“Quittons tous les réseaux sociaux !”

La Nuit étoilée (Van Gogh, 1889)

Des ren­con­tres sur le thème “S’organiser con­tre l’information de la société”, qui rassem­blent plusieurs organ­i­sa­tions tech­n­o­cri­tiques, ont lieu ce week end en Lim­ou­sin. A cette occa­sion, trois par­tic­i­pants (Matthieu Amiech, Gary Libot, Valentin Mar­tinie) ont rédigé la tri­bune suiv­ante (parue dans Ter­restres).

Halte au con­trôle numérique n’a pas eu à quit­ter X puisqu’on n’y était pas. Par con­tre nous sommes sur Face­book (prin­ci­pale­ment relais des arti­cles du site) et, depuis très récem­ment, sur Mastodon.

Suite à la réélec­tion de Trump, de nom­breux col­lec­tifs de gauche – syn­di­cats, asso­ci­a­tions, médias et revues alter­na­tives, dont Ter­restres – ont annon­cé leur départ de “X” et appelé à s’inscrire sur Bluesky ou Mastodon. Une posi­tion très insuff­isante, jugent les auteurs de cette tri­bune.

Depuis son rachat par Elon Musk en 2022, la plate­forme numérique Twit­ter – rebap­tisée X pour l’occasion – est rapi­de­ment dev­enue une machine de pro­pa­gande au ser­vice de son nou­veau pro­prié­taire, de Don­ald Trump, et d’une idéolo­gie de droite extrême, ouverte­ment bru­tale et haineuse, mêlant xéno­pho­bie, supré­macisme blanc, exal­ta­tion de la puis­sance con­férée par les armes et les tech­nolo­gies, mas­culin­isme, lib­er­tar­i­an­isme, eugénisme, et tran­shu­man­isme [1].

Quelques appels à désert­er ce “réseau social” avaient déjà fusé à l’époque de cette acqui­si­tion, mais c’est avec la réélec­tion de Trump en novem­bre 2024 qu’ils se sont mul­ti­pliés, sus­ci­tant des débats dans le monde entier, y com­pris en France, de l’extrême-gauche jusqu’au cen­tre. Des citoyens ordi­naires, des mil­i­tants et intel­lectuels de renom, des col­lec­tifs, voire de grands titres de la presse européenne (The GuardianMedi­a­part…) ont “quit­té X”, et appelé les autres à en faire autant, pour sig­ni­fi­er leur désac­cord avec les choix idéologiques de son pro­prié­taire, et con­tribuer ain­si à lim­iter l’influence d’un Musk désor­mais instal­lé au cœur du pou­voir poli­tique éta­sunien.

Pour autant, même dans le sil­lage de la cam­pagne (en ligne) de déser­tion con­certée, “Hel­loQui­t­teX” nous ne voyons aucun débat d’envergure émerg­er sur la per­ti­nence d’utiliser les réseaux soci­aux en général. Si nous écrivons ce texte, c’est parce nous sommes aus­si frap­pés par les refus dûment motivés de quit­ter X que par les départs plus ou moins sat­is­faits… vers d’autres plate­formes, où le ciel serait plus bleu.

Ain­si, nous sommes dépités par la prise de posi­tion d’un media comme Reporterre, qui n’imaginait pas, dans un pre­mier temps, con­tin­uer d’informer sur la dégra­da­tion des milieux naturels et des rap­ports soci­aux sans des tweets réguliers [2]. Alors encore aux manettes de la rédac­tion, Hervé Kempf – pour­tant l’auteur d’analyses per­cu­tantes sur le cap­i­tal­isme tran­shu­man­iste – ne fera volte-face que suite au lance­ment de l’initiative col­lec­tive “Hel­loQui­t­teX” [3], en appelant à la for­ma­tion de “réseaux de ser­vice pub­lic” et d’une “autodéfense numérique pop­u­laire”, qui sont à nos yeux d’authentiques chimères. Mais nous sommes aus­si heurtés par le com­mu­niqué des Soulève­ments de la terre, qui présente leurs motifs poli­tiques de quit­ter X en faisant comme si leur “présence” sur Face­book ne posait pas les mêmes prob­lèmes, eu égard à l’évolution idéologique récente de Mark Zucker­berg, et à la con­tri­bu­tion de sa plate­forme à l’état du monde depuis vingt ans. Des options apparem­ment dif­férentes, donc, mais une optique com­mune : con­tin­uer d’investir Inter­net, pour y faire vivre une “sphère de gauche (…) plus puis­sante que la Fachos­phère [4]”.

