L’IA act européen validé, un blanc-seing à la surveillance biométrique de masse

Les jeux sont faits, la toute pre­mière régle­men­ta­tion sur l’intelligence arti­fi­cielle a été adop­tée le mer­cre­di 13 mars par les députés européens. Les 27 pays de l’U­nion européenne se sont mis d’ac­cord pour réguler l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle sur la base de la propo­si­tion négo­ciée entre la Com­mis­sion et le Par­lement européen en décem­bre 2023.

Mal­heureuse­ment, comme le red­outait La coali­tion européenne Reclaim Your Face, ce règle­ment se révèle être une maca­rade qui n’interdira pas du tout la sur­veil­lance bio­métrique de masse.

Au con­traire, elle définit, pour la pre­mière fois dans l’UE, des con­di­tions d’utilisation licites de ces sys­tèmes, en les clas­sant en trois caté­gories selon leur sup­posé niveau de risque (« lim­ités», « à haut risques » et « inter­dits »). Ces caté­gories don­neront lieu à des niveau de con­trôles dif­férents par le Bureau européen de l’IA, la nou­velle entité européenne qui sera chargée de véri­fi­er la bonne appli­ca­tion de l’IA Act et des sanc­tions finan­cières (jusqu’à 35 M€ ou 7% du CA annuel mon­di­al ou 15 M€ et 3% du CA mon­di­al) en cas de man­que­ment au règle­ment.

Toute­fois ces caté­gories sont dans les faits assez floues et souf­frent de nom­breuses excep­tions, ce qui vide le règle­ment européen de sa sub­stance et fait qu’il ne bloque en rien la recon­nais­sance faciale, mais au con­traire la légitime.

D’après la présen­ta­tion qu’en fait le Par­lement européen, « Les sys­tèmes d’IA à risque lim­ité », qui inclu­ent les sys­tèmes d’IA qui génèrent ou manip­u­lent du con­tenu image, audio ou vidéo, devront « respecter des exi­gences de trans­parence min­i­males qui per­me­t­traient aux util­isa­teurs de pren­dre des déci­sions éclairées ». La régle­men­ta­tion européenne stip­ule que les util­isa­teurs devront « être infor­més » lorsqu’ils inter­agis­sent avec l’IA, afin d’éviter la dif­fu­sion des deep­fakes (des con­tenus faux qui sont ren­dus crédi­bles par l’IA).

Mais dans les faits, le con­trôle sur les IA général­iste et généra­tive (Chat GPT, etc) sera lim­ité.

Le texte prévoit nor­male­ment une oblig­a­tion de trans­parence, ce qui implique que les entre­pris­es devront livr­er un résumé des don­nées d’entraînement des IA généra­tives (Chat GPT, etc), une doc­u­men­ta­tion tech­nique très com­plète, aux régu­la­teurs. Ils seront aus­si con­traints de mon­tr­er qu’ils tra­vail­lent en con­for­mité avec la lég­is­la­tion sur le droit d’auteur. Une mesure atten­dues par les auteurs qui est cen­sée leur per­me­t­tre de savoir si leurs con­tenus ont été exploités et, le cas échéant de deman­der une com­pen­sa­tion.

Toute­fois l’É­tat français a réus­si à rajouter une excep­tion par le biais du « secret des affaires ». L’obligation de trans­parence se retrou­ve donc mise à mal, pour ne pas dire remise en ques­tion, au pré­texte de la libre con­cur­rence.

Sur ce dossier, il sem­blerait que la start-up Mis­tral AI (équiv­a­lent français de Chat­G­PT) ait beau­coup appuyé l’exé­cu­tif français. Cédric O, co-fon­da­teur de l’en­tre­prise, a apparem­ment déployé une intense activ­ité de lob­by­ing. D’aprés radio france, l’an­cien secré­taire d’É­tat chargé du numérique con­naît les rouages admin­is­trat­ifs et a pu jouer de son influ­ence…

Les artistes auteurs risquent donc de devoir encore se bat­tre pen­dant un moment con­tre le vol de leur tra­vail par l’IA.

