Risques des réseaux sociaux pour la santé des adolescent.es : étude de l'ANSES

L'ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) produit une vaste étude sur les effets des réseaux sociaux (mais aussi de l'IA) pour les adolescent.es (11-17 ans). Cette investigation sur 5 ans permet de décortiquer les stratégies des industriels pour capter l'attention et les enfermer dans des boucles, mais aussi pour identifier les pathologies dont sont victimes ces adolescent.es.

En plus du rapport, un document très important liste des préconisations (78 !), sur les mesures tant organisationnelles que juridiques que devraient prendre l'Etat et les responsables publics. Il intègre notamment une comparaison internationale des mesures prises.

C'est en soit une grande nouveauté par rapport aux pratiques habituelles des politiques, lesquels se contentent le plus souvent de mesures cosmétiques, se défaussent en mettant en cause les responsabilités parentales ou celles des jeunes, et en niant toute nécessité de poursuite de la responsabilité des industriels.

Sur l'idée d'interdire les réseaux sociaux au moins de 18 ans (ou de 15 ans), la préconisation est qu'iels ne pourraient accéder qu’à des réseaux sociaux conçus et paramétrés pour les protéger.

Pourquoi, alors, ne pas TOUS les obliger à s'y conformer ? Ce qui éviterait l'obligation de l'identification numérique, gage de pistage systématique par les entreprises et les gouvernants. Le rapport insiste aussi pour associer les adolescent.es aux décisions les concernant.

Reste à connaître les propositions qui seront réellement reprises par le pouvoir... et à espérer des expertises régulières (création d'un observatoire, dans lequel la parole des adolescent.es serait prise en compte ?), plus réactives aux évolutions techniques et sociétales (5 ans de décalage entre l'étude et les décisions, c'est bien trop long !).

Pour la première fois, ce sont certains mécanismes de conception des réseaux sociaux (les dark patterns, "interfaces trompeuses") qui ont été mis en relation avec des effets sur la santé des adolescents. L’adolescence est une période de vulnérabilité, car le cerveau est encore en maturation. Les adolescents et adolescentes traversent des changements dans la façon dont ils ressentent et gèrent les émotions, et dans les circuits liés à la récompense. Ils sont aussi plus sensibles au contexte social, ce qui peut favoriser des conduites à risque lorsqu’ils sont entourés de leurs pairs. Et c’est également une période de grande vulnérabilité aux troubles psychiques.

Se développe, durant l’adolescence, une culture qui invite à se confronter à autrui, une appétence pour la communication, une construction de soi qui conduit à tester les normes, etc.

Le rôle de l’Anses, en tant qu’agence de santé publique, est d’évaluer les risques pour la santé. Toutefois, dans les chapitres du rapport consacrés aux usages et au maintien des relations entre générations, l’expertise évoque les effets bénéfiques potentiels des réseaux sociaux, à travers les motivations qui poussent à les utiliser durant l’adolescence.

Parmi les mécanismes que nous avons mis en exergue et étudiés, figurent ces interfaces trompeuses (ou manipulatrices) ainsi que les algorithmes de personnalisation de contenus. Tous correspondent à des mécanismes de captation de l’attention qui retiennent les utilisatrices et utilisateurs sur le réseau social, en leur présentant des contenus de plus en plus ciblés, voire extrêmes.

Si un ou une adolescente a, par exemple, recherché une première fois du contenu sur l’automutilation, ce type de contenus va lui être présenté de manière répétée et peut l’enfermer dans une spirale de difficultés.

La captation de l’attention sert le modèle économique sur lequel reposent ces plateformes numériques. Cela leur permet de disposer d’un nombre important de données et de les monétiser, et concourt également à la vente d’espaces publicitaires.

Les plateformes numériques ont donc intérêt à ce que les personnes restent sur le réseau social grâce aux deux stratégies que nous avons évoquées : d’une part, la personnalisation des contenus au travers d’algorithmes de plus en plus performants qui enferment celles et ceux qui les utilisent dans une boucle d’informations et, d’autre part, via la mise en avant des contenus les plus impactants.

Les interfaces trompeuses (dark patterns) mobilisent des techniques que nous connaissons tous : les likes, les notifications, le scroll infini, les vidéos qui s’enchaînent de manière automatique, etc.

La période de l’adolescence entre en forte résonance avec ces stratégies mises en place par les réseaux sociaux.

Concernant ces troubles liés à la santé mentale, mais aussi le harcèlement, la consommation d’alcool, de tabac, de cannabis et d’autres comportements à risque contre lesquels vous alertez, est-ce à dire que les réseaux sociaux amplifient des phénomènes préexistants ?

