Les révoltes de la génération hyperconnectée contre le capitalisme de clan

De nom­breux mou­ve­ments nationaux, menés par les jeunes de la “généra­tion Z”, sont en train d’ ”éjecter” les dirigeants cor­rom­pus de leurs Etats respec­tifs. Bangladesh, Sri Lan­ka, Népal, Mada­gas­car, Pérou, Philip­pines, Thaï­lande, Indonésie, Ser­bie, Maroc, cet élan jeune se rap­proche…

Avec des résul­tats bien sûr divers, le pas­sage à une prise de pou­voir réelle but­tant sur l’ab­sence d’ex­péri­ence et de relais, la répres­sion très vio­lente, le manque d’u­nité…

A l’époque des print­emps arabes, le rôle des réseaux soci­aux dans les mobil­i­sa­tions a été con­testé, il est plus explicite cette fois-ci. De fait, la prise de con­science des jeunes généra­tions passe beau­coup par eux, avec toutes les ambi­gu­i­tés de ces réseaux con­trôlés par les géants de la tech améri­cains, ou chi­nois.

Les reven­di­ca­tions portées ne sont pas en soi révo­lu­tion­naires : il s’ag­it de l’é­gal­ité d’ac­cès à l’eau, à l’én­ergie, de la répar­ti­tion des richess­es et de pra­tiques de pou­voir effec­tive­ment démoc­ra­tiques, de l’ex­i­gence de dirigeants non cor­rom­pus. Des deman­des qui pour­raient trou­ver un écho com­pa­ra­ble en France…

Arti­cle sur un blog de Médi­a­part

La Généra­tion Z hyper­con­nec­tée mène une vague de révoltes “sans leader” du Népal au Maroc et Mada­gas­car. Con­tre la cor­rup­tion, l’ex­trême pau­vreté et le népo­tisme, ces mou­ve­ments dénon­cent l’ac­ca­pare­ment des richess­es par le cap­i­tal­isme de clan. S’or­gan­isant via les médias soci­aux, leur nature décen­tral­isée inter­roge cepen­dant leur capac­ité à trans­former l’indig­na­tion en change­ment durable.

Par Nikos Smyr­naios, Enseignant-chercheur en sci­ences sociales, spé­cial­iste d’é­conomie poli­tique du numérique et des médias

La vague de soulève­ments qui bal­aye l’Asie du Sud et l’Afrique ces derniers mois — du Népal au Maroc, en pas­sant par l’In­donésie et Mada­gas­car — n’est pas un phénomène isolé. Elle s’in­scrit dans la lignée directe des mou­ve­ments de con­tes­ta­tion de la jeunesse hyper­con­nec­tée qui ont sec­oué l’Asie, notam­ment à Hong Kong (2019), en Thaï­lande (2020), et au Sri Lan­ka (2022). Nous assis­tons à une nou­velle itéra­tion de la con­tes­ta­tion glob­ale issue des dynamiques du Print­emps arabe (2010−2011), d’Occu­py Wall Street (2011) et des Indignés européens (2011−2012), mais cette fois orchestrée par la Généra­tion Z (sou­vent désignée comme les Zoomers).

Ces “Print­emps asi­a­tiques” et leurs exten­sions africaines men­a­cent désor­mais l’In­donésie et les Philip­pines, et met­tent à l’épreuve les gou­verne­ments au Maroc et à Mada­gas­car. Si les con­textes nationaux vari­ent, l’analyse révèle trois dénom­i­na­teurs com­muns cru­ci­aux qui méri­tent d’être décryp­tés sous l’an­gle de la cri­tique du cap­i­tal­isme glob­al­isé et de l’autoritarisme qui l’accompagne.

Le pre­mier point com­mun est le car­ac­tère intrin­sèque­ment généra­tionnel de ces mobil­i­sa­tions. La jeunesse, par­ti­c­ulière­ment la Généra­tion Z (les per­son­nes nées entre 1995 et 2010 ou 1997 et 2012 selon les déf­i­ni­tions), con­stitue la plus grande part de la pop­u­la­tion dans ces pays. Ces jeunes, plus instru­its que leurs aînés, sont pour­tant con­fron­tés à un marché du tra­vail sat­uré, au chô­mage de masse et à un manque cri­ant de per­spec­tives économiques. Au Maroc, la jeunesse est par­ti­c­ulière­ment vul­nérable, touchée par un taux de chô­mage endémique atteignant près de 50 % en milieu urbain. À Mada­gas­car, le taux de chô­mage chez les 18–35 ans est d’en­v­i­ron 42 %.

