Dépendance au numérique américain

@ Numerama

Le Monde Diplomatique imagine ci-dessous un 1e avril après la décision de Trump de sanctionner l’UE en lui supprimant l’accès aux technologies américaines.

Celui -ci a décrété récemment, face à un État qui lui résiste : « Ouvrez ce foutu détroit, bande de tarés, ou vous vivrez en enfer », puis « Toute une civilisation disparaîtra cette nuit ». Dans son délire de toute puissance, il peut effectivement décider d’utiliser les différents canaux de son pouvoir face à un État, ou même à un continent.

Ce ne sont pas que des mots et l’expression d’un fascisme potentiellement génocidaire (voir à ce sujet l’analyse de ce discours par Corey Robin… et ce qu’on ne sait pas encore des nombreuses morts dues aux bombardements US et Israéliens).

Il a déjà utilisé ce black out technologique face à des individus ciblés. Par exemple contre les juges de la Cour Pénale Internationale qui ont émis un mandat d’arrêt contre le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Ci-dessous témoignage en vidéo du juge français, Nicolas Guillou.

Tout cela démontre la considérable dépendance de nos vies à ces technologies numériques, et la nécessité de s’en détacher…

« Ma carte ne passe pas, vous auriez de la monnaie ? » Déjà lâché par son réveil et son téléphone — qui ne font qu’un —, Jules peine à prendre le 189. L’affichage des bus est en rade ce 1er avril 2026. Et ce n’est pas drôle du tout. Impossible aussi de valider avec sa montre connectée. « Presque aucune carte bancaire ne fonctionne ce matin, lui explique Nadia, la patronne du Balto où il a ses habitudes avant le boulot. Ça va être compliqué aujourd’hui je sens : la caisse ne veut pas démarrer, le téléphone non plus… »

Sur le chemin du bureau, l’angoisse de Jules grandit. Elle monte encore d’un cran quand il découvre ses collègues attroupés au pied du siège de la boîte, très agités. « On ne peut pas entrer, lui explique Hannah, des ressources humaines. La sécurité dit que tout le système de serrure connectée est planté, comme nos téléphones. »

« C’est bon, je suis en ligne ! » Tous les regards se tournent vers Jeanne. La nouvelle du service informatique brandit fièrement une sorte de manette de jeu couplée à un écran de téléphone. « C’est quoi ce truc ? », demande Jules. « Un Steam Deck, une console hybride pour jouer aux jeux vidéo en mode portable, ça tourne sous Linux, explique Jeanne. Zut, le site du Monde ne charge pas… Le Figaro non plus… L’Express, Le Nouvel Obs, L’Huma… BFM TV ? Europe 1 ? Non plus… Même l’AFP, ça ne veut pas… »

« Essaie Le Monde diplo », lance Roger, le délégué syndical. « Ah oui, ça marche ! Ils ont mis une alerte : ‘Depuis 6 heures ce matin, M. Donald Trump a mis ses menaces à exécution. Son administration a coupé tous les services numériques américains pour l’ensemble de l’Union européenne. Les liaisons ne seront rétablies que si la Commission annule l’amende record infligée à Amazon et Tesla pour non-respect des lois sur la protection des données personnelles.’”

Un responsable ouvre une porte latérale de l’entreprise avec une bonne vieille clé en métal. Mais, plutôt que d’entrer, les salariés entourent Jean-François. Le comptable a eu la bonne idée d’apporter un vieux récepteur à modulation de fréquence. « Les chefs d’État et de gouvernement sont attendus en fin de matinée à Chypre, qui assure la présidence tournante de l’Union européenne, annonce la radio. Les administrations, renforcées par des unités spéciales de l’armée, tentent de dresser un état des lieux des services, mesurant le niveau de dépendance des Européens aux sociétés d’outre-Atlantique. »

Durant la nuit, une mise à jour obligatoire a bloqué la plupart des ordinateurs qui tournent sur un système d’exploitation classique (Windows, qui détient environ les deux tiers du marché mondial, Mac OS, ChromeOS…). Ne fonctionnent que les appareils sous licence publique générale, comme Linux, soit moins de 5 % du total. « Je vais voir, mais on doit pouvoir accéder aux sites en ‘.com’ avec un réseau privé virtuel [VPN], explique Jeanne, tant que leurs données ne sont pas stockées par une entreprise américaine. »

Inutile aussi de regarder les messageries comme WhatsApp, bloquée, de même que Messenger, Signal et l’ensemble des réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Snapchat, X…). C’est peine perdue de chercher à relever ses courriels sur Outlook, Gmail ou iCloud Mail, ou à accéder à son nuage informatique personnel (OneDrive, Google Drive, Dropbox ou iCloud). Dans les classes, les enseignants doivent revenir aux livres, cahiers et crayons. Plus d’un million d’ordinateurs et de serveurs sont paralysés par Microsoft. Le ministère de l’éducation nationale devra s’expliquer sur le contrat qu’il vient de renouveler pour 152 millions d’euros avec l’entreprise de Redmond.