En 2011, quand l’ensemble des médias et des milieux mil­i­tants célébraient les “révo­lu­tions Face­book” dans le monde arabe, nous fai­sions par­tie des scep­tiques. L’idée, alors répan­due, que les réseaux soci­aux favori­saient en eux-mêmes l’émergence de nou­velles aspi­ra­tions démoc­ra­tiques et d’une intel­li­gence col­lec­tive sus­cep­ti­ble de faire “dégager” plus facile­ment les vieux dic­ta­teurs, nous sem­blait dénuée de fonde­ment [5]. Pour autant, nous n’imaginions pas non plus que ces réseaux allaient jouer un rôle cru­cial dans “la mon­tée en puis­sance, partout dans le monde, de mou­ve­ments (ou régimes) autori­taires, nation­al­istes et inté­gristes religieux [6]”.

N’est-il pas temps aujourd’hui de dress­er un bilan – poli­tique, écologique, humain – de ces dis­posi­tifs numériques ? Qu’ont-ils apporté, à qui et à quel prix ? Qu’ont-ils enlevé ou détru­it ? Qu’ont-ils trans­for­mé ? Même face à des con­stats san­i­taires et écologiques cat­a­strophiques [7], même face à l’évidence du rôle des réseaux soci­aux dans la pro­mo­tion des idées et des ethos d’extrême-droite, il y a un refus obstiné, à gauche, de tir­er les con­clu­sions qui s’imposent. À com­mencer par la plus élé­men­taire : admet­tre que ces réseaux impliquent, du seul fait que des mil­liards de gens en font un usage ordi­naire, une con­cen­tra­tion du cap­i­tal et du pou­voir extra-ordi­naire.

Les principes de fonc­tion­nement des réseaux soci­aux ne datent évidem­ment pas de la prise de con­trôle de X par Elon Musk. Comme le souligne le math­é­mati­cien David Chavalar­ias [8] : “Par con­struc­tion, les réseaux soci­aux – que ce soit Twit­ter, Face­book, n’importe lequel – sont basés sur l’engagement, c’est-à-dire qu’ils essaient de max­imiser le nom­bre de partages, de likes, etc. [9]”

Nous retrou­vons là une car­ac­téris­tique essen­tielle du mode de pro­duc­tion cap­i­tal­iste, pointée par Marx en son temps : qu’il s’agisse de pro­duire des jou­ets ou des bombes, le tra­vail, lorsqu’il est des­tiné à pro­duire en masse, devient une quan­tité abstraite, un nom­bre d’heures équiv­a­lent à une somme d’argent. De la même façon, un mes­sage sur les réseaux soci­aux ne vaut pas par sa qual­ité, mais par la quan­tité de “réac­tions” qu’il sus­cite. Peu importe que ces réac­tions soient pâmées ou haineuses, lap­idaires ou argu­men­tées, qu’elles découlent d’une lec­ture atten­tive ou non… C’est le nom­bre de ces man­i­fes­ta­tions dig­i­tales qui compte, pas leur con­tenu [10].

À ce principe de ges­tion quan­ti­ta­tive de leur traf­ic, les plus gros réseaux soci­aux adjoignent des règles léonines, obscures et rétroac­tives : l’invisibilisation de cer­tains pro­pos selon des critères idéologiques, l’espionnage des com­porte­ments en ligne, le fichage des inter­nautes. Des règles qui soulèveraient plus d’opposition pour un ser­vice de mes­sagerie physique…

Ain­si que le résume Chavalar­ias, tout se passe comme si la Poste vous dis­ait : “Je peux lire votre cour­ri­er, je peux l’ouvrir, je peux le mod­i­fi­er, décider de le dis­tribuer ou pas, et tout le con­tenu des let­tres que vous recevez ou que vous envoyez, j’ai un droit exclusif de l’utiliser comme je veux.” Dans de telles con­di­tions, com­ment des idées et des courants cri­tiques pour­raient-ils devenir hégé­moniques dans ces “espaces” ? Com­ment espér­er sub­ver­tir, sur les réseaux, un cap­i­tal­isme dom­iné par les géants du numérique ?