Face à cette désil­lu­sion, la jeunesse exprime une demande de rup­tures rad­i­cales avec les vieilles élites poli­tiques. Un sym­bole fort de cette “Inter­na­tionale” Gen Z a émergé : le dra­peau pirate, le Jol­ly Roger, issu de la série ani­mée japon­aise One Piece. Ce logo, pop­u­lar­isé par les man­i­fes­tants indonésiens et adop­té par leurs homo­logues philip­pins et népalais, sym­bol­ise un équipage de pirates qui lutte pour la lib­erté. Il incar­ne le refus d’être dirigé par des “vieux chefs” et la volon­té d’une organ­i­sa­tion hor­i­zon­tale et citoyenne.

Le moteur prin­ci­pal de ces révoltes est la colère con­tre la cor­rup­tion endémique, le népo­tisme et les iné­gal­ités insup­port­a­bles. Ces mou­ve­ments dénon­cent l’ac­ca­pare­ment du pou­voir par des clans et des dynas­ties, ain­si que la con­sol­i­da­tion de la richesse par des élites poli­tiques décon­nec­tées.

Au Népal, pour­tant dirigé par des “maoistes” recon­ver­tis en busi­ness­men, cette indig­na­tion a cristallisé autour des “nepo kids” — les enfants de politi­ciens qui paradent avec leur richesse extrav­a­gante sur les réseaux soci­aux, sym­bol­es d’un sys­tème où les oppor­tu­nités sont réservées aux réseaux famil­i­aux et loy­al­istes du par­ti au pou­voir. L’im­age d’un fils de min­istre posant avec une mon­tagne de boîtes de mar­ques de luxe est rapi­de­ment dev­enue un sym­bole d’in­jus­tice dans le deux­ième pays le plus pau­vre d’Asie du Sud.

En Indonésie, l’ét­in­celle fut l’indig­na­tion sus­citée par l’oc­troi d’in­dem­nités de loge­ment aux par­lemen­taires d’un mon­tant dix fois supérieur au salaire min­i­mum. Au Maroc, la jeunesse a dénon­cé les pri­or­ités “mal placées” du gou­verne­ment. Les man­i­fes­tants étab­lis­sent un lien direct entre le sys­tème de san­té défail­lant et l’in­vestisse­ment mas­sif de l’É­tat (plus de 5 mil­liards de dol­lars) dans la con­struc­tion et la réno­va­tion de stades pour la Coupe du Monde de la FIFA 2030, aux dépens des hôpi­taux et de l’é­d­u­ca­tion.

Le cas de Mada­gas­car met en lumière la dimen­sion du pil­lage des richess­es publiques par les élites locales et les multi­na­tionales étrangères. Bien que l’île regorge de vastes réserves minières (nick­el, or, cobalt, titane, etc.) estimées à près de 800 mil­liards de dol­lars, 80 % de la pop­u­la­tion vit sous le seuil inter­na­tion­al de pau­vreté. Ces ressources sont exploitées par des entre­pris­es étrangères, telles que l’aus­trali­enne Base Resources/Energy Fuels et la multi­na­tionale anglo-aus­trali­enne Rio Tin­to (via QMM). Ces investisse­ments sont forte­ment con­testés en rai­son de leurs graves impacts envi­ron­nemen­taux et soci­aux, nour­ris­sant la colère con­tre les élites cor­rompues.

Un autre point com­mun essen­tiel est l’u­til­i­sa­tion inten­sive et sophis­tiquée des médias soci­aux pour l’or­gan­i­sa­tion et la mobil­i­sa­tion. Ces plate­formes per­me­t­tent aux jeunes de partager des expéri­ences d’in­jus­tice, de forg­er des iden­tités de groupe et d’am­pli­fi­er la colère col­lec­tive.

Alors que les man­i­fes­ta­tions passées étaient sou­vent organ­isées par des par­tis poli­tiques ou des syn­di­cats, les mou­ve­ments actuels sont “sans lead­ers” et se propa­gent prin­ci­pale­ment via des plate­formes en ligne. Au Népal, les jeunes se sont organ­isés sur Dis­cord après que le gou­verne­ment a ten­té de blo­quer 26 plate­formes numériques (comme Face­book et X/Twitter). Dis­cord, une plate­forme de chat pop­u­laire par­mi les gamers, a été util­isée par des mil­liers de man­i­fes­tants pour dis­cuter des prochaines étapes. Au Maroc, le col­lec­tif “GENZ212″ s’est organ­isé sur Dis­cord, qui comp­tait plus de 120 000 mem­bres quelques jours après son lance­ment.

La tech­nolo­gie a per­mis aux jeunes activistes d’échang­er des con­nais­sances tac­tiques au-delà des fron­tières. La tac­tique du “be water” (sois comme l’eau), inspirée de la philoso­phie de Bruce Lee et util­isée à l’o­rig­ine par les man­i­fes­tants de Hong Kong en 2019, a été adop­tée par les man­i­fes­tants thaï­landais, per­me­t­tant une organ­i­sa­tion spon­tanée et décen­tral­isée. Cette méth­ode utilise la flex­i­bil­ité tac­tique, annonçant des rassem­ble­ments puis changeant les plans à la dernière minute via des canaux de mes­sagerie (comme Telegram) pour déjouer la sur­veil­lance poli­cière et les cor­dons de sécu­rité.

