Avec l'hiver, de plus en plus de personnes basculent dans la "précarité énergétique". C'est un fléau social, dû à l'explosion des prix de l'énergie de ces dernières années, et aux nombreuses insuffisances de la politique sociale du pouvoir (logement, assistance envers les plus démuni.es...). Elle a des répercussions sur la santé physique et mentale, sur la vie sociale et sur la scolarité des enfants.
Comment estimer la précarité énergétique ?
Deux chercheuses savoyardes la définissent comme le fait d'"une personne qui rencontre des difficultés à disposer, dans son logement, de l’énergie nécessaire pour répondre à ses besoins de base, du fait de faibles ressources ou de conditions de logement inadéquates. Cela signifie vivre dans un logement trop froid l’hiver, trop chaud l’été, souvent mal isolé, où l’on chauffe une seule pièce pour réduire la facture, où l’on évite d’allumer la lumière, où la présence de moisissures ou d’humidité peut devenir chronique".
Le Médiateur national de l'Energie établit un bilan chiffré : pour 2025, 36% des habitant.es sont considérées en précarité énergétique en France (contre 18% en 2020), 74% ont réduit leur chauffage pour éviter une facture trop élevée (53% en 2020), et 35 % déclarent avoir souffert du froid (14% en 2020). Soit sur tous ces critères, en cinq ans, une dégradation très inquiétante montrant une inaction manifeste du pouvoir.
Le chèque énergie, dispositif "libéral" de soutien aux plus en difficulté, est en fait très inefficace : 59 % disent avoir souffert du froid (+10 points entre 2024 et 2025) et 64 % d'un excès de chaleur cet été (+12 points entre 2024 et 2025). Et, en 2025, il a été versé en novembre au lieu d’avril, ce qui dénote un profond cynisme du gouvernement.
Pour la vice-présidente d’ATD Quart Monde, le “problème central est quand même l’insuffisance des ressources. Les charges d’énergie ont une importance considérable dans le budget des ménages et le taux d’effort demandé aux plus pauvres est vraiment incompatible avec leurs ressources”. La précarité énergétique a “des conséquences lourdes en termes financiers, avec des problèmes d’endettement, en termes sociaux, avec des replis sur soi, de la discrimination, et des soucis sanitaire. Par manque de ressources, les plus pauvres n’ont pas accès au logement social et se retrouvent souvent dans un parc privé dégradé”.
Un sondage Ipsos réalisé à la demande de la Fondation pour le logement des défavorisés (ex fondation Abbé Pierre) détaille plus précisément ces difficultés, et plébicite l'obligation d'un encadrement des loyers.
Une hausse des prix de l'énergie, qui ne va pas s'arrêter
Les prix du gaz (qui concerne 60% des habitant.es des logements sociaux) sont extrèmement volatiles. Le relèvement des taxes (+ 14,5% de TVA sur les abonnements au 1e août 2025, d'autres sont à venir), alourdit les factures même si c'est dissimulé au creux de l'été. Les "tarifs réglementés" (depuis 2023 "prix repères", fixés par la CRE : commission de régulation de l'énergie) sont désormais un "habillage" des cours du marché libre... Ils ont augmenté de 163% depuis juillet 2020 !
Pour le tarif réglementé d'électricité, la hausse est de 55% entre 2012 et 2025). Et, alors que les prix de l'électricité à la production baissent (mais les taxes augmentent : + 14,5% de TVA comme pour le gaz...), la réorganisation de la tarification réglementée devrait à nouveau provoquer une hausse très forte.
La "trève hivernale", un dispositif protecteur contourné
Enedis (le distributeur d'électricité en France) devait respecter cette trève (du 1er novembre 2025 au 31 mars 2026) pour tous ceux en incapacité de payer leur facture pendant l'hiver. Ceux-ci continuaient à pouvoir bénéficier d'une fourniture complète jusqu'au printemps.
Désormais, ils se voient réduire la puissance de leur installation (même pendant la trève hivernale) dans des proportions indignes : seulement 1 kVa, qui suffit pour l'éclairage, mais pas pour une douche chaude, le four ou le chauffage !
Le Linky autorise la réduction immédiate de la puissance car il agit comme une télécommande à distance. Ne pas l'avoir complique l'opération car un agent doit se déplacer, doit fournir les preuves du non paiement et du cadre légal. Et si l'usager dispose d'un ancien compteur dans son logement, il peut ne pas ouvrir la porte...
Qui sont les ménages les plus touchés ?
Pour les chercheuses, il faut distinguer trois déterminants de la précarité énergétique : bas revenus, mauvaise performance énergétique du logement et prix élevés de l’énergie.
Elles identifient par ailleurs des personnes particulièrement exposé.es en France :
- les personnes âgées, davantage présentes dans des logements anciens, peu isolés, et disposant de faibles revenus ;
- les ménages isolés, notamment les femmes seules ou les familles monoparentales, dont les dépenses fixes pèsent plus lourd dans le budget ;
- les locataires du parc privé, souvent logés dans des habitats moins performants que le parc social qui est susceptible de bénéficier d’une meilleure qualité énergétique ;
- les ménages vivant dans des logements anciens qui n’ont pas fait l’objet de rénovation et qui utilisent plus fréquemment du gaz ou du fioul et qui font donc face à un coût de l’énergie plus important.
