Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans et le portable au lycée, la solution ?

Macron en a fait un “pro­jet phare” de ses voeux et l’a décliné en pro­jet de loi, en con­cur­rence avec une propo­si­tion de loi issue du par­ti “Renais­sance”, qui voulait aus­si établir un cou­vre-feu numérique pour les 15–18 ans de 22 heures à 8 heures ! Ce dernier texte a cepen­dant été reto­qué en grande par­tie par le Con­seil d’E­tat.

Cette propo­si­tion de loi (de “Renais­sance”), épurée, visant à inter­dire les réseaux soci­aux aux mineurs de moins de 15 ans et qui pro­scrit l’utilisation des télé­phones mobiles par les ado­les­cents dans l’enceinte des lycées, a été votée par les députés ce lun­di 26 jan­vi­er (par 130 voix con­tre 21), et va béné­fici­er d’une “procé­dure accélérée”…

La surenchère per­ma­nente ne sert pas la pro­tec­tion des adolescent.es, néces­saire mais qui doit pren­dre en compte d’autres aspects, notam­ment édu­cat­ifs et de défense des droits humains.

Nous avons relayé précédem­ment la posi­tion de l’EDRi (Euro­pean Dig­i­tal Rights), qui dénonce un sys­tème inef­fi­cace (car facile­ment con­tourn­able) et une atteinte aux droits fon­da­men­taux de l’en­fant (ce que con­teste aus­si le Comité des droits de l’en­fant des Nations Unies, et des ONG de défense des droits de l’en­fant). Les enfants ont besoin et méri­tent des espaces en ligne où ils peu­vent ren­con­tr­er d’autres per­son­nes, trou­ver récon­fort et sécu­rité, con­fron­ter et échang­er leurs idées, nouer des rela­tions, appren­dre et jouer.

Pour Dami­ni Sati­ja, d’Amnesty Tech (struc­ture d’Amnesty Inter­na­tion­al spé­cial­isée dans les lib­ertés numériques), “si les pra­tiques des plate­formes de réseaux soci­aux sont néfastes, les jeunes ont égale­ment le droit de s’exprimer en ligne, d’accéder à l’information et de par­ticiper à la vie publique numérique”.

Par ailleurs, les sys­tèmes de véri­fi­ca­tion d’âge ne sont pas fiables, peu­vent être piratés et leurs don­nées peu­vent être détournées pour des objec­tifs répres­sifs (ex de la Hon­grie qui pour­suit les LGBTQIA+, ou de la Pologne qui peut s’en servir pour restrein­dre l’ac­cès à l’in­for­ma­tion sur les droits repro­duc­tifs).

Les pre­miers retours sur l’inter­dic­tion aus­trali­enne aux moins de 16 ans mon­tre le peu d’ef­fi­cac­ité d’une telle mesure. Beau­coup trou­vent des failles pour con­tin­uer à accéder à leur réseau préféré, voire sont aidés par leurs par­ents ! Ils se tour­nent aus­si mas­sive­ment vers d’autres appli­ca­tions que les 10 inter­dites (Face­book, Insta­gram, Kick, Red­dit, Snapchat, Threads, Tik­Tok, Twitch, X et YouTube), d’après The Guardian.

Le gou­verne­ment aus­tralien a certes men­acé cer­taines d’entre elles de les faire entr­er dans la liste des appli­ca­tions inter­dites, mais on reste dans un jeu du chat et de la souris. Tout juste ces jeunes appre­nent à dis­simuler, et “s’ils tombent sur des con­tenus préoc­cu­pants ou vivent des expéri­ences néfastes en ligne, ils n’en par­leront pas à leurs par­ents”.

Suite au rap­port de l’ANSES sur les risques des réseaux soci­aux pour la san­té des adolescent.es, les co-autri­ces de “Les Enfants et les écrans”, Anne Cordier (Uni­ver­sité de Lor­raine), et Séver­ine Erhel (Uni­ver­sité de Rennes 2), inter­viewées par Médi­a­part (extraits ci-dessous), amè­nent d’autres restric­tions quand à l’in­térêt de ces mesures coerci­tives. 

Pour Séver­ine Erhel, l’ANSES se focalise sur les risques et pas sur les usages car c’est sa mis­sion. Oui, il y a effec­tive­ment un prob­lème sur l’usage des réseaux soci­aux, avec des con­séquences sur le som­meil, sur la manière – et ce n’est pas assez dit – dont ces réseaux peu­vent pro­longer ou ampli­fi­er des phénomènes de har­cèle­ment, sur toutes les dif­fi­cultés qu’ils posent en ter­mes de san­té men­tale.

