L'IA générative imposerait-elle le recours au nucléaire ?

Plusieurs articles, livres, rapports traitent de cette question. Tentative de résumé.

L'IA consomme massivement (électricité, eau, ressources minérales...) tout au long du processus de son élaboration : pour enregistrer la demande et la traiter, pour l'acheminer... mais c'est bien pour le stockage des données qui lui sont nécessaires que cette consommation est la plus importante, donc dans les data centers.

Par ailleurs, toutes les formes d'IA sont très consommatrices, mais cela prend une forme bien plus massive pour l'IA générative, qui prétend permettre à toutes et tous l'accès à des fonctions dites intelligentes remplaçant les moteurs de recherche, logiciels graphiques, traitements de texte... La "démocratisation" de l'IA promet une démultiplication des consommations.

Les data centers (centres de données) représentaient, en 2024, 1,5 % de la consommation d’électricité mondiale. D'après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les États-Unis étaient responsables de 45 % de leur consommation mondiale, devant la Chine (25 %) et l’Europe (15 %).

Cette consommation est en train d'exploser, d'après Sébastien Broca (auteur de "Mesurer la gloutonnerie numérique"). Pour The Shift Project, la consommation électrique mondiale des centres de données pourrait atteindre jusqu’à 1500 TWh/an en 2030 (contre 420 TWh en 2024).

Aux États-Unis, la voracité de l’IA a mis un terme à vingt années de consommation électrique stable : les centres de données absorbent déjà, en moyenne, 4,5 % de l’électricité nationale. Dans six États américains, ils engloutissent plus de 10 %, dont un record de 25 % en Virginie. Le Lawrence Berkeley National Laboratory estime que la consommation des centres de données passera entre 325 et 580 térawattheures (TWh) en 2028. Dans le doute, tous les acteurs ont tendance à surestimer la demande car personne ne veut être tenu responsable d’une pénurie d’électricité. "Les coûts financiers de la surconstruction spéculative sont considérables. Chaque gigawatt de capacité inutile coûte entre 1 et 2 milliards de dollars à construire".

En Europe, leur consommation pourrait passer de 97 TWh en 2023, à 200 TWh en 2030 et à 369 TWh en 2035. En Irlande par exemple (terre d'accueil des GAFAM, Amazon, Google, Meta ou Microsoft), ils ont consommé 21 % de l'électricité disponible en 2023 (plus de 28% en 2028 ?). Cela met en danger l’approvisionnement de la population et a conduit l’opérateur du réseau électrique national à suspendre jusqu’en 2028 la construction de nouveaux centres dans la région de Dublin. Pareil aux Pays-Bas où un moratoire sur les installations a été pris jusqu’en 2035, parce qu'il y a déjà des conflits d’usage avec les transports, les bâtiments ou l’industrie.

En France, la part des centres de données dans la consommation électrique française passerait - d'après le Schift Project - à 7,5 % en 2035 (contre 2% actuellement). L'Ademe, elle, estime que cette consommation électrique des centres de données pourrait être multipliée par 3,7 rien que sur le territoire français, et par 4,4 si on y intègre celle des centres de données à l’étranger pour répondre aux usages des Français (23,71 TWh/an en 2024 ; 105,25 en 2035). Et pour 2060, leur étude envisage un quasi triplement par rapport à 2035 (298,55 TWh/an) !

Cette carte a été établie par le collectif Le nuage était sous nos pieds (membre de la coalition Hiatus)

L’augmentation de la demande liée aux centres de données fait déjà croître les prix de l’électricité aux États-Unis. "On constate déjà près de 20 % d’augmentation des prix pour les usagers américains à cause de la hausse de la demande associée aux besoins de l’IA, et ce boom pourrait atteindre 40 % d’ici à 2030", précise Lucas Chancel (économiste auteur du livre Énergie et inégalités). De plus, les réseaux électriques, soumis à l’appétit dévorant de l’IA, sont confrontés à des risques de pénurie.

