Nous, les jeunes, ne voulons pas d’une interdiction des réseaux sociaux

Tri­bune de trois représentant.es des jeunes européens, signée par 34 organ­i­sa­tions de jeunes de toute l’Eu­rope (pub­liée en anglais par le Brus­sels Times).

L’in­ter­dic­tion d’accès aux réseaux soci­aux pour les jeunes, via une majorité numérique et une véri­fi­ca­tion de l’âge pour tous les usagers, est lib­er­ti­cide et dére­spon­s­abilise les plate­formes.  Nous, la généra­tion que ces mesures pré­ten­dent pro­téger, reje­tons fer­me­ment cette approche. Si l’ob­jec­tif est véri­ta­ble­ment de nous accom­pa­g­n­er, il est grand temps d’é­couter ce que nous avons à dire.

Les récentes déci­sions de jus­tice aux États-Unis, recon­nais­sant que Google et Meta ont délibéré­ment conçu des plate­formes addic­tives, mar­quent un tour­nant. Elles con­fir­ment que les dom­mages subis par les jeunes  en ligne ne sont pas acci­den­tels, mais inhérents à la con­cep­tion et aux mod­èles économiques de ces réseaux. Pour­tant, au lieu de s’at­ta­quer à ces caus­es pro­fondes, les pou­voirs publics priv­ilégient de plus en plus les restric­tions

Ne nous enfer­mez pas dans une cage dorée sous le pré­texte de vouloir nous pro­téger. L’in­ca­pac­ité à traiter les véri­ta­bles caus­es des dan­gers en ligne ne jus­ti­fie en rien notre exclu­sion, même tem­po­raire. Mal­gré leurs défauts, les espaces numériques offrent des oppor­tu­nités uniques : un accès essen­tiel à l’in­for­ma­tion, aux liens soci­aux et à la par­tic­i­pa­tion citoyenne.

C’est sur ces plate­formes que nous apprenons, créons, nous mobil­isons et prenons part au débat pub­lic. Les réseaux soci­aux sont bien plus qu’un sim­ple diver­tisse­ment, en par­ti­c­uli­er pour les jeunes mar­gin­al­isés, notam­ment les per­son­nes LGBTQIA+, les per­son­nes en sit­u­a­tion de hand­i­cap ou celles issues de l’im­mi­gra­tion. Ces espaces peu­vent con­stituer des bouées de sauve­tage. Ils offrent un accès facil­ité à des com­mu­nautés, des ressources et un sou­tien qui peu­vent faire défaut dans les dif­férentes sit­u­a­tions qu’ils tra­versent.

L’usage de ces plate­formes dépend forte­ment des réal­ités « hors ligne » de cha­cun : le sen­ti­ment de sécu­rité au sein du foy­er, la présence d’un entourage bien­veil­lant, les dif­fi­cultés lin­guis­tiques ou les dis­crim­i­na­tions subies. 

Pour cer­tains, les réseaux soci­aux émancipent en garan­tis­sent une forme d’anonymat et un sen­ti­ment de sécu­rité qui sont plus dif­fi­ciles à attein­dre hors ligne. 

Pour d’autres, ils représen­tent le seul moyen d’ac­céder à des infor­ma­tions qui leur seraient inat­teignables autrement. 

Les approches stan­dard­is­ées poussées par les pou­voirs publics un peu partout en Europe, comme les restric­tions d’accès général­isées ou les inter­dic­tions sèch­es, ignorent ces réal­ités. Loin de pro­téger les util­isa­teurs, ces mesures risquent d’isol­er ceux qui dépen­dent le plus de ces espaces. Un véri­ta­ble principe d’équité numérique passe par des poli­tiques publiques qui pren­nent en compte ces dif­férences, plutôt que de les occul­ter.