Par ailleurs, bien que ces sys­tèmes soient présen­tés comme étant “moins dan­gereux” que les autres, le Par­lement européen sig­nale que ces IA généra­tives sont « sus­cep­ti­bles de présen­ter un risque sys­témique », dans leurs ver­sions les plus avancées. Cer­tains de ces sys­tèmes d’IA généra­tive devraient donc en théorie rejoin­dre la caté­gorie des sys­tèmes dits à « haut risque » pour « faire l’objet d’évaluations appro­fondies ».

Évidem­ment c’est sans compter les excep­tions.

Il s’ag­it de sys­tèmes con­sid­érés comme tolérables, mais tout de même risqués, de par l’impact négatif impor­tant qu’ils pour­raient avoir « pour la san­té, la sécu­rité, les droits fon­da­men­taux, l’environnement, la démoc­ra­tie et l’État de droit ». Ce sont par exem­ple les sys­tèmes d’IA util­isés dans l’é­d­u­ca­tion, les ressources humaines ou le main­tien de l’or­dre. Ils sont donc cen­sés être sur­veil­lés de près dans le cadre de l’IA Act.

Dans les sys­tèmes à haut risque on trou­ve :

  • Les sys­tèmes d’IA qui sont util­isés dans les pro­duits rel­e­vant de la lég­is­la­tion de l’UE sur la sécu­rité des pro­duits. Cela com­prend les jou­ets, l’avi­a­tion, les voitures, les dis­posi­tifs médi­caux et les ascenseurs.
  • Les sys­tèmes d’IA rel­e­vant de domaines spé­ci­fiques qui devront être enreg­istrés dans une base de don­nées de l’UE : la ges­tion et l’ex­ploita­tion des infra­struc­tures cri­tiques ; l’é­d­u­ca­tion et la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle ; l’emploi, la ges­tion des tra­vailleurs et l’ac­cès au tra­vail indépen­dant ; l’accès et la jouis­sance des ser­vices privés essen­tiels et des ser­vices et avan­tages publics ; les forces de l’or­dre ; la ges­tion de la migra­tion, de l’asile et du con­trôle des fron­tières ; l’aide à l’in­ter­pré­ta­tion juridique et à l’ap­pli­ca­tion de la loi.

Ces sys­tèmes devront prévoir la mise en place d’une analyse d’im­pact oblig­a­toire sur les droits fon­da­men­taux. Par ailleurs les citoyens auront le droit de recevoir des expli­ca­tions sur les déci­sions pris­es par l’IA et de porter plainte.

Toute­fois, d’après ce qu’a pu voir La coali­tion européenne Reclaim Your Face du texte final, les restric­tions à l’utilisation de la recon­nais­sance faciale en temps réel et a pos­te­ri­ori prévues par la loi sur l’IA appa­rais­sent min­imes et ne s’appliqueront ni aux entre­pris­es privées ni aux autorités admin­is­tra­tives. Elles n’empêcheront donc par exem­ple pas le recrute­ment par IA (déjà en place).

Le texte final prévoirait égale­ment d’autoriser la police à class­er les per­son­nes filmées par les caméras de vidéo­sur­veil­lance en fonc­tion de leur couleur de peau. Une mesure pro­fondé­ment dis­crim­i­na­toire.

« Il est dif­fi­cile de com­pren­dre com­ment cela peut être autorisé étant don­né que la lég­is­la­tion européenne inter­dit nor­male­ment toute dis­crim­i­na­tion. Il sem­ble cepen­dant que, lorsqu’elle est pra­tiquée par une machine, les lég­is­la­teurs con­sid­èrent de telles dis­crim­i­na­tions comme accept­a­bles. » (Reclaim Your Face, com­mu­niqué de jan­vi­er 2024).

L’ac­cord trou­vé entre le Par­lement européen et le Con­seil des min­istres de l’UE, prévoit nor­male­ment l’interdiction d’un cer­tain nom­bre de sys­tèmes de sur­veil­lance et de con­trôle bio­métriques :

