La reconnaissance faciale en marche dans les commerces

© Goro­denkoff

Un texte vient d’être adop­té le 16 févri­er à l’assem­blée nationale. Il légalise l’usage de la VSA (Vidéo­Sur­veil­lance Algo­rith­mique, c’est à dire util­isant l’IA pour détecter des émo­tions, des mou­ve­ments sus­pects…) dans l’ensem­ble des com­merces en France.

Ce texte doit main­tenant pass­er par le Sénat (vu les forces en présence…), et devrait revenir devant les députés si les séna­teurs ne le votent pas en l’état. Et le Con­seil Con­sti­tu­tion­nel peut aus­si le déclar­er non con­forme, totale­ment ou par­tielle­ment.

Signez la péti­tion Non à la VSA à Saint-Eti­enne

La propo­si­tion de loi, présen­tée par le député Paul Midy (Ensem­ble), sur la vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique dans les mag­a­sins a été adop­tée à l’Assemblée nationale le 16 févri­er grâce aux votes RN, Ensem­ble (macro­nistes), LR, Hori­zons, les Démoc­rates s’ab­s­tenant et les PS, Ecol­o­gistes, PC et LFI s’y opposant.

Cette propo­si­tion vise à légalis­er une pra­tique déjà mise en place illé­gale­ment dans cer­tains com­merces : d’après le député lui-même, “3 000 com­merces utilisent déjà cette tech­nolo­gie”. Il a, via des amende­ments, fait chang­er le titre de sa propo­si­tion de loi en “visant à encadr­er l’utilisation par les com­merçants d’outils d’analyse vidéo automa­tique pour lut­ter con­tre le vol” et élar­gi les lieux con­cernés : les “com­merces de détail, les grandes sur­faces et les cen­tres com­mer­ci­aux”.

Pour les com­merçants, l’en­jeu est avant tout économique. Ces solu­tions de VSA promet­tent de réduire la fameuse “démar­que incon­nue” – les vols – sans aug­menter la masse salar­i­ale des agents de sécu­rité.

En France, l’acteur le plus médi­atisé de cette tech­nolo­gie est l’entreprise Vee­sion (dont La Quad­ra­ture du Net a doc­u­men­té les pra­tiques et leur illé­gal­ité, ici et ici), qui revendique offi­cielle­ment son déploiement dans plus de 5 000 mag­a­sins dans 25 pays, et assure détecter “100 000 gestes sus­pects” par mois.

En 2024, la Com­mis­sion nationale de l’informatique et des lib­ertés (CNIL) a adressé à cette entre­prise un cour­ri­er l’informant que sa solu­tion était non con­forme au règle­ment général sur la pro­tec­tion des don­nées (RGPD). Vee­sion, qui avait ini­tiale­ment con­testé ce cour­ri­er devant la jus­tice, a aban­don­né la procé­dure, selon Medi­a­part, tout en con­tin­u­ant de s’opposer à la lec­ture faite par la CNIL.

Tech­nique­ment, la VSA se dis­tingue de la recon­nais­sance faciale car elle n’est pas cen­sée se con­necter à des fichiers gérés par l’É­tat (types TES, “titres élec­tron­iques sécurisés” [passe­ports, CNI], ou TAJ, “traite­ment d’an­técé­dents judi­ci­aires” [qui stocke les pho­tos des délin­quants sup­posés, mais aus­si de leurs vic­times ou des témoins…]).

L’al­go­rithme analyse des émo­tions, des pos­tures ou des mou­ve­ments (un pro­duit glis­sé sous une veste, un geste répéti­tif…) en temps réel.

Mais la députée Élisa Mar­tin (LFI) a pointé lors des débats le flou entretenu par les édi­teurs de logi­ciels embar­qués sur les caméras sur ce qu’ils font vrai­ment dès à présent : “Il est cer­tain que ces entre­pris­es sont en avance sur les députés et sur la loi. Ain­si, cha­cun sait qu’il suf­fit de cocher une case dans le logi­ciel pour activ­er la recon­nais­sance faciale”.

Pour le député Paul Midy, pro­mo­teur du texte, l’absence de “droit d’op­po­si­tion dans cette loi est nor­mal puisque le con­sen­te­ment du client s’ex­prime par l’en­trée dans le mag­a­sin (comme l’es­time le Per­ifem, l’or­gane de lob­by­ing des grandes enseignes). “Si on ne veut pas faire l’ob­jet d’une vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique, il suf­fit de ne pas se ren­dre dans les mag­a­sins con­cernés”.

La députée Cyrielle Chate­lain (Les Écol­o­gistes) a soulevé sa pos­si­ble incon­sti­tu­tion­nal­ité car il “ne cor­re­spond pas aux déci­sions du Con­seil con­sti­tu­tion­nel qui, en mai 2023, a pré­cisé que la tech­nolo­gie de vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique devait être réservée aux atteintes à l’ordre pub­lic et aux risques ter­ror­istes, donc exclu pour les seuls risques d’at­teintes aux biens. Les enseignes pour­raient donc être soumis­es aux sanc­tions ‑très rel­a­tives- de la CNIL.

Dans la même veine, la min­istre déléguée à l’In­térieur, Marie-Pierre Vedrenne, a voulu rap­pel­er que l’usage de l’IA doit rester une prérog­a­tive régali­enne ‑rel­e­vant du seul État‑, axée sur la lutte con­tre le ter­ror­isme. Une telle exten­sion au domaine privé néces­sit­erait, selon elle, un pro­jet de loi inclu­ant les avis con­formes de la CNIL et du Con­seil d’É­tat.

Cet usage de la VSA dans les mag­a­sins sera soumis à une autori­sa­tion pré­fec­torale, et devra faire l’objet d’une “analyse d’impact” en matière de don­nées per­son­nelles.

Le député RN Julien Ran­coule pro­po­sait la date du 31 décem­bre 2029 comme fin de l’expérimentation, le vote final l’aligne sur celle de l’ex­péri­men­ta­tion de la VSA pour les JO de 2030 votée récem­ment au 31 décem­bre 2027, avec un rap­port d’évaluation à ren­dre au 30 sep­tem­bre 2027… qui per­me­t­trait au gou­verne­ment de l’é­ten­dre pour toute la durée des JO.

Ce texte va mécanique­ment engen­dr­er une crois­sance de l’utilisation du dis­posi­tif, notam­ment par les cen­tres com­mer­ci­aux qui ont les moyens de le déploy­er. Il sera d’autant plus dif­fi­cile de revenir en arrière, alors que le texte est déjà jus­ti­fié par le fait qu’il est déployé illé­gale­ment dans des mil­liers de com­merces.

En plus des atteintes aux lib­ertés (devoir brandir son iden­tité en per­ma­nence, pistage tout au long de la vie…), l’effi­cac­ité tech­nique de ces out­ils est régulière­ment con­testée, y com­pris par le comité d’évaluation de la loi JO 2024 qui s’interrogeait sur leur fia­bil­ité, mais aus­si sur leur util­ité con­crète pour iden­ti­fi­er les “délinquant.es”, lesquel.les appren­nent très vite à s’en pro­téger…

Débat France Info sur la propo­si­tion de loi de Paul Midy autorisant la vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique (VSA) dans les com­merces. Inter­ven­tions du député Paul Midy (Ensem­ble), de Bastien Le Quer­rec (La Quad­ra­ture du Net), de Jérôme Jean, (du col­lec­tif de com­merçants Ras-le-vol)