De même, les réseaux soci­aux peu­vent expos­er à des pra­tiques à risque. Les filles sont plus touchées, mais cela dit quelque chose de notre société, où la pres­sion sociale mise sur les femmes est bien plus élevée que sur les hommes, les réseaux soci­aux étant une caisse de réso­nance de nos prob­lèmes socié­taux.

Pour autant, pour Anne Cordier, est-ce que ce rap­port va dans le sens d’une inter­dic­tion des réseaux soci­aux au moins de 15 ans ? Absol­u­ment pas. L’Anses se prononce pour une appli­ca­tion stricte du cadre légal actuel en vigueur, donc du DSA (Dig­i­tal Ser­vice Act, règle­ment européen sur les ser­vices numériques, qui encadre la régu­la­tion des plate­formes).

Il y a tout un ensem­ble de propo­si­tions sur le Web qui sont respectueuses des don­nées comme de la san­té men­tale des indi­vidus, parce qu’elles ne reposent pas sur des designs pré­da­teurs ou sur la cap­ta­tion de l’attention. C’est aux poli­tiques publiques de faire des choix : soit de dire “Ah, on renonce, c’est trop dur de dire non à Mark Zucker­berg ou à Elon Musk”, soit de lut­ter, de soutenir et de financer le déploiement de ces réseaux libres.

L’ANSES pré­conise que les adoslescent.es ne pour­raient accéder qu’“à des réseaux soci­aux conçus et paramétrés pour les pro­téger. Pourquoi, alors, ne pas TOUS les oblig­er à s’y con­former ? Pourquoi laiss­er des Kick (réseau social qui a dif­fusé en ligne le har­cèle­ment – jusqu’à la mort ? – de Jean Por­manove à Nice), Shein (qui vendait des poupées pédo­pornographiques, des armes de caté­gorie A…) fonc­tion­ner alors qu’il est pos­si­ble de les inter­dire car leur activ­ité est illé­gale et/ou répréhen­si­ble ?

Ce qui évit­erait l’oblig­a­tion de l’i­den­ti­fi­ca­tion numérique de toutes et tous, gage de pistage sys­té­ma­tique par les entre­pris­es et les gou­ver­nants. Le rap­port insiste pour associ­er les adolescent.es aux déci­sions les con­cer­nant.

Enfin, l’ANSES demande des for­ma­tions pour tous les pro­fes­sion­nels engagés dans le développe­ment édu­ca­tion­nel des enfants et des ado­les­cents, ain­si que des mod­ules iden­ti­fiés et inté­grés d’édu­ca­tion aux médias et à l’information du cycle 1 à la ter­mi­nale.

Or, ce qui est frap­pant dans l’arse­nal lég­is­latif présen­té ces derniers mois, c’est qu’il ne con­tient aucune propo­si­tion éduca­tive. Il y a donc une forme d’instru­men­tal­i­sa­tion poli­tique des résul­tats de l’ANSES. Anne Cordier pense notam­ment à cette péti­tion con­duite par Gabriel Attal [secré­taire général de Renais­sance – ndlr] qui dit s’appuyer sur le rap­port de l’ANSES pour deman­der la mise en appli­ca­tion la propo­si­tion de loi de Lau­re Miller, qui pro­pose une dis­po­si­tion qui va à l’encontre de l’esprit du rap­port Ans­es : un “cou­vre-feu numérique” pour les jeunes de 15 à 18 ans…

L’interdiction, c’est un renon­ce­ment poli­tique, philosophique, et une démis­sion éduca­tive. Cela revient à dire : “nous ne pou­vons pas réguler les réseaux soci­aux, donc régu­lons les jeunes.” N’oublions pas le con­texte des élec­tions à venir en 2027. Ven­dre l’interdiction, plutôt que d’essayer de réguler, est élec­torale­ment plus payant.

Pour Séver­ine Erhel, pourquoi les pou­voirs publics veu­lent-ils une inter­dic­tion alors qu’il existe déjà un cadre qui va à l’encontre du prélève­ment des don­nées pour les mineurs de moins de 13 ans, ce qui de fac­to leur inter­dit les réseaux soci­aux ? Même chose pour l’autorisation parentale entre 13 et 15 ans.

Pour Anne Cordier, nous n’entendons pas le per­son­nel poli­tique par­ler d’éducation au numérique, d’éducation à l’information. Est-ce que vous imag­inez empêch­er votre enfant de sor­tir dans l’espace pub­lic jusqu’à l’âge de 15 ans, avant de lui dire “vas‑y, lance-toi” ?

Le Web est un espace pub­lic, avec des luttes, des actions de résis­tance, des rap­ports de pou­voir, des socia­bil­ités, des risques de tous ordres. Y évoluer, cela s’apprend. L’expérimentation est néces­saire à la con­struc­tion de l’individu. Ce risque doit être mesuré, c’est le rôle des par­ents, de l’école, de la société, que d’aider les jeunes à cet appren­tis­sage.