  • Les sys­tèmes de nota­tion sociale : qui classent les per­son­nes en fonc­tion de leur com­porte­ment ou de leurs car­ac­téris­tiques per­son­nelles… (exem­ple du crédit social en Chine) (1).
  • les sys­tèmes de caté­gori­sa­tion bio­métrique util­isant des car­ac­téris­tiques sen­si­bles (par exem­ple : opin­ions poli­tiques, religieuses, philosophiques, ori­en­ta­tion sex­uelle, race).
  • l’ex­trac­tion non ciblée d’images faciales sur Inter­net ou par vidéo­sur­veil­lance pour créer des bases de don­nées de recon­nais­sance faciale.
  • la police pré­dic­tive (lorsqu’elle est basée unique­ment sur le pro­fi­lage d’une per­son­ne ou sur l’évaluation de ses car­ac­téris­tiques)
  • les sys­tèmes de recon­nais­sance des émo­tions (2).
  • les sys­tèmes d’IA qui manip­u­lent le com­porte­ment humain pour con­tourn­er le libre arbi­tre.
  • l’IA util­isée pour exploiter les vul­néra­bil­ités des per­son­nes (par exem­ple, des jou­ets activés par la voix qui encour­a­gent les com­porte­ments dan­gereux chez les enfants).

Toute­fois, dans cette nou­velle liste, l’in­ter­dic­tion de la caté­gori­sa­tion et de iden­ti­fi­ca­tion bio­métriques des per­son­nes, ain­si que l’in­ter­dic­tion de l’u­til­i­sa­tion de sys­tèmes d’i­den­ti­fi­ca­tion bio­métrique en temps réel et à dis­tance, a dis­paru.

Par ailleurs, les négo­ci­a­teurs se sont mis d’ac­c­cord pour valid­er l’u­til­i­sa­tion sys­tèmes d’i­den­ti­fi­ca­tion bio­métrique dans les espaces acces­si­bles au pub­lic à des fins répres­sives moyen­nant « une autori­sa­tion judi­ci­aire préal­able et pour des listes d’in­frac­tions stricte­ment définies ».

Les sys­tèmes d’i­den­ti­fi­ca­tion bio­métrique à dis­tance a pos­te­ri­ori (où l’i­den­ti­fi­ca­tion a lieu après un délai impor­tant via le TAJ et le TES), pour­ront donc con­tin­uer à pour­suiv­re des « crimes graves (…) après l’ap­pro­ba­tion du tri­bunal ».

Autrement dit, les forces de l’ordre pour­ront con­tin­uer de faire de la recon­nais­sance faciale a pos­te­ri­ori (3). D’après ce qu’en a vu Reclaim your face, désor­mais, un vague lien avec la “men­ace” d’un crime pour­rait suf­fire à jus­ti­fi­er l’utilisation de la recon­nais­sance faciale rétro­spec­tive dans les espaces publics.

Par ailleurs, le texte valide l’u­til­i­sa­tion de la recon­nais­sance faciale pour un cer­tain nom­bre de cas spé­ci­fiques, comme :

  • la recherche ciblée de vic­times (enlève­ment, traite, exploita­tion sex­uelle).
  • la préven­tion d’une men­ace ter­ror­iste pré­cise et actuelle.
  • la local­i­sa­tion ou l’i­den­ti­fi­ca­tion d’une per­son­ne soupçon­née d’avoir com­mis l’un des crimes spé­ci­fiques men­tion­nés dans le règle­ment (ter­ror­isme, traite, exploita­tion sex­uelle, meurtre, enlève­ment, viol, vol à main armée, par­tic­i­pa­tion à une organ­i­sa­tion crim­inelle, crime con­tre l’en­vi­ron­nement).

C’est la rai­son pour laque­lle une mem­bre pré­sumée de la “bande à Baad­er” s’est récem­ment faite arrêtée à Berlin.

L’État Français a lit­térale­ment été au coeur des débats. Avec l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, il a ten­té de brid­er au max­i­mum la règle­men­ta­tion européenne afin de laiss­er les coudées franche aux start-up lancées sur marché des IA généra­tives, mais aus­si aux gross­es entre­pris­es de sur­veil­lance, afin d’avoir lui même les mains libres en matière de sécu­rité et de sur­veil­lance.

« la France a ten­té, jusqu’au dernier jour et en vain, d’obtenir des con­ces­sions sup­plé­men­taires, au nom de la pro­tec­tion de ses start-up d’IA. Ces points por­taient sur la régu­la­tion des « mod­èles de fon­da­tion », les grands logi­ciels capa­bles de créer du texte ou de l’image. Ces out­ils sont fab­riqués par cer­taines entre­pris­es français­es ain­si que par les géants comme Google ou Ope­nAI, le créa­teur du robot con­ver­sa­tion­nel Chat­G­PT.