Côté paiements, les choses se compliquent également. Exit Visa et Mastercard, ainsi que toutes les solutions sur téléphone. Seules les cartes bancaires siglées CB permettent de faire des achats, et uniquement en France. Ce réseau de paiement national dépend du Groupement des cartes bancaires (GIE CB). En milieu de journée, la simple peur de manquer provoque une demande excessive, et certains distributeurs automatiques sont déjà à sec…

« Toujours pas d’unanimité », annonce la radio du petit café que tient Nadia, le 8 avril. Une semaine après la grande coupure, l’Union européenne et les autres pays du continent discutent toujours de l’activation de l’instrument anticoercition. Plusieurs États ont proposé de lâcher du lest sur Amazon et Tesla, en premier lieu ceux qui abritent des entrepôts ou des usines de ces marques. Dans un discours décousu depuis le golf de Mar-a-Lago, confondant à plusieurs reprises Système mondial de positionnement (GPS) et Internet, le président Trump s’est gaussé des « petites nations » européennes qui persistent à « jouer les dures », avant d’opter pour la surenchère : « Les services ne seront rétablis que si l’Europe renonce à l’impôt de 15 % sur les multinationales. »

« Je vous sers une chicorée ? » Nadia n’a plus de café. « Ça devient difficile de s’approvisionner. Le logiciel de gestion des docks serait en cours de migration d’urgence vers un hébergeur européen », explique-t-elle en levant les yeux au ciel. Madeleine entre alors dans l’établissement. La patronne sourit à la jeune femme, une habituée. « Comment ça va aujourd’hui ? », lui demande Nadia. « Je viens de passer des heures à l’hôpital avec ma mère. C’était la pagaille. Ils ont des problèmes informatiques, forcément avec tout ça. » Mais, au comptoir, d’autres clients se félicitent du temps sans écran retrouvé, des apéros dansants organisés un peu partout. Beaucoup arrivent même à s’amuser des avions F-35 danois cloués au sol ou des touristes new-yorkais pressés de rentrer chez eux.

Madeleine demande à Nadia de pousser un peu le son de la radio : « Les cartes CB devraient être disponibles en quantité suffisante dans vos agences bancaires d’ici à la fin de la semaine, assure le ministre de l’économie. Des clés USB permettant d’installer gratuitement Linux sur votre ordinateur pourront être récupérées à partir de demain dans les mairies et les préfectures. Il m’est impossible de tabler sur un retour à la normale de manière précise, cependant nous devrions y voir plus clair après la réunion prévue en début de semaine prochaine à Washington. »

Nadia, elle, essaie de comprendre comment encaisser un client qui veut payer avec une application bancaire depuis son ordinateur, sur lequel est branchée une clé de communication en champ proche (NFC). « La présidente de la Commission européenne, qui a accepté sans broncher, l’été dernier, l’accord commercial léonin imposé par le président américain, est fragilisée, poursuit un journaliste dans le poste. Une question se pose : après une telle reddition, est-elle la meilleure personne pour représenter les intérêts européens auprès des États-Unis ? »

Clic clic… Greg pousse un long soupir, les yeux fermés. Il fait encore nuit ce 1er juin dans le centre de données Equinix d’Aubervilliers, vide depuis deux mois déjà. Premier arrivé, dernier parti : c’est la responsabilité du manageur régional. L’essentiel du temps, il supporte cela grâce au mirobolant salaire versé par le géant américain qui l’emploie. Mais, ce matin, le serveur n’arrive pas à établir la connexion. Une contrariété supplémentaire dans un contexte tendu, entre les ordres de Seattle et les pressions de Bruxelles, Paris ou Londres. La dernière réunion en Floride s’est déroulée dans une ambiance exécrable. Les Européens apprennent à ne plus courber l’échine et bousculent la Commission européenne, trop liée à Washington. La vie reprend petit à petit grâce au déploiement massif de solutions logicielles continentales, la plupart en licence ouverte. Les ventes de livres explosent, tout comme l’affluence dans les cinémas. Les Chinois se frottent les mains, jamais ils n’ont vendu autant de téléphones : des modèles rudimentaires qui fonctionnent en 3G, sans Internet ; ou d’autres, dernier cri, fournis avec Sailfish OS, un système d’exploitation mis au point par l’équipe de MeeGo sur une base Linux.

Et puis soudain un bruit. Greg se retrouve face contre terre, un genou entre les omoplates et une intense lumière dans les yeux. Sans qu’il comprenne bien comment, le voilà remis sur pied, un collier de serrage autour des poignets. Des hommes en uniforme s’affairent autour de lui. « Vous êtes bien Greg Jensen ? », lui demande un responsable, sur un ton poli. Quand Greg acquiesce, il poursuit : « Votre centre de données est réquisitionné. Vous devrez guider l’équipe qui va prendre en main vos locaux. Si vous refusez, il faudra nous suivre. »

Greg réfléchit à toute allure, malgré le stress. Une discussion lui revient. Un expert du numérique en Europe lui avait fait remarquer amèrement, il y a quelques mois, que « la stratégie américaine en matière de numérique est déployée depuis cinquante ans, quand la nôtre est de ne rien faire ». Peu après l’épisode des menaces d’annexion du Groenland par M. Trump, il y avait bien eu des « Rencontres de la souveraineté numérique » à Bercy, mais les velléités d’indépendance se heurtaient encore à une grande léthargie, doublée de conformisme : pourquoi remplacer ce qui marche ?

Apparemment les choses viennent de changer. Radicalement. Ces dernières semaines, une volonté claire exprimée dans chaque État a permis la généralisation de la solution de paiement continentale Wero, en attendant les monnaies numériques, pour remplacer Visa et Mastercard. Beaucoup reste à faire, mais la fin de l’embargo américain, évoquée à de nombreuses reprises par le président Trump comme une carotte, ne semble plus aussi vitale. Greg accepte de coopérer.

Reste à savoir si les gouvernements européens vont bâtir leur propre industrie en copiant le modèle américain. Cela pourrait prendre des années et demander beaucoup de capitaux, tandis que bien d’autres enjeux de souveraineté restent à repenser et financer : langue, culture, défense, espace, etc. En huit semaines, la robustesse des solutions coopératives a épaté plus d’un sceptique, et les férus du logiciel libre, que Greg connaît bien, se sont fait beaucoup d’amis. Lui se promet de mieux choisir ses employeurs à l’avenir.

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