Vit­rail à West­houghton, représen­tant l’attaque lud­dite con­tre le moulin de West­houghton en 1812. Crédit : Plucas58 CC BY-SA 4.0.

Cette quan­tité abstraite est opti­misée au moyen d’un tri algo­rith­mique : si votre mes­sage ne fait pas réa­gir en masse, rapi­de­ment, il va pass­er à la trappe. Automa­tique­ment, les mes­sages qui font appel aux émo­tions (néga­tives) ten­dent donc à rem­plac­er ceux qui deman­dent du temps. Principe de l’audimat télévi­suel, désor­mais assisté par la puis­sance de cal­cul des ordi­na­teurs. C’est ain­si que s’étend le règne de la logique quan­ti­ta­tive, le ren­force­ment d’un “monde dom­iné par le Nom­bre”, comme l’écrivait déjà Georges Bernanos au sor­tir de la Deux­ième Guerre mon­di­ale.

Mais le prob­lème est encore plus pro­fond. L’utilisation mas­sive de plate­formes fonc­tion­nant selon les principes rap­pelés ci-dessus boule­verse notre rap­port au monde, aux autres, à nous-mêmes. Depuis l’internaute lamb­da cher­chant à exis­ter sur la toile, jusqu’aux com­mu­ni­cants pro­fes­sion­nels (jour­nal­istes inclus) guet­tant les dernières nou­veautés algo­rith­miques dans le souci de dop­er leur audi­ence et leur impact en ligne, tout le monde est devenu “pro­duc­teur de con­tenus” dans une économie pré­da­trice de “l’attention numérique” – en l’occurrence, il serait plus juste de par­ler d’économie de l’inattention, tant cette dépen­dance aux réseaux entraîne un éti­ole­ment rapi­de de la fac­ulté à se con­cen­tr­er sur le moin­dre sujet. La con­cur­rence pour le temps de cerveau des influ­ençables est acharnée, elle mène fatale­ment à une sur­pro­duc­tion de mes­sages. Il faut pub­li­er plus, plus vite. C’est-à-dire pub­li­er n’importe quoi, pour occu­per le cybere­space.

Sur les écrans, les images finis­sent de liq­uider le texte. Or, même si un flux d’images est con­sti­tu­tif de notre esprit ani­mal, notre pen­sée d’être humain s’incarne avant tout dans le verbe. À mesure que le rythme de pro­duc­tion-pub­li­ca­tion s’accélère, les mes­sages sont de plus en plus brefs ; les images elles-mêmes sont de plus en plus dynamiques, “mul­ti­mé­dia”, syn­thé­tiques. En con­séquence de cet aplatisse­ment, les représen­ta­tions col­lec­tives devi­en­nent de plus en plus sché­ma­tiques.

Dans ce con­texte déjà très prob­lé­ma­tique, l’apparition récente des logi­ciels de généra­tion automa­tique de textes, d’images et de sons ne con­stitue ni une rup­ture, ni une dérive. Les agents con­ver­sa­tion­nels, Chat GPT et cie, s’inscrivent dans la con­ti­nu­ité des moteurs de recherche, des “sys­tèmes experts” des entre­pris­es, et des chat­bots de nom­breux sites Inter­net depuis plusieurs années. Ils sont un résul­tat du pro­duc­tivisme infor­ma­tion­nel que nous venons de décrire, et ne peu­vent que l’alimenter. Par­tant, ils vont appro­fondir les logiques psy­chiques, sociales et poli­tiques déjà à l’œuvre avec les réseaux soci­aux, c’est-à-dire le déploiement d’une société de l’absence [11], où le monde est de plus en plus livré à domi­cile [12] aux indi­vidus, et où une place inédite est lais­sée à la dimen­sion pul­sion­nelle de nos exis­tences.

Après s’être jetée, à la fin des années 2000, sur les réseaux soci­aux et les smart­phones, une par­tie impor­tante de la pop­u­la­tion se jette désor­mais sur “l’intelligence arti­fi­cielle”. Ce sont près de 12 mil­lions de Français qui utilis­eraient déjà des agents con­ver­sa­tion­nels de type Chat GPT, pour y trou­ver des répons­es aux divers prob­lèmes qui se posent à eux dans leur journée [13].