Chaque jour, les plate­formes exploitent notre atten­tion, parta­gent nos don­nées per­son­nelles avec des mil­liers d’en­tre­pris­es et met­tent en avant des fonc­tion­nal­ités conçues pour créer une dépen­dance. Ces mécan­ismes inclu­ent notam­ment le scroll infi­ni, la lec­ture automa­tique des vidéos, les fils d’ac­tu­al­ité recom­mandés, les noti­fi­ca­tions intru­sives, les likes ou encore les « flammes » comme sur Snapchat.

Les réseaux soci­aux ont déjà l’oblig­a­tion de pro­téger les mineurs au sein de l’U­nion européenne, mais ces lég­is­la­tions n’ont de sens que si elles sont rigoureuse­ment appliquées. Lorsque les trans­po­si­tions des règle­ments européens dans le droit nation­al sont édul­corées ou que les autorités de régu­la­tion telles que l’Arcom ou la CNIL peinent à les faire respecter par manque de moyens, ce sont les jeunes qui en paient le prix fort. Cette voie est sans issue. 

Alors que les géants du numérique dépensent plus de 113 mil­lions d’eu­ros par an en lob­by­ing auprès des insti­tu­tions européennes pour réclamer une dérégu­la­tion, nous exi­geons un change­ment sys­témique et uni­versel. Cela implique une appli­ca­tion stricte du Dig­i­tal Ser­vices Act et l’adop­tion à venir d’un Dig­i­tal Fair­ness Act ambitieux, afin de pro­téger l’ensem­ble des citoyens con­tre ces inter­faces volon­taires conçues pour être manip­u­la­tri­ces, quel que soit leur âge.

Lorsque nous com­prenons les fonde­ments sur lesquels se basent les dis­posi­tifs de sécu­rité dis­cutés dans le débat pub­lic, et que de véri­ta­bles choix d’usage nous sont offerts, nous sommes bien moins enclins à les rejeter ou à les con­tourn­er. 

En tout état de cause, nous refu­sons un avenir où nos droits  lib­ertés fon­da­men­tales seront bafouées « pour notre pro­pre bien », ou dans lequel la par­tic­i­pa­tion à la vie en ligne serait con­di­tion­née à la four­ni­ture de doc­u­ments d’i­den­tité ou au recueil de don­nées bio­métriques.

La véri­ta­ble sécu­rité doit être un vecteur d’é­man­ci­pa­tion et ne peut repos­er unique­ment sur l’arse­nal lég­is­latif qui s’étoffe un peu plus chaque année, ou la mul­ti­pli­ca­tion de cam­pagnes de sen­si­bil­i­sa­tion.

Les autorités de régu­la­tion et le sys­tème édu­catif en pre­mier lieu, les numéros d’é­coute (tels que le 3018) et les asso­ci­a­tions en com­plé­ment de ces prérog­a­tives de la puis­sance publique, doivent béné­fici­er de moyens à la hau­teur des enjeux.

De plus, les espaces numériques doivent être pen­sés et régulés de manière à refléter le vécu des pop­u­la­tions mar­gin­al­isées, en par­ti­c­uli­er celles exposées aux vio­lences sys­témiques.

Le suc­cès des poli­tiques de pro­tec­tion de l’en­fance ne devrait jamais se mesur­er au nom­bre de jeunes exclus du web, mais plutôt à la pro­por­tion de ceux qui ont accès à des espaces en ligne sûrs et adap­tés à leur réal­ité. Nous récla­m­ons des poli­tiques publiques qui s’at­taque­nt aux caus­es pro­fondes de ces dérives, garan­tis­sant ain­si que les adultes que nous devien­drons n’hériteront pas de ces mêmes sys­tèmes d’ex­ploita­tion.

L’in­ter­dic­tion d’ac­cès et la véri­fi­ca­tion intru­sive de l’âge ne résol­vent en rien les prob­lèmes de fond, ils ne font que les repouss­er. Pour bâtir un envi­ron­nement numérique plus sûr, il est impératif de con­fron­ter les mécan­ismes qui génèrent ces risques, et non d’en ban­nir les pre­mières vic­times. 