Bercy et l’Elysée ont tâché de lim­iter la pub­li­ca­tion du résumé des don­nées d’entraînement de ces mod­èles à un « tiers de con­fi­ance », par exem­ple le bureau européen de l’IA créé par l’AI Act. Paris aurait aus­si aimé voir relevé le seuil de puis­sance infor­ma­tique à par­tir duquel les mod­èles les plus puis­sants sont con­sid­érés comme « sys­témiques » et soumis à des oblig­a­tions ren­for­cées d’évaluation et d’atténuation des risques (biais, dés­in­for­ma­tion, erreurs…). »

Le monde infor­ma­tique, “Intel­li­gence arti­fi­cielle : la France accepte de valid­er l’AI Act après sept mois d’opposition”.

De plus, la France a aus­si réus­si à obtenir, que le texte prévoit une révi­sion régulière des dif­férentes oblig­a­tions inscrites à l’in­térieur. Il n’est donc pas du tout cer­tain que le peu d’obligations qui ont été actées soient appliquées sur le long terme. Une vraie défaite en matière de pro­tec­tion des droits.

L’offensive de l’État français, cou­plée à la pres­sion du cal­en­dri­er (Thier­ry Bre­ton voulait à tout prix boucler ce texte avant les élec­tions européennes de juin pour éviter que celui-ci ne soit remis en ques­tion après les élec­tions), a accouché d’un texte qui ne pro­tège pra­tique­ment pas les citoyens européens de la men­ace de l’IA et laisse pleine­ment les mains libres aux États pour utilis­er la recon­nais­sance faciale.

« À l’approche des Jeux olympiques et par­a­lympiques qui se tien­dront à Paris cet été, la France s’est battue pour préserv­er ou éten­dre les pou­voirs de l’État afin d’éradiquer notre anony­mat dans les espaces publics et pour utilis­er des sys­tèmes d’intelligence arti­fi­cielle opaques et peu fiables afin de ten­ter de savoir ce que nous pen­sons. Les gou­verne­ments des autres États mem­bres et les prin­ci­paux négo­ci­a­teurs du Par­lement n’ont pas réus­si à la con­tr­er dans cette démarche. »

La coali­tion européenne Reclaim Your Face, com­mu­niqué de jan­vi­er 2024.

L’IA Act, qui entr­era en vigueur en 2025, signe donc une vic­toire pour les entre­pris­es de sur­veil­lance qui promeu­vent la recon­nais­sance faciale, et une défaite ain­si qu’une men­ace, pour tous les mil­i­tants à tra­vers l’Europe…

À nous de nous unir con­tre ce pro­jet de société dystopique.

(1) À not­er qu’i­ci, par rap­port à la pre­mière propo­si­tion du Par­lement, le classe­ment par “le statut socio-économique” a dis­paru, de même que l’ex­pres­sion de “score social”, qui aurait pu égale­ment ren­voy­er aux algo­rithmes de scor­ing util­isés par la CAF.

(2) Ceux-ci ne seront cepen­dant inter­dits que sur le lieu de tra­vail et les étab­lisse­ments d’enseignement. Cela sig­ni­fie que le règle­ment IA autoris­era de nom­breuses formes de recon­nais­sance des émo­tions – telles que l’utilisation par la police de sys­tèmes d’IA pour éval­uer qui dit ou ne dit pas la vérité aux fron­tières – bien que ces sys­tèmes ne reposent sur aucune base sci­en­tifique crédi­ble.

(3) Lors des derniers procès à l’encontre de man­i­fes­tants de Sainte-Soline au Tri­bunal de Niort, il est apparu que trois des sept prévenus avaient été iden­ti­fiés par un logi­ciel incon­nu, sur la base de pho­tos pris­es lors de la man­i­fes­ta­tion de Sainte-Soline et com­parées aux don­nées con­tenues dans le fichi­er du Traite­ment des Antécé­dents Judi­ci­aires (TAJ). Une util­i­sa­tion illé­gale cri­tiquée par l’av­o­cat de la défense Raphaël Kempf.

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