ver de l’information sur les pro­jets en cours néces­site de mobilis­er bien des méth­odes, comme de sur­veiller le FTAP, les pro­fils Linkedin des respon­s­ables des admin­is­tra­tions, leurs inter­ven­tions… mais égale­ment à mobilis­er la CADA (Com­mis­sion d’accès aux doc­u­ments admin­is­trat­ifs) pour obtenir des infor­ma­tions que les représen­tants des per­son­nels ne parvi­en­nent pas à obtenir autrement

Ce patient tra­vail de doc­u­men­ta­tion passe aus­si par le tra­vail avec d’autres organ­i­sa­tions syn­di­cales et mil­i­tantes, pour com­pren­dre à quoi elles sont con­fron­tées. Pour Sol­idaires, l’omerta volon­taire de l’administration sur ses pro­jets organ­ise “l’obsolescence pro­gram­mée du dia­logue social” qui sem­ble avoir pour but d’exclure les organ­i­sa­tions syn­di­cales du débat pour mieux exter­nalis­er et dégrad­er les ser­vices publics. 

Pour­tant, les per­son­nels de ter­rains sont les mieux à même de juger de l’efficacité des dis­posi­tifs algo­rith­miques, insiste Sol­idaires. Elle s’inquiéte par exem­ple de l’expérimentation Sicar­di, un out­il RH qui vise à pro­pos­er une liste de can­di­dats pour des postes à pour­voir, automa­tique­ment, au risque de ren­dre fonc­tion­nel des critères dis­crim­i­na­toires.

Sol­idaires observe comme nom­bres d’autres organ­i­sa­tions les dys­fonc­tion­nements à l’œuvre dans l’administration publique et au-delà. “Aujourd’hui, Sol­idaires Finances Publiques n’a aucun moyen pour con­firmer ou infirmer que les algo­rithmes auto-apprenants util­isés dans le con­trôle fis­cal sont vierges de tout biais. À notre con­nais­sance, aucun mécan­isme n’a été insti­tué en amont ou en aval pour véri­fi­er que les listes de data min­ing ne com­por­taient aucun biais”. 

Avec le déploiement de l’IA, on intro­duit un principe de rentabil­ité du con­trôle fis­cal, esti­ment les représen­tants du per­son­nel. Ce souci de rentabil­ité du con­trôle est dan­gereux, car il remet en cause l’égalité de tous devant l’impôt, qui est le prin­ci­pal gage de son accep­ta­tion. 

Sol­idaires con­clut en rap­pelant que le syn­di­cat n’est pas con­tre le pro­grès. Nul ne souhaite revenir au papi­er car­bone. Reste que cette mod­erni­sa­tion est tou­jours prob­lé­ma­tique car elle vise la réduc­tion mas­sive des moyens humains. Dans l’administration publique, l’IA est d’abord un pré­texte, non pour amélior­er les mis­sions et accom­pa­g­n­er les agents, mais pour réduire les per­son­nels. Le risque est que cela ne soit pas un moyen mais un but. Faire que l’essentiel du con­trôle fis­cal, demain, soit automa­tisé. 

L’apparente com­plex­ité de ces out­ils ne saurait les faire échap­per au débat démoc­ra­tique. En tout cas, ce petit livre mon­tre, à l’instar du tra­vail réal­isé par Chang­er de Cap auprès des usagers de la CAF, l’impor­tance de faire remon­ter les dif­fi­cultés que les per­son­nes ren­con­trent avec ces sys­tèmes

Bien sou­vent, quand on mobilise la trans­for­ma­tion numérique, celle-ci ne se con­tente pas d’être une trans­for­ma­tion tech­nique, elle est aus­si organ­i­sa­tion­nelle, man­agéri­ale. A lire le petit livre de Sol­idaires Finances Publiques, on a l’impression de voir se déploy­er une inno­va­tion à l’ancienne, top down, peu impli­quante, qui ne mobilise pas les savoir-faire internes, mais au con­traire, les dévi­talise.

Les syn­di­cal­istes aus­si ne com­pren­nent pas pourquoi le ter­rain n’est pas mieux mobil­isé pour con­cevoir ces out­ils. Certes, la fonc­tion publique est struc­turée par des hiérar­chies fortes. Reste que les trans­for­ma­tions en cours ne con­sid­èrent pas l’expertise et les con­nais­sances des agents. Les décideurs publics sem­blent répon­dre à des com­man­des poli­tiques, sans tou­jours con­naître les admin­is­tra­tions qu’ils pilo­tent. Dans le dis­cours offi­ciel, ils dis­ent qu’il faut associ­er les per­son­nels, les for­mer. Dans un sondage réal­isé auprès des per­son­nels, le syn­di­cat a con­staté que 85% des agents qui utilisent l’IA au quo­ti­di­en n’ont pas reçu de for­ma­tion.

Le sujet de l’IA vient d’en haut plutôt que d’être pen­sé avec les équipes, pour les aider à faire leur méti­er. Ces exem­ples nous rap­pel­lent que le déploiement de l’IA dans les organ­i­sa­tions n’est pas qu’un enjeu de cal­cul, c’est d’abord un enjeu social, qui risque d’écarter les per­son­nels et les citoyens des déci­sions et des ori­en­ta­tions pris­es.