Ne con­stru­isez pas un monde numérique pour nous. Con­stru­isons cet espace ensem­ble, avec nous, les jeunes, afin qu’il devi­enne un espace dans lequel nous serons à l’aise d’amener, à notre tour, les futures généra­tions.

Les co-auteurs : Niels Zage­ma, représen­tant jeune des Pays-Bas ; Thomas Reboul, ctrl+alt+reclaim France ; Sime­on de Brouw­er, EDRi (Euro­pean Dig­i­tal Rights)

Les sig­nataires :

  1. ctrl+alt+reclaim France
  2. Con­seil de la jeunesse fran­coph­o­ne de Bel­gique (FJ)
  3. Con­seil de la jeunesse fla­mande de Bel­gique (VJR)
  4. Con­seil de la jeunesse ger­manophone de Bel­gique (RdJ)
  5. Con­seil de la jeunesse Irlandaise (NYCI)
  6. Con­seil de la jeunesse Mol­dave (CNTM)
  7. Con­seil de la jeunesse Slo­vaque (RmS)
  8. Con­seil de la jeunesse Grecque (ESYN)
  9. Con­seil de la jeunesse Espag­nole (CJE)
  10. Con­seil de la jeunesse Suisse (SAJV/CSAJ)
  11. Con­seil de la jeunesse Slovène (MSS)
  12. Con­seil de la jeunesse Serbe  (KOMS)
  13. Con­seil de la jeunesse Croate (MMH)
  14. Con­seil de la jeunesse Norvégi­en­ne (LNU)
  15. Con­seil de la jeunesse Autrichi­enne (BJV)
  16. Con­seil de la jeunesse Let­tone (LJP)
  17. Con­seil de la jeunesse Albanaise (NYC)
  18. Niels Zage­ma, représen­tant jeune des Pays-Bas 
  19. IGLYO (The Inter­na­tion­al Les­bian, Gay, Bisex­u­al, Trans­gen­der, Queer & Inter­sex Youth and Stu­dent Organ­i­sa­tion)
  20. The youth com­mit­tee of the Euro­pean Dis­abil­i­ty Forum (EDF)
  21. EDYN (Euro­pean Democ­ra­cy Youth Net­work)
  22. OBESSU (The Organ­is­ing Bureau of Euro­pean School Stu­dent Unions)
  23. AEGEE (Euro­pean Stu­dents’ Forum)
  24. FEMYSO (Forum of Euro­pean Mus­lim Youth and Stu­dent Organ­i­sa­tions)
  25. JECI-MIEC (Jeunesse Étu­di­ante Catholique Inter­na­tionale – Mou­ve­ment Inter­na­tionale des Étu­di­ants Catholiques)
  26. Equi­L­abs
  27. YEN (Youth of Euro­pean Nation­al­i­ties)
  28. Gabriele Bat­timel­li, ambas­sadeur jeune BIK+
  29. Teck­ids
  30. Trans and Non­bi­na­ry Youth Vien­na
  31. EUDY (Euro­pean Union of the Deaf Youth)
  32. DEI-Bel­gium (Défense des Enfants Inter­na­tion­al – Bel­gique)
  33. Com­mis­sion Enfance et Jeunesse de la Ligue des Droits Humains (LDH)
  34. EDRi (Euro­pean Dig­i­tal Rights)

Une réponse sur « Nous, les jeunes, ne voulons pas d’une interdiction des réseaux sociaux »

Vouloir inter­dire les réseaux soci­aux aux jeunes c’est regarder le prob­lème par le petit bout de la lorgnette !
Plus facile de faire des lois que de s’at­ta­quer aux caus­es.
Et, de toute façon, l’in­ter­dic­tion serait vite détournée : les jeunes sont bien plus agiles que les lég­is­la­teurs !!

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