Là, on ne favorise pas le proces­sus d’autonomisation et on va même don­ner une attrac­tiv­ité folle à d’autres espaces qui, eux, passent totale­ment sous les radars. Ce qui est sans doute le plus dan­gereux.

En phase avec une société qui ne voit le monde que par la répres­sion, la véri­fi­ca­tion d’âge ne pro­pose, à terme, qu’une règle autori­taire et absurde. Anne Cordier souligne : “Ce que je trou­ve frap­pant, c’est l’usage de ter­mes pro­fondé­ment autori­taires et mil­i­tarisés comme « cou­vre-feu numérique ». C’est claire­ment une mesure de con­trôle de pop­u­la­tion util­isée en temps de guerre ou de crise. En trans­posant ce terme dans le champ édu­catif ou famil­ial, on installe un imag­i­naire de coerci­tion et de peur”.

Pour elle, “Les jeunes devi­en­nent une pop­u­la­tion à con­trôler plutôt qu’à édu­quer”. Elle alerte ain­si sur une dérive sécu­ri­taire et une panique morale qui occul­tent la com­plex­ité des usages numériques. Elle souligne aus­si que, pour les poli­tiques, “Inter­dire ras­sure, donne l’illusion que l’on agit, tout en masquant une réal­ité plus dérangeante : l’absence d’imagination et de puis­sance d’action des poli­tiques publiques pour inven­ter et met­tre en œuvre des répons­es éduca­tives fortes et durables, capa­bles d’accompagner les enfants et les ado­les­cents dans leur rap­port au numérique, jour après jour. Avec le risque de crim­i­nalis­er les com­porte­ments des plus jeunes en ligne.

Le juriste améri­cain Eric Gold­man qual­i­fie les restric­tions d’âge de mesures “de ségré­ga­tion et de répres­sion” : une poli­tique qui punit la jeunesse plutôt que de respon­s­abilis­er les plate­formes. On n’interdit pas aux enfants d’aller dans les aires de jeux, mais on attend de ces espaces qu’ils soient sûrs. La pop­u­lar­ité crois­sante des inter­dic­tions des réseaux soci­aux, des écrans, des télé­phones… traduit un retour en force de valeurs con­ser­va­tri­ces dans nos vies numériques. Inter­net est devenu un champ de bataille moral. Et il est prob­a­ble que cela ne nous mène nulle part.

Pour l’inter­dic­tion du portable au lycée, Anne Cordier, déjà cri­tique du dis­posi­tif portable en pause au col­lège (général­isé “théorique­ment” en 2025, tous les col­lèges ne l’ap­pliquent pas), pré­cise que la loi de 2018 (pour elle plutôt bien con­stru­ite) lais­sait la maîtrise aux enseignants et aux chefs d’établissement. Ils avaient déjà la pos­si­bil­ité d’inclure cette ques­tion dans leur règle­ment intérieur, ce que tous les lycées ont d’ailleurs fait.

Bien sûr que les équipes en ont marre de devoir faire la police et de régler à 10 heures en classe des prob­lèmes de cyber­har­cèle­ment qui ont été vécus à 2 heures du matin depuis la mai­son. Mais ce type d’annonce donne l’impression que nos ados arrivent à 8 heures du matin au lycée, en repar­tent à 18 heures, et qu’ils vont pass­er la journée à scroller sur Insta­gram, et pourquoi pas même avec les enseignants, présen­tés comme dépassés, voire per­mis­sifs… Est-ce qu’interdire l’outil au lycée va régler le prob­lème de fond ? 

Des études, à l’étranger (en Floride, en Suède…), font le bilan de mesures con­traig­nantes, dont la col­lecte des télé­phones porta­bles. C’est très chronophage, et cela peut génér­er des con­flits entre les élèves. Les béné­fices sur le cyber­har­cèle­ment, sur la san­té men­tale des élèves et sur les per­for­mances sco­laires sont très faibles, voire nuls pour cer­taines.

Par ailleurs, un rap­port de l’inspec­tion générale de l’enseignement, de la recherche et du sport sur les usages du numérique dans la rela­tion école-famille (juin 2025) notait une dig­i­tal­i­sa­tion mas­sive qui se dou­ble d’une dégra­da­tion de l’accès aux étab­lisse­ments sco­laires, avec la fin des car­nets de cor­re­spon­dance papi­er, ou la faib­lesse des accueils télé­phoniques (voir notre arti­cle sur le logi­ciel Pronote, util­isé par 75% des col­lèges et lycées).

