Electricité : le gouvernement promeut le tout marché et le tout nucléaire au détriment des usagers

Dessin de Jerk

L’Arenh, dis­posi­tif tech­nocra­tique très dom­mage­able pour EDF et les con­som­ma­teurs (sauf grandes entre­pris­es), en vigueur depuis 2011 jusqu’en décem­bre 2025, a été sup­primé.

Sans aucun débat, le gou­verne­ment (et la CRE, com­mis­sion crou­pi­on qui régie le secteur de l’én­ergie en France) instal­lent un dis­posi­tif encore plus dom­mage­able (le VNU) qui dérégule totale­ment la dis­tri­b­u­tion d’élec­tric­ité en France, alors que sa pro­duc­tion nationale l’est à coûts fix­es et excé­den­taire.

Une fois de plus, les grands indus­triels vont béné­fici­er de prix réduits, mais tous les autres per­dent toute pro­tec­tion par rap­port à la loterie du marché européen et à la hausse prévis­i­ble due à l’explo­sion de la con­som­ma­tion des data cen­ters (pour l’IA). Ain­si, le “tarif régle­men­té” (encore la référence pour 60% des ménages) pour­rait devenir très vite ruineux car géré par la CRE en référence aux seuls cours européens.

L’Accès Régulé à l’Electricité Nucléaire His­torique (Arenh), créé sous Sarkozy, est mort au 31÷12÷025, et rem­placé par le Verse­ment Nucléaire Uni­versel his­torique (VNU). Ces dis­posi­tifs, instau­rés seule­ment en France pour com­plaire aux autorités européennes (hos­tiles par principe au mono­pole d’EDF sur l’élec­tric­ité), sont des con­struc­tions tech­nocra­tiques qui pré­ten­dent garan­tir le principe de con­cur­rence vis à vis de l’én­ergie pro­duite par le nucléaire en France.

D’après Le Monde, de 2011 à 2025, l’Arenh a obligé EDF à ven­dre à un prix fixe env­i­ron un quart de sa pro­duc­tion nucléaire, soit un pla­fond annuel de 100 térawattheures (TWh). Votée en 2010 avec les voix de la droite et du cen­tre, la loi ayant instau­ré ce mécan­isme visait à sat­is­faire les deman­des de la Com­mis­sion européenne pour une ouver­ture à la con­cur­rence.

Hormis au tout début, le prix de vente imposé n’a jamais été réé­val­ué pen­dant de longues années, et n’a donc jamais tenu compte de la hausse des coûts du nucléaire. Il a d’abord été fixé à 40 euros par mégawattheure durant les six pre­miers mois, puis à 42 euros pen­dant qua­torze ans. Dès lors que les prix sur le marché de gros étaient supérieurs à ce mon­tant, l’Arenh était avant tout une aubaine pour les four­nisseurs “alter­nat­ifs (des start-up vite dis­parues, ou les Total Energie et autres Engie, qui se sont gavées), et un manque à gag­n­er pour EDF estimé à 7 mil­liards d’euros en moins sur la péri­ode 2011–2021 (d’après le rap­port de la Cour des comptes 2022).

Vol­umes d’Arenh demandés et livrés aux four­nisseurs “alter­nat­ifs” (de 2011 à 2023, rap­port séna­to­r­i­al)

Au 1er jan­vi­er 2026, le gou­verne­ment installe donc le Verse­ment Nucléaire Uni­versel his­torique (VNU). EDF peut à présent com­mer­cialis­er toute la pro­duc­tion nucléaire de ses 57 réac­teurs français, en ten­ant compte de deux seuils où il y aurait “redis­tri­b­u­tion d’une par­tie des béné­fi­ci­ces réal­isés aux con­som­ma­teurs” (c’est la CRE qui le dit) :

  • un seuil de “tax­a­tion”, pour “redis­tribuer aux con­som­ma­teurs 50 % de ces revenus”, mais seule­ment s’ils dépassent un cer­tain mon­tant – pour l’instant, 78 euros par mégawattheure, selon un pro­jet d’arrêté.
  • un seuil “d’écrêtement”, “pour redis­tribuer 90 % des revenus aux con­som­ma­teurs” au-delà d’un autre mon­tant, pour l’instant, 110 euros, c’est-à-dire en cas d’emballement tel que celui subi en 2022.