Tout à fait. Les réseaux sociaux sont un espace social. Ils agissent comme une caisse de résonance des problèmes présents dans la société, à l’image des stéréotypes de genre, de l’incitation à la prise de drogues, etc. Ils participent à la socialisation et à la construction adolescente, ils constituent une continuité du monde hors ligne, avec ses points positifs et ses travers. Il n’existe pas de barrière étanche entre ce qui se passe hors ligne et sur les réseaux sociaux.

Les règles qui existent pour protéger les mineur·es dans la société devraient donc s’exercer également sur les réseaux sociaux ?

C’est le principe fondateur du Digital Services Act, le dispositif réglementaire européen qui vise à réguler les contenus en ligne des très grandes plateformes, selon la formule : "Ce qui est illégal hors ligne est illégal en ligne."

Cette préoccupation motive l’une des recommandations phares du rapport de l’Anses, à savoir que les moins de 18 ans ne puissent accéder qu’à des réseaux sociaux conçus et paramétrés pour protéger les mineurs. Notre propos n’est pas de les bannir mais des solutions techniques doivent être engagées pour que les réseaux sociaux soient des lieux sûrs pour les adolescents et adolescentes, et l’Anses insiste pour une responsabilisation des plateformes à cet égard.

Ensuite, pour un adolescent ou une adolescente, discuter de ses pratiques numériques avec autrui – ses pairs, ses parents, des membres du corps enseignant, des éducateurs… – peut se révéler vertueux. Cela ne dédouane pas les pouvoirs publics et les plateformes numériques d’adopter des stratégies à une échelle collective pour que les réseaux sociaux soient des espaces sûrs pour les adolescents et adolescentes.

Dans le cas du sommeil, par exemple, quand les adolescents consultent les réseaux sociaux le soir avant de se coucher, la lumière bleue des écrans entraîne un retard d’endormissement, car elle stimule ce qu’on appelle un éveil cognitif, ce qui raccourcit la durée de leur sommeil, et a des effets à long terme sur la santé physique et mentale. De plus, quand on consulte des réseaux sociaux, des stimuli émotionnels peuvent aussi empêcher de dormir.

De même, dans la survenue des troubles anxiodépressifs ou d’idées suicidaires, la nature des contenus proposés joue un rôle majeur. Par ailleurs, un adolescent ou une adolescente qui est déjà vulnérable psychologiquement aura tendance à consulter davantage les réseaux sociaux. L’algorithme de présentation de contenus va détecter cette fragilité émotionnelle et lui présenter des contenus chargés sur le plan émotionnel. Et c’est là qu’il ou elle va se retrouver enfermé·e dans une boucle de rétroaction délétère.

Enfin, sur l’altération de l’image de soi, nous disposons également d’un faisceau convaincant de preuves selon le même type de mécanismes fondés sur une exposition répétée à des contenus valorisant des femmes maigres et des hommes musclés.

Les filles représentent un groupe à risque sur les réseaux concernant tous les effets sur la santé, pas uniquement l’altération de l’image de soi. Elles sont plus présentes sur les réseaux sociaux que les garçons, y sont davantage harcelées, victimes de stéréotypes de genre, soumises à des pressions sociales… Les filles accordent également davantage d’importance à ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux, aux commentaires qui y sont postés, etc.

Les communautés LGBTQIA+ représentent aussi un groupe à risque sur les réseaux sociaux. Elles sont notamment davantage victimes de cyberharcèlement dont découlent des risques, notamment en matière de santé mentale.

Le temps d’utilisation constitue une mesure utile pour étudier certains enjeux de santé, comme la sédentarité, même si les outils numériques nomades se multiplient pour accéder aux réseaux sociaux. Aussi quand on parle d’expositions tardives susceptibles d’impacter le sommeil, par exemple.

Il est aussi important de savoir ce qui est fait sur le réseau social : publier, liker, lire des commentaires, faire des retouches photos, par exemple, et quel engagement émotionnel est associé à ces pratiques.

L’expertise s’est appuyée sur plus d’un millier d’articles publiés majoritairement entre 2011 et 2021. Ces technologies qui ont effectivement évolué mais nous nous sommes basés sur un socle commun de mécanismes, comme les interfaces trompeuses (dark patterns) et les algorithmes de personnalisation de contenus, auxquels nous avons associé des effets sur la santé.

En ce qui concerne l’intelligence artificielle et les "compagnons IA", l’Anses recommande que des expertises futures se penchent sur la question.

Ce sont eux qui connaissent leurs motivations à aller sur les réseaux sociaux, qui construisent et diffusent les nouvelles pratiques. Ils seront plus enclins à respecter des règles qu’ils auront contribué à formuler. L’Anses évoque le fait de promouvoir des espaces de dialogue entre jeunes pour des retours d’expérience de ce qui leur arrive en ligne.

Nous rappelons que l’Anses ne recommande pas d’interdire les réseaux sociaux, mais de revoir en profondeur leur conception de manière à ce qu’ils ne nuisent pas à la santé des adolescents et les adolescentes.

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