Anne Cordier se dit favor­able à un encadrement de l’usage de Pronote, notam­ment sur la disponi­bil­ité de l’enseignant vis-à-vis des par­ents. Pour elle, c’est impor­tant pour le droit du tra­vail et la préser­va­tion des lib­ertés publiques, sans oubli­er le bien-être des pro­fesseurs et per­son­nels d’éducation. Elle note que la sup­pres­sion du portable au lycée entraîn­erait la fin de la pos­si­bil­ité de con­sul­ta­tion de Pronote (absences des enseignant.es, con­signes…), de l’ac­cès à la can­tine (cer­tains étab­lisse­ments imposent de s’y bad­ger avec son télé­phone, ce qui n’a pas grand sens à ses yeux…).

Anne Cordier déplore que les ados y perdraient l’accès à l’information (qui passe désor­mais pour eux par les réseaux soci­aux sur le télé­phone). “Nos lycéens s’informent, se rassem­blent, résis­tent, mili­tent, s’engagent grâce à cet accès à l’information et à des pro­fes­sion­nels qui juste­ment utilisent ces canaux eux aus­si”.

Par ailleurs deux chercheuses, Rosa Maria Bor­tolot­ti et Sigolène Cou­chot-Schiex, notent dans un arti­cle sur “les inter­mé­di­a­tions numériques à l’adolescence”, un décalage entre la per­cep­tion qu’ont les adultes des pra­tiques ado­les­centes en ligne et la réal­ité observée. Ces jeunes, accusés de ne pas se fix­er de lim­ites dans leurs pub­li­ca­tions en ligne, ont en fait dévelop­pé des com­pé­tences rela­tion­nelles visant notam­ment à sécuris­er leur vie intime. Ils y déploient des straté­gies de dis­cré­tion en apprenant à se ren­dre invis­i­bles du pub­lic tout en demeu­rant acces­si­bles à leurs amis proches, à lim­iter leur géolo­cal­i­sa­tion ou la dif­fu­sion d’im­ages intimes.

C’est aus­si ce que mon­trent des réac­tions des jeunes aus­traliens inter­dits de con­nec­tion aux réseaux soci­aux. Si certain.es dénon­cent l’injus­tice d’un gou­verne­ment qui punit toute une tranche d’âge et décide à leur place, d’autres pensent que cette loi ne chang­era pas grand-chose à leur vie.

C’est à rap­procher de la vision très cri­tique que la plu­part dévelop­pent de leur vie numérique (voir étude qui mon­tre que 47% des jeunes bri­taniques préfèr­eraient vivre sans Inter­net, sur le Lud­dite Club newyorkais qui invite à “cass­er” son smart­phone, ou sur la Gen Z en France). Sou­vent plus lucide que beau­coup d’adultes !

Voici ce que les algo­rithmes mon­trent vrai­ment aux ado­les­cents de 13 ans (Médi­a­part, 01/2026)

Véri­fi­ca­tion de l’âge sur les réseaux soci­aux : un texte mort-né
(Pro­jet Arcadie, 01/2026)

Inter­dic­tion des réseaux soci­aux aux moins de 15 ans : “La voix des jeunes est absente du débat sur la régu­la­tion du numérique” (Le Monde, 01/2026)

Véri­fi­ca­tion d’âge (2÷4) : de l’impunité des géants à la crim­i­nal­i­sa­tion des usagers (Dans les algo­rithmes, 01/2026)

“Les jeunes sont très lucides sur leur usage des réseaux soci­aux et sont par­fois mieux out­il­lés que nous” (Le Monde, 01/2026)

L’Australie inter­dit les réseaux soci­aux aux moins de 16 ans, avec mod­éra­tion (Médi­a­part, 01/2026)

L’interdiction des réseaux soci­aux pour les moins de 15 ans frag­ilisée après son pas­sage par le Con­seil d’Etat (Le Monde, 01/2026)

Le par­cours déjà mou­ve­men­té de la loi pour inter­dire les réseaux soci­aux aux moins de 15 ans (Médi­a­part, 01/2026)

Inter­dire les réseaux soci­aux et le portable : “Un renon­ce­ment poli­tique et une démis­sion éduca­tive” (Médi­a­part, 01/2026)

Risques des réseaux soci­aux pour la san­té des adolescent.es : étude de l’ANS­ES (HACN, 01/2026)

Pourquoi la véri­fi­ca­tion de l’âge est inef­fi­cace et met tout le monde en dan­ger (HACN, 11/2025)

Tik­Tok – et d’autres réseaux – dan­gereux pour les adolescent·es (HACN, 07/2025)

Man­i­feste européen : libérez les enfants de l’emprise du numérique ! (HACN, 07/2023)

Pro­tec­tion des enfants : com, men­aces pour leurs lib­ertés et vrais dan­gers ailleurs (HACN, 03/2023)

On achève bien les enfants : écrans et bar­barie numérique (HACN, 09/2022)