Pour l’année 2026, la Com­mis­sion de régu­la­tion de l’énergie (CRE) estime que le revenu moyen d’EDF par mégawattheure nucléaire tourn­erait autour de 66 euros, sur la base d’une pro­duc­tion de 360 TWh. Ni l’un ni l’autre des seuils ne se déclencherait, et EDF pour­rait même dégager une marge impor­tante (le coût de pro­duc­tion de son parc nucléaire estimé par la CRE serait de l’ordre de 60 euros par mégawattheure entre 2026 et 2028, puis de 63 euros entre 2029 et 2031).

Cette éval­u­a­tion très opti­miste (démen­tie pour l’Arenh dès 2012) est cri­tiquée de tous côtés : l’UFC-Que choisir et la CLCV (Con­som­ma­tion, loge­ment, cadre de vie) dénon­cent “l’expo­si­tion arti­fi­cielle et inac­cept­able des fac­tures des con­som­ma­teurs aux prix sur les marchés inter­na­tionaux”.

Cette “réforme ‘tout marché’ ne pro­tège pas suff­isam­ment le con­som­ma­teur final”, cri­tiquent les députés Philippe Bolo (Mou­ve­ment démoc­rate, Maine-et-Loire) et Maxime Lais­ney (La France insoumise, Seine-et-Marne), auteurs d’un rap­port d’information sur les prix de l’électricité, en octo­bre 2025.

La Fédéra­tion nationale des mines et de l’énergie-CGT (tract ci-dessous) dénonce un “séisme” pour les usagers et appelle à“sor­tir” des logiques de marché.

Par ailleurs, le secré­taire du CSE cen­tral d’EDF (CGT) et la prési­dente de l’UFC-Que choisir, ont signé une tri­bune com­mune pour dénon­cer l’absence de débat pub­lic, au détri­ment des usager.ères. Ils pointent la mise en place d’une énergie à deux vitesses, avec un prix con­trac­tu­al­isé pour les grandes entre­pris­es [à un prix inférieur au prix de revient], mais fluc­tu­ant pour tous les autres con­som­ma­teurs (col­lec­tiv­ités, ser­vices publics, très petites entre­pris­es, bailleurs soci­aux et ménages).

Vingt ans de libéral­i­sa­tion bru­tale n’ont per­mis ni la baisse des prix, ni l’investissement promis par les opéra­teurs privés en échange de l’ARENH. […] Au con­traire, il a entraîné insta­bil­ité, rentes privées, mor­celle­ment indus­triel et endet­te­ment d’EDF, qui avait pour­tant démon­tré son effi­cac­ité de 1945 aux années 2000. […] [Le VNU] ne fixe aucun prix de référence, ne pro­tège pas con­tre la volatil­ité et n’offre pas de vis­i­bil­ité à long terme. “Mal­gré la forte hausse des fac­tures d’électricité entre 2019 et 2024 (+ 63 %), EDF […] aura alour­di sa dette et grevé sa capac­ité à financer la tran­si­tion énergé­tique, à laque­lle les four­nisseurs alter­nat­ifs béné­fi­ciant de l’ARENH ne par­ticipent que très mar­ginale­ment.

D’après le Médi­a­teur Nation­al de l’Én­ergie (octo­bre 2025), 12 mil­lions de per­son­nes sont con­sid­érées en pré­car­ité énergé­tique en France […] en 2025, 74% des français ont déclaré avoir réduit leur chauffage pour éviter une fac­ture trop élevée (+14 points ver­sus 2021), et 35 % avoir souf­fert du froid.

Le com­para­teur Hel­lo Watt estime que si l’Arenh avait été main­tenue, le prix du kilo­wattheure hors taxe aurait bais­sé d’environ 9 % ht en févri­er dans le prochain tarif régle­men­té de vente de l’électricité. Le min­istère de l’économie et des finances se con­tente de répon­dre que ce tarif sera rel­a­tive­ment sta­ble, alors que les cours sur les marchés de gros sont ori­en­tés à la baisse…

Au con­traire, une étude de l’UFC-Que choisir mon­tre que le nou­veau dis­posi­tif, si appliqué dès cette année, pour­rait entraîn­er une hausse des fac­tures jusqu’à 19 %, soit près de 250 € sup­plé­men­taires pour un foy­er moyen. Elle dénonce un décret du 4 novem­bre 2025 qui alour­di­ra encore indi­recte­ment les fac­tures. Elle rap­pelle que les
fac­tures ont aug­men­té de près de 70 % depuis 2019
.