De plus, des ménages "énergétiquement vulnérables" ne sont pas définis comme étant en précarité énergétique, mais peuvent basculer en cas de choc (hausse de prix, panne d’équipement, baisse de revenu). Ils sont souvent ignorés des politiques publiques, car ils n’entrent pas dans les seuils traditionnels utilisés pour mesurer le phénomène.
Les impacts sur la santé physique
Un logement trop froid augmente les risques de maladies respiratoires et cardiovasculaires, aggrave les symptômes des personnes souffrant de maladies chroniques, comme l’arthrose ou la polyarthrite rhumatoïde, et favorise l’apparition de moisissures responsables d’allergies ou d’asthme. Être en précarité énergétique multiplierait par sept le risque de mauvaise santé pour les personnes déjà fragiles.
Les coûts associés pour la collectivité sont considérables : près d’un milliard d’euros de dépenses médicales directes en France, et plus de 20 milliards si l’on inclut les coûts indirects liés à la perte de productivité ou aux arrêts maladie.
Une dégradation marquée de la santé mentale
Pendant la crise du Covid-19, la précarité énergétique a eu un fort impact sur la santé mentale, dégradant les scores d’anxiété, de dépression et de santé sociale. Être en situation de précarité énergétique aurait réduit en moyenne le score de santé mentale de 6,3 points sur 100, augmenté le score de dépression de 5,35 points et celui d’anxiété de 6,48 points. Pendant cette période, la majeure partie de la population française et européenne a été confinée à domicile à intervalles réguliers (avec cependant une rigueur très différente selon les pays, bien plus forte en France et dans certains pays de l'est de l'Europe).
La situation était encore plus grave pour les personnes déjà fragilisées : pour le tiers le plus vulnérable de la population, l’effet négatif sur la santé mentale atteignait 20 points.
Une spirale d’isolement et de honte
Plusieurs travaux sociologiques montrent également que les personnes vivant dans des logements froids ou dégradés évitent d’inviter des proches, se replient sur elles-mêmes, et peuvent éprouver un sentiment de honte ou d’échec. La précarité énergétique devient ainsi un facteur d’exclusion, au même titre que la pauvreté monétaire, mais en partie invisible car liée à l’espace privé du logement.
Noel Longhurst et Tom Hargreaves, deux chercheurs en sciences de l’environnement, rapportent ainsi dans une de leur publication de 2019 les propos de Barbara, une trentenaire britannique qui souffre de précarité énergétique : "je ne reçois personne. Je ne reçois pas d’amis… Personne. Je ne pense pas avoir reçu d’amis depuis environ trois ans… Je n’aime pas la condensation, et c’est très important pour moi. C’est embarrassant. Je suis gênée quand je sors le matin et que je vois qu’on ne peut pas voir à travers les fenêtres".
Des répercussions sur les trajectoires scolaires
Cela affecte également la scolarité des enfants. Vivre dans un logement froid ou mal chauffé complique le travail scolaire à domicile, perturbe le sommeil et accroît la fatigue, avec des effets potentiels sur l’attention et l’apprentissage. Le défenseur des droits souligne que ces conditions de vie dégradées portent atteinte au droit des enfants à un environnement propice aux études et peuvent peser sur leurs résultats scolaires.
De vraies mesures sociales pour mettre fin à ces injustices
La politique française en la matière est très déficiente (on l'a vu avec le chèque énergie). Des actions plus structurelles – rénovation thermique, construction de logements sociaux performants – auraient un impact plus durable. Ils peuvent être engagés par des acteurs locaux (bailleurs sociaux, communes) mais ne bénéficient pas actuellement d'une politique cohérente ni suffisante de l'Etat. C'est même l'inverse qui se passe...
À l’échelle européenne, la Commission a inscrit la lutte contre la précarité énergétique au cœur de la directive sur l’efficacité énergétique révisée adoptée en 2024. Mais son application souffre de fortes disparités, et la crise énergétique a rappelé la nécessité d’une stratégie plus ambitieuse, combinant protection des ménages, transition énergétique et amélioration massive du parc résidentiel.
Par ailleurs, outre l'encadrement autoritaire des loyers prôné par la Fondation pour le logement, ATD - Quart Monde énonce que, “si on veut les mêmes droits pour tous, il faudrait expérimenter les tarifs progressifs, moins stigmatisants que les tarifs sociaux".
"Il est surtout essentiel que la participation des personnes en situation de grande pauvreté soit pleine et entière dans l’élaboration, la réalisation et l’évaluation des politiques. De l’expérience de la précarité énergétique, les personnes en situation de pauvreté ont un savoir, une connaissance sans laquelle ce qui sera fait ne sera pas adapté si on ne les prend pas en compte”.