L’u­til­i­sa­tion d’In­ter­net et des réseaux soci­aux est un véhicule essen­tiel pour ampli­fi­er les griefs et mobilis­er des pop­u­la­tions plus larges. Le car­ac­tère pro­téi­forme et décen­tral­isé des mou­ve­ments présente des avan­tages, notam­ment en facil­i­tant la flex­i­bil­ité et un sen­ti­ment d’é­gal­i­tarisme, et en aidant les man­i­fes­tants à échap­per aux mesures de répres­sion. Au-delà des fron­tières, la sol­i­dar­ité poli­tique est ren­for­cée, les man­i­fes­ta­tions dans un pays inspi­rant des citoyens ailleurs con­fron­tés à des injus­tices sim­i­laires (par exem­ple, le Népal a inspiré Mada­gas­car).

Toute­fois, il est impératif de soulign­er les lim­ites struc­turelles inhérentes à ces mou­ve­ments soci­aux “sans par­ti, sans organ­i­sa­tion et sans reven­di­ca­tions cohérentes” à long terme. Dans Twit­ter et les gaz lacry­mogènes (2017), Zeynep Tufek­ci mon­tre que les réseaux soci­aux offrent aux mou­ve­ments soci­aux une capac­ité inédite de mobil­i­sa­tion rapi­de et mas­sive, sans les lour­des infra­struc­tures d’organisation tra­di­tion­nelles. Mais elle cri­tique aus­si cette “puis­sance sans mus­cles” : faute d’avoir con­stru­it des struc­tures solides, de l’expérience organ­i­sa­tion­nelle et une stratégie de long terme, ces mou­ve­ments peinent sou­vent à dur­er, à négoci­er ou à trans­former l’élan de la rue en change­ments insti­tu­tion­nels. Autrement dit, la facil­ité de mobil­i­sa­tion grâce aux réseaux soci­aux s’accompagne d’une fragilité poli­tique.

En effet, le fait que les mou­ve­ments soient sans fig­ure de proue, ni par­tis, bien qu’u­tile pour échap­per à la répres­sion, entrave la prise de déci­sion à long terme et les laisse sans struc­tures organ­i­sa­tion­nelles durables. Le mou­ve­ment repose sur les algo­rithmes, l’indig­na­tion et les hash­tags pour se main­tenir, ce qui n’est pas prop­ice à un change­ment fon­da­men­tal et durable. Cette cul­ture en ligne peut con­duire à des luttes de pou­voir internes, au frac­tion­nement en sous-groupes et à l’émer­gence de reven­di­ca­tions changeantes et poten­tielle­ment inco­hérentes, minant la capac­ité à con­stru­ire des coali­tions durables.

L’his­toire récente, y com­pris celle des Print­emps arabes qu’a étudié Tufek­ci, mon­tre que de tels soulève­ments de jeunesse se sont sou­vent sol­dés par le retour de régimes encore plus autori­taires ou par un cycle de vio­lence. L’ab­sence de struc­ture physique sta­ble rend ces mou­ve­ments extrême­ment vul­nérables à la répres­sion numérique. Les États, dis­posant de ressources et de capac­ités insti­tu­tion­nelles supérieures, ont appris à déploy­er des out­ils de con­trôle, y com­pris la sur­veil­lance basée sur l’IA et la cen­sure sophis­tiquée, pour réprimer les mou­ve­ments.

Peu de ces mou­ve­ments numériques ont con­duit à un change­ment social fon­da­men­tal, en par­ti­c­uli­er lorsque la cor­rup­tion est pro­fondé­ment enrac­inée. Même lorsque les gou­verne­ments tombent, comme au Sri Lan­ka ou au Népal, les vieilles élites poli­tiques tra­di­tion­nelles restent prêtes à s’en­gouf­fr­er dans la moin­dre brèche pour revenir au pou­voir, menaçant de coopter le mou­ve­ment. Le véri­ta­ble défi pour la Généra­tion Z est de trou­ver un moyen de pass­er d’un mou­ve­ment en ligne dis­per­sé à un groupe doté d’une vision poli­tique viable à long terme, inté­grant des liens physiques aus­si bien que numériques. Si la fer­veur de la Généra­tion Z au Népal, au Bangladesh, à Mada­gas­car et au Maroc démon­tre que la colère con­tre l’ex­ploita­tion néolibérale et le cap­i­tal­isme de clan est à son comble, la vig­i­lance et l’en­gage­ment col­lec­tif doivent se pour­suiv­re au-delà des moments de protes­ta­tion pour que cette rage se traduise en une trans­for­ma­tion démoc­ra­tique et sociale durable.