Pour le CSE d’EDF (qui s’est adjoint les ser­vices du cab­i­net d’ex­perts Secafi), un tarif régle­men­té basé sur les coûts réels de pro­duc­tion, de trans­port et de dis­tri­b­u­tion per­me­t­trait une réduc­tion moyenne de 30 % des fac­tures. Ce mécan­isme assur­erait une sta­bil­ité des revenus pour EDF et une vis­i­bil­ité tar­i­faire pour les usagers, et garan­ti­rait les investisse­ments néces­saires à la tran­si­tion énergé­tique.

Un doc­u­men­taire de 53 min­utes (pro­duit notam­ment avec LCP) explique leur crainte d’un avenir “à la mer­ci des marchés”, et envis­age des dis­po­si­tions alter­na­tives.

Ce n’est vis­i­ble­ment pas le pro­jet du gou­verne­ment, ni celui des députés du bloc gou­verne­men­tal qui n’ont pas voté l’amende­ment qui pro­po­sait de revenir à une TVA de 5 % sur les abon­nements (passé au 1e août 2025 de 5,5% à 20%, soit 14,5% d’aug­men­ta­tion qui ont pénal­isé surtout les plus petits con­som­ma­teurs).

CONTRE-FEU : le min­istre de l’industrie annonce le 3/1/2026 une réduc­tion de la Con­tri­bu­tion Tar­i­faire d’Acheminement (CTA) au 1e févri­er, d’en­v­i­ron 10 euros par ménage et par an

“Un pre­mier pas con­cret pour réduire la fac­ture d’électricité et pré­par­er la présen­ta­tion dans quelques semaines du grand plan d’électrification des usages, au ser­vice de notre sou­veraineté énergé­tique”, a com­men­té le pre­mier min­istre. Cette baisse est sans “aucun impact” sur les finances publiques car la CTA per­met de financer le régime des retraites des salariés des indus­tries élec­triques et gaz­ières, qui est excé­den­taire et n’en sera pas affec­té. Par ailleurs, le gou­verne­ment anticipe une “sta­bil­ité” des fac­tures pour la plu­part des ménages pour les années 2026 et 2027 après la mise en place du Verse­ment Nucléaire Unique (VNU), qui, nous dit-il, n’aura “aucun” impact sur les prix.

Donc, la caisse des retraités EDF et GDF est rançon­née (
540 mil­lions d’€ !) pour financer une réduc­tion [assez dérisoire] dont se vante le gou­verne­ment. Qui nous dis­trait ain­si du “big bang” à notre détri­ment…

Pour François Lévêque, pro­fesseur d’économie à l’École des mines de Paris, “c’est un big bang [ou] toute régu­la­tion de la pro­duc­tion élec­trique va dis­paraître. Les con­som­ma­teurs qui ont vécu pen­dant des années avec des prix admin­istrés vont se retrou­ver du jour au lende­main exposés aux prix de marché de gros.

Il restera bien un tarif régle­men­té, cal­culé par la CRE à par­tir d’une moyenne des prix sur le marché de gros sur deux ans, pour déter­min­er un prix de référence pour les con­trats. “On risque d’assister aux mêmes dérives que précédem­ment : la CRE va établir un tarif régle­men­té plus élevé qu’il ne devrait l’être”.

Le risque est grand qu’à un moment, les prix de marché ne suff­isent pas à cou­vrir les coûts fix­es et les coûts com­plets de pro­duc­tion et met­tent en dan­ger à la fois la san­té finan­cière d’EDF et les investisse­ments futurs.

L’ou­ver­ture au marché européen a été dénon­cée par le rap­port Draghi. Celui-ci déplo­rait la prise de con­trôle de ce marché de l’én­ergie européen par une poignée de grandes maisons de négoce et de trad­ing, l’opac­ité rég­nante des pra­tiques finan­cières sur ce marché non régulé et non con­trôlé, ren­dant pos­si­bles toutes les manip­u­la­tions, et faisant peser un risque sys­témique sur l’organisation de la pro­duc­tion élec­trique et sur les marchés financiers.

Alors que plus de 90 % de l’électricité française est pro­duite à coûts fix­es, que ce soit le nucléaire, l’hydraulique, l’éolien ou le solaire, que le gaz ne représente qu’une part infime (4 à 5 %, util­isée comme appoint), s’en remet­tre au marché parait aber­rant. D’au­tant que la France exporte déjà plus de 20 % de sa pro­duc­tion”.

L’économiste Lucas Chan­cel, dans son livre “Énergie et iné­gal­ités. Une his­toire poli­tique” (Seuil), souligne l’impor­tance du con­trôle des moyens de pro­duc­tion de l’énergie pour la société. Il cite l’exploitation des gise­ments de gaz dans la mer du Nord, en com­para­nt les straté­gies respec­tives du Roy­aume-Uni (du temps du gou­verne­ment thatch­érien) et de la Norvège.