Plus que jamais, nous nous trou­vons face au suc­cès spon­tané de tech­nolo­gies qui cherchent à réduire, au prix de dépens­es insen­sées d’électricité et de métaux rares [14], l’écart entre la réal­ité et nos pro­jec­tions, entre nos besoins (ou désirs) élé­men­taires et les moyens de les réalis­er. C’est pour­tant de cet écart – de l’épaisseur du réel – que naît pour cha­cun la néces­sité et la volon­té de trans­former sa sit­u­a­tion, et le monde. Ain­si, les voix spec­trales des agents con­ver­sa­tion­nels, et autres assis­tants vocaux, s’annoncent comme une arme red­outable au ser­vice de la paresse, de la séden­tar­ité des corps et de l’affaiblissement du goût de la vie – mais aus­si du goût de la lutte. Comme une bonne par­tie de ce que pro­pose l’Internet depuis ses débuts, elles vont dans le sens d’un aban­don pro­gres­sif de soi-même à la machiner­ie uni­verselle et anonyme, généra­teur de com­porte­ments gré­gaires et d’une récep­tiv­ité accrue aux dis­cours autori­taires.

Il est grand temps de réalis­er que sur les réseaux pré­ten­du­ment soci­aux, les extrême-droites sont chez elles. Le prob­lème n’est pas que les “forces pro­gres­sistes” (syn­di­cats, asso­ci­a­tions, par­tis poli­tiques, médias alter­nat­ifs…) n’ont pas assez investi Inter­net et les plate­formes ; bien au con­traire, elles l’ont fait en pre­mier, pen­sant que le réseau uni­versel per­me­t­trait le tri­om­phe de leurs idées.

Mais une fois la majorité des pop­u­la­tions con­nec­tées, d’autres acteurs s’y sont imposés et ont habile­ment prof­ité des règles de fonc­tion­nement algo­rith­mique des plate­formes, règles favorisant la sim­pli­fi­ca­tion des ques­tions, la bru­tal­ité des pro­pos et le fonc­tion­nement en meute. C’est ce qu’ont com­pris notam­ment les ser­vices de ren­seigne­ment et d’influence russ­es, les entre­pre­neurs ter­ror­istes de l’État islamique, les nation­al­istes hin­dous, puis un nom­bre crois­sant d’idéologues d’extrême-droite, européens comme améri­cains.

Les résul­tats édi­fi­ants de cette évo­lu­tion se trou­vent dans un reportage récent du Monde diplo­ma­tique sur les cam­pagnes et les petites villes d’Allemagne de l’Est, où l’auteur con­state la banal­i­sa­tion d’une sous-cul­ture mas­culin­iste, à base d’images vir­ilistes et de références explicites au régime nazi et son idéal de pureté raciale. Le jour­nal­iste explique :

À cette toile mil­i­tante s’ajoute la toile numérique : très tôt l’extrême droite a mas­sive­ment investi dans une com­mu­ni­ca­tion cal­i­brée sur les réseaux soci­aux les plus usités chez les jeunes, en par­ti­c­uli­er Tik­Tok mais aus­si Insta­gram, Snapchat, What­sapp et Youtube. La Junge Alter­na­tive jon­gle habile­ment avec l’algorithme de Tik­Tok pour sus­citer un max­i­mum de viral­ité, quel que soit le degré de vérac­ité des mes­sages – on sait que les plus cli­vants sus­ci­tent sou­vent le plus de clics, notam­ment ceux qui touchent à la ques­tion migra­toire. (…)

Le résul­tat se mesure en ter­mes de vis­i­bil­ité mais aus­si de cen­tral­ité : isolée dans le jeu poli­tique insti­tu­tion­nel, l’AfD n’incarne pas aux yeux des jeunes sym­pa­thisants ce par­ti extrémiste dont on se méfie. On ne se cache plus d’y adhér­er (…).