Aujourd'hui, plus de la moitié de l’électricité dévorée par les centres de données US reste d’origine fossile (principalement le gaz). Chris Wright, secrétaire à l’Énergie de Donald Trump et ancien PDG de Liberty Energy, qui a justement fait fortune dans le gaz de schiste (obtenu par fracturation hydraulique), déclare que "l’IA transforme l’électricité en un produit extrêmement précieux : l’intelligence."

Et ces combustibles devraient y représenter encore 40 % de tout l’approvisionnement en 2035, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Dans le Tennessee, la start-up d’intelligence artificielle générative d’Elon Musk, xAI, utilise une trentaine de générateurs de méthane — alors qu’il n’a le droit d’en utiliser que quinze — pour alimenter son supercalculateur Colossus.

Bascule dans le nucléaire ?

Bien sûr, ces capitalistes visent aussi l'attribution de tarifs "préférenciels" pour leurs consommations massives, financées par les Etats et régions d'accueil.

Dans une France pour le moment excédentaire en production électrique (d'après le gouvernement, au premier semestre 2025, la demande d'électricité n'était que de 230 TWh, contre 271 TWh produits), Enedis voit avec gourmandise la perspective d'accueillir des data centers. Déjà 26% de croissance de leur consommation entre 2019 et 2024 (pour 368 unités construites à cette date, en Ile de France, en Auvergne-Rhône-Alpes, à Marseille...). Mais la relative surproduction actuelle pourrait être très rapidement dépassée...

Ces petites centrales nucléaires présenteraient l’avantage de pouvoir alimenter directement les centres de données, en limitant les émissions de gaz à effet de serre et en s’affranchissant du réseau. Mais les problèmes techniques rencontrés et le coût de l’électricité produite font que, jusqu’à présent, aucun projet n'a été économiquement viable (d'après un rapport du Massachussetts Institute of Technology, MIT).

L'autre option est d'acheter, à des prix préférenciels, la production de centrales nucléaires existantes. Ainsi, en 2024, Amazon s’engageait dans un contrat d’achat direct avec l’opérateur de la centrale de Susquehanna, en Pennsylvanie.

Ou de faire redémarrer des centrales arrêtées. Ainsi de la relance de celle deThree Mile Island par Microsoft : ils ont signé un contrat pour obtenir sa production à partir de 2027 et pendant vingt ans.

Mais les riverains veillent : cette dernière centrale est proche de Washington et New York, et, aux États-Unis, les déchets nucléaires sont stockés à côté des centrales. De plus, certains Etats américains, après la catastrophe de Three Mile Island, ont choisi de mettre en place des moratoires sur le développement de nouvelles capacités nucléaires, dont plusieurs sont toujours en place aujourd’hui. "Les femmes sont au centre de la lutte à Three Mile Island. Mais ceux qui décident, ce sont les 'techbros', hommes blancs obsédés par l’argent et fascinés par la technologie", estime Heidi Hutner, réalisatrice du film "Radioactive : The Women of Three Mile Island", 2022).

En France, Emmanuel Macron a promis 109 milliards d’€ pour le secteur, provenant en partie (?) des Émirats arabes unis (pour six à quatorze réacteurs en projet). Lui aussi veut "ralentir" les projets d'énergie renouvelables.

Tamara Kneese, directrice du programme Climat, technologie et justice de l’ONG Data & Society, rappelle qu’à ce jour aucun data center opérationnel n'est alimenté par l’énergie nucléaire. "Beaucoup de pays, notamment en Europe, craignent d’être distancés dans la course à l’innovation et abandonnent toute velléité de régulation. C’est très dangereux car la promotion tous azimuts de l’IA s’inscrit dans un projet très clair de concentration non seulement de la richesse, mais aussi de l’énergie." 

La chercheuse compare ces nouveaux adorateurs du nucléaire à des "apprentis Oppenheimer", en référence au père de la bombe atomique.

1° L'IA, et particulièrement l'IA générative comme outil de base pour toutes et tous, n'est pas soutenable sur le plan énergétique, pour sa consommation en eau et en ressources minérales.