En Grande Bre­tagne, selon l’idéolo­gie de l’époque, “tout doit être remis dans les mains du privé”. Les prof­its ont été cap­tés pour l’essentiel par le privé (BP, Shell, Chevron … Total en ont large­ment prof­ité), sans prévoir les investisse­ments néces­saires alors que ces sources se taris­sent.

Le gou­verne­ment norvégien a, lui, décidé de garder le con­trôle en créant un fonds sou­verain (l’un des plus puis­sants au monde, avec plus de 1 500 mil­liards d’€). Il peut y prélever chaque année 4 % des réserves pour équili­br­er ses finances, et abor­der sere­ine­ment la tran­si­tion énergé­tique

La France dépend actuelle­ment pour sa pro­duc­tion élec­trique à 69% du nucléaire (77% en 2014). C’est de loin le taux le plus élevé dans les pays “dévelop­pés”. Le Japon par exem­ple (avant Fukushi­ma) n’é­tait qu’à env­i­ron 30%, les Etats-Unis qu’à 18%, la Chine qu’à 5%.

En 2022, la pro­duc­tion nucléaire française a con­nue une chute à 63% (54% seule­ment du parc était disponible du fait de la mise à l’ar­rêt de plusieurs réac­teurs pour main­te­nance). Ce qui a entraîné une hausse bru­tale des prix dû au recours au marché européen de l’én­ergie. Ceci doit alert­er car ces réac­teurs vieil­lis­sent, même s’il est envis­agé leur pro­lon­ga­tion jusqu’à 50 ans, voire 60 ans (la cour des comptes est pour).

Comme au Japon suite à Fukushi­ma, un acci­dent peut aus­si provo­quer du jour au lende­main une mise à l’ar­rêt com­plète du parc (le vieil­lisse­ment aug­mente d’ailleurs ce risque), avec un retour très lent (le Japon n’a retrou­vé que 6% de sa pro­duc­tion nucléaire en 2024).

Le pou­voir macronien envis­age d’in­ve­stir dans la con­struc­tion d’EPR (six à qua­torze réac­teurs sont en pro­jet). Mais out­re le coût démen­tiel qui endet­terait le pays pour longemps, cette tech­nolo­gie n’est pas au point (seule­ment 4 instal­la­tions dans le monde, d’ailleurs en fonc­tion­nement par­tiel, dont Fla­manville en France). Surtout, alors que le coût de pro­duc­tion du nucléaire ne cesse d’aug­menter, ceux des renou­ve­lables bais­sent (solaire, éolien). Dans l’UE, la part du renou­ve­lable a d’ailleurs triplé de 2004 à 2024).

Pris dans la logique des lob­bies qui le “sou­ti­en­nent”, Macron insiste pour­tant… Et donc décide de frein­er encore une fois les investisse­ments du renou­ve­lable pour cause de “sur­pro­duc­tion” sup­posée (au pre­mier semes­tre 2025, la demande d’élec­tric­ité n’é­tait que de 230 TWh, con­tre 271 TWh pro­duits). Ce type de déci­sion pré­pare très mal le pays à l’après nucléaire, ou risque de l’en­gager dans une nou­velle fuite en avant nucléaire, tou­jours sans débat…

La fac­ture d’électricité bais­sera légère­ment à par­tir du 1er févri­er, annonce le gou­verne­ment (Le Monde, 01/2026)

Fin de l’Arenh : les asso­ci­a­tions de con­som­ma­teurs red­outent un alour­disse­ment des fac­tures d’électricité (Le Monde, 01/2026)

Élec­tric­ité : avec la fin du dis­posi­tif Arenh, vos fac­tures risquent de flam­ber dans les prochaines années (Le Parisien, 12/2025)

Élec­tric­ité : les renou­ve­lables vic­times de la sur­pro­duc­tion (Médi­a­part, 12/2025)

Prix de l’électricité : un big bang décidé en cati­mi­ni (Médi­a­part, 11/2025)

Le marché de l’électricité envoie tous les mau­vais sig­naux (Médi­a­part, 11/2025)

“Il est inac­cept­able que la réforme des tar­ifs d’EDF soit adop­tée dis­crète­ment, au détri­ment des usagers” (Le Monde, 10/2025)

Elec­tric­ité : péti­tion pour faire baiss­er la fac­ture (HACN, 09/2025)

Elec­tric­ité : le point sur la hausse des tax­es (dont celle imposée aux sans Linky) (HACN, 05/2025)