Ado­les­cents et post-ado­les­cents ne sont pas néces­saire­ment con­va­in­cus par ses thès­es : beau­coup ont sim­ple­ment envie d’“en être”, d’intégrer un groupe de jeunes atti­rant, qui a ses habi­tudes, ses codes ves­ti­men­taires, son lan­gage, son humour, ses dirigeants charis­ma­tiques, sa répu­ta­tion, ses filles blondes au regard bleu assuré et ses garçons aux cheveux très courts. “Aujourd’hui, c’est trop cool ou tout à fait nor­mal d’afficher des slo­gans d’extrême-droite dans son garage ou dans sa cham­bre”, affirme M. Ocean Hale Meiss­ner, un jeune activiste anti-AfD de la petite ville de Döbeln en Saxe. [15]

Même type de con­stats, à pro­pos de l’affaire Andrew Tate, anglo-améri­cain cra­puleux accusé dans plusieurs pays de traf­ic d’êtres humains, de vio­ls et d’abus sex­uels, capa­ble de déclar­er publique­ment “Je suis un homme qui bat les femmes, alors atten­tion à vous, parce que vous êtes les prochaines”, et pour la libéra­tion duquel Don­ald Trump est inter­venu per­son­nelle­ment. Au Roy­aume-Uni, Andrew Tate a un écho con­sid­érable auprès des ado­les­cents : 84 % des 13–15 ans ont déjà enten­du par­ler de lui.

Des études ont mon­tré que la hausse des vio­lences faites aux femmes dans le pays était liée à la rad­i­cal­i­sa­tion des jeunes en ligne sous l’influence de per­son­nes comme Andrew Tate. Les accu­sa­tions de viol ne font pas baiss­er la côte de pop­u­lar­ité de ces mas­culin­istes, au con­traire : la com­mu­nauté d’Andrew Tate est restée sol­idaire der­rière lui, cri­ant au com­plot. Des rassem­ble­ments ont même été organ­isés, notam­ment à Athènes, pour deman­der la libéra­tion de “Top G” [un de ses surnoms]. Au niveau inter­na­tion­al, Andrew Tate était l’homme le plus googlé au monde en 2022 [16].

Face à des régres­sions d’une telle ampleur, il con­vient, pour savoir que faire, de se deman­der d’abord com­ment on a pu en arriv­er là. Ni la per­sis­tance d’une matrice raciste et patri­ar­cale dans les sociétés du monde entier, ni l’habileté d’un cer­tain nom­bre de com­mu­ni­cants et d’intellectuels d’extrême-droite ne sont des expli­ca­tions suff­isantes à nos yeux.

Pour com­pren­dre ce qui nous arrive, il est indis­pens­able de s’intéresser à la Grande trans­for­ma­tion numérique qui boule­verse en pro­fondeur (et de plus en plus vite) les psy­chés, les rap­ports humains et les manières d’être au monde depuis une ving­taine d’années. Ce que nos cama­rades du jour­nal Le Pos­til­lon nom­ment “le grand refroidisse­ment tech­nologique”, dont ils com­par­ent la grav­ité à celle du réchauf­fe­ment cli­ma­tique : “le fait qu’avec l’invasion des tech­nolo­gies, le monde devient de plus en plus « froid », dis­tant, robo­t­ique, dés­in­car­né, ce qui ne peut que ren­forcer le repli sur soi, l’individualisme, la mon­tée des ten­sions et donc au final des par­tis d’extrême-droite [17].”

Comme il y a un siè­cle, le suc­cès de mou­ve­ments qui assu­ment un autori­tarisme et une bru­tal­ité décom­plexés ne peut pas être dis­so­cié d’une évo­lu­tion sociale générale, des effets du cap­i­tal­isme indus­triel sur la sit­u­a­tion économique des pop­u­la­tions mais aus­si sur les esprits et sur la tex­ture du monde vécu.

Ain­si, tout ce que Han­nah Arendt avait décrit dans Les Orig­ines du total­i­tarisme comme prop­ice au développe­ment de com­porte­ments total­i­taires – l’isolement au tra­vail et dans la vie quo­ti­di­enne, la perte du monde com­mun dans une société de masse, le brouil­lage des faits dans l’affrontement des pro­pa­gan­des –, tout cela, on le retrou­ve en pire dans la société sans con­tact, où une grande par­tie des gens tra­vail­lent en ligne, s’informent en ligne, con­som­ment et paient en ligne, utilisent les ser­vices de l’État en ligne, etc.