Elle conduit à l’intensification de l’exploitation des travailleurs et travailleuses qui produisent les ressources nécessaires à la création et à la maintenance de ses infrastructures, notamment dans les pays du sud global où elle prolonge des dynamiques néo-coloniales, avec des impacts sur les droits humains et l’exacerbation des discriminations telles que celles fondées sur le genre, la classe ou la race.

L'usage de l'IA doit être proscrit dans les domaines où elle interfère avec l'activité humaine, notamment dans l'éducation, pour l'attribution de droits sociaux, pour la surveillance des populations... Face à elle doivent primer les droits humains, sociaux et environnementaux.

L'énergie nucléaire, qui pose d'énormes problèmes de sécurité, de pollution (pour sa mise en place, son exploitation et lors du démantèlement des installations, à très long terme), et donc de santé publique, doit être remise en question. Des alternatives existent, les énergies renouvelables, bien plus souples et sûres pour les humains, pour des coûts d'investissement et d'exploitation bien moindres.

5° La production d'énergie est un bien essentiel à l’humanité. Les choix en la matière doivent être décidés démocratiquement. Cette production doit être protégée des intérêts privés : "Il est fondamental de ne pas laisser la captation de la rente énergétique à des acteurs qui ne seraient pas démocratiques". L. Chancel

Et la France ? "Après la Seconde Guerre mondiale, elle a fait passer l’énergie sous contrôle public, EDF [qui contrôle encore 77% de la production électrique française]. Le Conseil national de la résistance prônait l’éviction des grandes féodalités économico-financières de la direction de l’économie", rappelle l’économiste Lucas Chancel. "Nous vivons dans des utopies qui se sont réalisées.

La part du renouvelable dans la production d'électricité en France et en Europe

En 2024, l’électricité française est produite à partir du nucléaire (67%), de l’hydraulique (14%), de l’éolien (9%) ou du solaire (4%), du thermique issu du traitement des déchets (2%). La part du gaz représente une part infime – 3 % – utilisée par les centrales thermiques en cas d’appoint (ainsi que le charbon/fioul 0,5%).

Comparaison européenne (chiffres de 2023, avec de grosses évolutions depuis en Espagne, Allemagne ... et un peu en France)

Part de l'énergie provenant de sources renouvelables

en % en 2023

Suède

66,4 %

Finlande

50,8 %

Danemark

44,4 %

Lettonie

43,2 %

Estonie

41,0 %

Autriche

40,8 %

Portugal

35,2 %

Lituanie

31,9 %

Croatie

28,1 %

Roumanie

25,8 %

Grèce

25,3 %

Slovénie

25,1 %

Bulgarie

22,5 %

France

22,3 %

Allemagne

21,6 %

Chypre

20,2 %

Italie

19,6 %

République tchèque

18,6 %

Pays-Bas

17,4 %

Hongrie

17,1 %

Slovaquie

17,0 %

Pologne

16,6 %

Irlande

15,3 %

Malte

15,1 %

Belgique

14,7 %

Luxembourg

14,4 %

Union européenne

24,6 %

De la "dénumérisation" à l’explosion des usages : l’impact des data centers sur la consommation électrique en France auscultée (Le Monde, 01/2026)

Prospective d'évolution des consommations des centres de données en France de 2024 à 2060 (Ademe, 01/2026)

Pourquoi les États-Unis relancent le nucléaire civil (Le Monde Diplomatique, 01/2026)

Electricité : le gouvernement promeut le tout marché et le tout nucléaire au détriment des usagers (HACN, 01/2026)

IA générative : un coût écologique monstrueux, massivement contesté aux USA (HACN, 12/2025)

IA et nucléaire, l’inquiétante course à l’atome des “apprentis Oppenheimer” de la tech (Télérama, 12/2025)

Intelligence artificielle, données, calculs : quelles infrastructures dans un monde décarboné ? (The Shift Project, 10/2025)

Énergie et inégalités. Une histoire politique, de Lucas Chancel (Editions. du Seuil, 10/2025)