L’addiction col­lec­tive à Inter­net, aux réseaux soci­aux et aux jeux vidéo, est à la fois un pro­duit et un fac­teur aggra­vant de l’isolement pro­fond de mil­lions de per­son­nes, qu’elles soient pau­vres ou non ; de la déser­ti­fi­ca­tion des cen­tres-villes ; de la dis­pari­tion des guichets de ser­vices publics, aus­si bien que des bars et des épiceries.

C’est pourquoi Boris Grésil­lon, le reporter du Monde diplo­ma­tique en Alle­magne de l’Est, ne se con­tente pas, pour expli­quer la pop­u­lar­ité de l’AfD chez les ado­les­cents, de déplor­er l’habileté de sa stratégie sur les réseaux soci­aux. À la fin du pas­sage précédem­ment cité, il ajoute : “L’emprise des mou­ve­ments d’extrême droite a été facil­itée par la fer­me­ture de lieux de cul­ture et de socia­bil­ité, ain­si que par la dis­pari­tion de bon nom­bre d’associations et de maisons des jeunes, autant de microstruc­tures sus­cep­ti­bles de pro­pos­er une alter­na­tive à l’ Alter­na­tive [für Deutsch­land] [18].”

Dans la con­ti­nu­ité des intu­itions d’un Pier Pao­lo Pasoli­ni dès les années 1970, le renou­veau du fas­cisme doit être com­pris comme un aboutisse­ment de la matrice pro­duc­tiviste et con­sumériste des sociétés indus­trielles. À plus court terme, nous le voyons comme un résul­tat de la marchan­di­s­a­tion et de la numéri­sa­tion foudroy­antes des deux décen­nies écoulées, qui ont accouché d’un monde où les êtres humains se trou­vent mas­sive­ment isolés dans leur foy­er et sur leurs écrans lumineux, dépen­dants d’algorithmes pour leur socia­bil­ité comme pour leur infor­ma­tion. Un monde où les sub­jec­tiv­ités, les désirs et les émo­tions col­lec­tives sont man­u­fac­turées en série par le mar­ket­ing et les indus­tries cul­turelles.

1984 est un spot pub­lic­i­taire réal­isé par Rid­ley Scott pour le lance­ment en 1984 du pre­mier ordi­na­teur Mac­in­tosh. La voix off indique : “Le 24 jan­vi­er, Appel présen­tera Mac­in­tosh et vous com­pren­drez pourquoi 1984 ne sera pas comme 1984.

On se trompe prob­a­ble­ment en voulant com­bat­tre les idées d’extrême-droite comme autant de mau­vais­es solu­tions à dis­créditer. Beau­coup, à gauche, pensent encore qu’il faut leur faire bar­rage pour qu’elles ne ren­trent pas dans les têtes, comme on ferait bar­rage à une nuée d’oiseaux mal­faisants. Or, la sit­u­a­tion poli­tique présente n’est pas seule­ment le résul­tat d’une offen­sive idéologique : elle est aus­si et surtout le fruit d’une dés­in­té­gra­tion sociale, d’un réamé­nage­ment des rap­ports humains par l’argent et la tech­nolo­gie, qui cul­tivent les affects les plus déplorables chez les habi­tants de la terre, comme l’a par­faite­ment décrit Pacôme Thielle­ment [19] : insécu­rité, dépen­dance, impuis­sance, rage et mépris de soi, cynisme, voyeurisme.

On nous dit : “votre cri­tique du numérique est (glob­ale­ment, par­tielle­ment ou entière­ment) juste, mais il faut tenir compte de la sit­u­a­tion poli­tique grave. Nous ne pou­vons pas désert­er un ter­rain, celui des réseaux soci­aux et d’Internet, où l’extrême-droite est à l’offensive, où elle tend à devenir hégé­monique. Il faut être présent et con­tre-atta­quer.

Non : les extrême-droites ne reculeront pas sans que le monde change, sans que les sociétés (re)prennent une autre tex­ture ; les dis­cours de haine, d’intolérance, d’appels à la vio­lence et aux guer­res civiles ne seront pas refoulés sans que crève la bulle numérique qui enferme de plus en plus d’humains. Pré­ten­dre com­bat­tre ces phénomènes iden­ti­taires sur le ter­rain des for­mats courts, des clash­es en ligne et des vidéos à adré­naline, est une illu­sion, et peut même aggraver la sit­u­a­tion d’éclatement de la société que nous con­nais­sons.

Nous savons bien que notre appel à quit­ter au plus vite tous les réseaux soci­aux ne peut que sus­citer gêne et éton­nement au vu des habi­tudes pris­es par beau­coup. Mais une nou­velle fois, nous ne pou­vons que met­tre en garde : s’il n’y a pas aujourd’hui une prise de con­science con­séquente, si l’on ne saute pas du train main­tenant, ce sera encore plus néces­saire et encore plus dif­fi­cile, dans deux ans, dans cinq ans, dans dix ans…

Nous n’avons aucune recette-mir­a­cle à pro­pos­er pour faciliter cette tâche poli­tique et cul­turelle urgente de dés­in­tox­i­ca­tion numérique pour toutes et tous. Que faire, sinon engager la réflex­ion de manière hon­nête, indi­vidu­elle­ment et col­lec­tive­ment ? Aller le plus loin pos­si­ble dans le retrait de la sphère numérique – aus­si loin que les con­traintes (entre autres finan­cières) pesant sur les per­son­nes, les asso­ci­a­tions ou les entre­pris­es le per­me­t­tent. En faire une tâche pri­or­i­taire, exis­ten­tielle­ment et poli­tique­ment. Et en par­al­lèle, inve­stir toutes les ini­tia­tives sus­cep­ti­bles de retiss­er, de rapiécer le monde réel, de lui redonner une con­sis­tance per­me­t­tant de desser­rer l’étau numérique dans lequel tant de gens se sen­tent pris – ou se com­plaisent.

Réap­pren­dre à faire cir­culer des idées dans le monde réel, aus­si abîmé et déser­ti­fié soit-il : aller chercher les jeunes (et les moins jeunes), dans la rue, sur les murs, dans les trans­ports en com­mun, sur les rond-points, devant les lycées, les stades et les cen­tres com­mer­ci­aux… Rejoin­dre les oppo­si­tions exis­tantes à la numéri­sa­tion des ser­vices publics, des écoles et des uni­ver­sités [20].

On prête à Éti­enne de La Boétie ces mots : “ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux”. À l’heure du tech­no­fas­cisme, la maxime de notre servi­tude volon­taire peut se déclin­er ain­si : “ils ne sont si puis­sants que parce que nous sommes rivés à nos écrans”. Cela crève les yeux, mais jusqu’ici, rien ne bouge.

Pour finir, citons le regret­té Sebastiàn Cortès :

Pour nous, l’expression “antifas­cisme rad­i­cal” voudrait donc dire qu’on ne résout un prob­lème qu’en empêchant qu’il se pose à nou­veau, c’est-à-dire en l’éradiquant à sa source, pour qu’il n’ait plus jamais la pos­si­bil­ité matérielle et idéologique d’exister. […]

L’équation est sim­ple : le fas­cisme vient de l’industrialisme, tout comme la con­som­ma­tion naît de la pro­duc­tion. N’agir que sur le fas­cisme sans s’attaquer à sa racine, c’est comme se livr­er à la con­som­ma­tion “équitable” ou à la redis­tri­b­u­tion des richess­es sans s’inquiéter des con­di­tions de pro­duc­tion ; c’est oubli­er que ce qui existe en aval naît en amont. Et c’est bien en amont qu’il faut atta­quer le germe du fas­cisme.

Ce total­i­tarisme prend actuelle­ment – depuis quinze à vingt ans – la forme des nou­velles tech­nolo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion, du numérique, de l’omniprésence de l’ordinateur dans toutes les activ­ités humaines, de l’overdose d’informations inutiles que tout un cha­cun avale chaque jour, de la ges­tion man­agéri­ale anti­hu­maine dans les entre­pris­es comme dans la société, de l’autonomisation général­isée qui “rem­place” le tra­vail humain et pousse ain­si nom­bre de tra­vailleurs dont la dig­nité est niée et de chômeurs ain­si créés vers le Front nation­al et autres grou­pus­cules fas­cistes, etc. [21]

Ces lignes ont été écrites il y a dix ans exacte­ment. N’attendons pas dix années sup­plé­men­taires pour en tir­er les con­séquences.

Notes

[1] Pour des raisons de place, il s’agit d’une ver­sion écourtée, la ver­sion com­plète est disponible auprès des édi­tions La Lenteur. Cet arti­cle pro­longe l’éditorial “Il ne faut pas seule­ment quit­ter X mais refonder des com­mu­nautés poli­tiques hors-réseau”, du jour­nal Le Chif­fon n°16, print­emps 2025

[2] Voir le texte “Pourquoi Reporterre ne quitte pas X”, 3 décem­bre 2024

[3] “Reporterre quitte X”, 17 jan­vi­er 2025

[4] Selon l’expression de Pierre Plot­tu et Max­ence Macé, les auteurs de “Pop fas­cisme. Com­ment l’extrême-droite a gag­né la bataille cul­turelle sur Inter­net” (Diver­gences, 2024)

[5] Voir Groupe MARCUSE, “La Lib­erté dans le coma. Essai sur l’identification élec­tron­ique et les motifs de s’y oppos­er”, La Lenteur, 2019 (pre­mière édi­tion, 2012), p. 44

[6] Matthieu Amiech, “L’Industrie du com­plo­tisme. Réseaux soci­aux, men­songes d’État et destruc­tion du vivant”, La Lenteur, 2023, p. 32

[7] Voir Guil­laume Pitron, “L’Enfer numérique. Voy­age au bout d’un like”, Les Liens qui Libèrent, 2021 ; et Jonathan Haidt, “Généra­tion anx­ieuse. Com­ment les réseaux soci­aux men­a­cent la san­té men­tale des jeunes”, Les Arènes, 2025

[8] Par ailleurs co-ini­ti­a­teur de la cam­pagne “Hel­loQui­t­teX” et auteur de “Tox­ic data, com­ment les réseaux soci­aux manip­u­lent nos opin­ions”. Si l’essayiste rap­pelle com­ment ses derniers frag­ilisent nos régimes par­lemen­taires, il ne remet pas fon­da­men­tale­ment en ques­tion leur défer­lement

[9] Extrait d’une inter­view de David Chavalar­ias sur la chaîne Youtube Lim­it, 21 avril 2024

[10] Voir Giu­liano da Empoli, “Les Ingénieurs du chaos”, Gal­li­mard, 2023 (pre­mière édi­tion, 2019), p. 84

[11] Ce terme est employé par la très mod­érée fon­da­tion Jean Jau­rès, dans son rap­port “Réhu­man­is­er la société de l’absence” (décem­bre 2024), dont nous recom­man­dons la lec­ture

[12] Expres­sion de Gün­ther Anders dans son analyse des débuts de la radio et de la télévi­sion, dans “L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme humaine à l’époque de la deux­ième révo­lu­tion indus­trielle”, Paris, Édi­tions de l’Encyclopédie des nui­sances, 2002 [1956], p. 117 à 187

[13] Source : Médi­amétrie, “L’année Inter­net 2024″, com­mu­niqué de presse du 13 févri­er 2025

[14] Voir Célia Izoard, “L’esprit qui dévo­rait la matière. L’IA, une tech­nolo­gie insa­tiable”, Écolo­gie & poli­tique, n°69, 2024, p. 73–84

[15] Boris Grésil­lon, “Quand l’extrême-droite cible la jeunesse”, Le Monde diplo­ma­tique n°850, jan­vi­er 2025

[16] “Andrew Tate, Don­ald Trump et les autres : le mas­culin­isme comme pro­jet poli­tique”, ‘contre-attaque.net’, 11 mars 2025

[17] Lire “L’éléphant (du défer­lement tech­nologique) dans la pièce (de l’anti-fascisme)”, texte de la rédac­tion du Pos­til­lon (dans le n°74, hiv­er 2024–2025), com­plé­men­taire de celui-ci

[18] Boris Grésil­lon, op. cit.

[19] Pacôme Thielle­ment, “Infer­net”, Massot/Blast, 2023

[20] Voir Ecran total, “Man­i­feste con­tre la numéri­sa­tion et la ges­tion de nos vies”, à paraître pen­dant l’été 2025

[21] Sebastiàn Cortés, “Antifas­cisme rad­i­cal ? Sur la nature indus­trielle du fas­cisme”, Édi­tions CNT-RP, 2015, p. 16–17 et 39–40