IA act au parlement UE en avril : recadrage ou promotion de l’IA partout ?

Un pro­jet de règle­ment européen sur l’In­tel­li­gence Arti­fi­cielle a été pro­posé par la Com­mis­sion européenne en avril 2021. Il devrait être débat­tu par le Par­lement Européen en avril 2023.

Son but est de fix­er des règles com­munes à l’ensemble des États mem­bres afin d’encadr­er les tech­nolo­gies faisant appel à l’intelligence arti­fi­cielle (IA), comme la bio­métrie, la nota­tion automa­tisée (sociale), l’analyse com­porte­men­tale ou encore les algo­rithmes pré­dic­tifs. Comme pour le règle­ment général sur la pro­tec­tion des don­nées (RGPD) d’avril 2016 (applic­a­ble depuis 2018), l’UE serait la pre­mière au monde à légifér­er sur un domaine par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble pour nos lib­ertés et notre vie quo­ti­di­enne, car l’IA s’in­fil­tre partout (plus encore avec la 5G).

Depuis sa dif­fu­sion, ce pro­jet est analysé et con­testé par une série d’ONG, d’abord dans le cadre de l’EDRI (Euro­pean Dig­i­tal Rights, asso­ci­a­tion qui regroupe dif­férentes organ­i­sa­tions inter­venant sur les droits numériques dans toute l’Eu­rope, dont La Quad­ra­ture du Net en France). Un pre­mier appel de 123 organ­i­sa­tions avait per­mis de porter une con­tes­ta­tion glob­ale et argu­men­tée.

Le tra­vail a été suivi dans une coali­tion plus restreinte, #Pro­tect Not Sur­veil (où on retrou­ve l’EDRI, et suiv­ie pour la France par Katia Roux, d’Amnesty Inter­na­tion­al).

Une clas­si­fi­ca­tion des IA selon leur risque pour la pop­u­la­tion

  • sys­tèmes IA qui présen­tent des risques inac­cept­a­bles pour lesquels ils seraient inter­dits, dont les sys­tèmes de nota­tion sociale. En relève égale­ment l’iden­ti­fi­ca­tion bio­métrique en temps réel dans l’espace pub­lic. Mais pas son usage a pos­te­ri­ori… La coali­tion #Pro­tect Not Sur­veil revendique cette inté­gra­tion, ce qui con­duirait à l’in­ter­dic­tion des sys­tèmes d’identification reposant sur la recon­nais­sance faciale, la démarche, les empreintes, etc., dans l’espace pub­lic.
  • sys­tèmes qui présen­tent un risque élevé qui doivent faire l’objet d’une régle­men­ta­tion stricte avec des garde-fous. C’est le cas par exem­ple des IA util­isées dans l’édu­ca­tion, dans le domaine de l’emploi, de la san­té ou encore des migra­tions.
  • sys­tèmes à risque dits lim­ités, sur lesquels pèseraient des oblig­a­tions essen­tielle­ment de trans­parence.
  • sys­tèmes à risque min­i­mum ou sans risque pour lesquels il n’y aurait pas de régu­la­tion.

La coali­tion vise à faire remon­ter cer­taines appli­ca­tions dans la caté­gorie supérieure pour obtenir leur inter­dic­tion ou une pro­tec­tion des citoyens plus com­plète. Elle veut aus­si obtenir la sys­té­ma­ti­sa­tion d’é­tudes d’impact sur les droits humains et la trans­parence sur les algo­rithmes util­isés dans les ser­vices publics. Enfin, elle milite pour le ren­force­ment des pou­voirs des citoyens, notam­ment les plus affec­tés par ces sys­tèmes, pour qu’ils puis­sent intro­duire des recours quand ils sont impactés.

A l’in­verse, le jeu des gou­verne­ments et des indus­triels est de faire descen­dre les sys­tèmes d’IA dans la clas­si­fi­ca­tion de façon à ce que les exi­gences soient moin­dres ! La France par­ti­c­ulière­ment essaie de met­tre en avant le droit d’ex­cep­tion (pour motifs de san­té, de ter­ror­isme…) qui ferait sor­tir ces sys­tèmes de toute forme d’in­ter­dic­tion ou d’en­cadrement…

L’usage des IA dans le cadre de la poli­tique migra­toire de l’UE est par­ti­c­ulière­ment con­testée car c’est dans ce domaine que les dérives sont les plus grandes, comme nous l’avions inven­torié ici (avec les cas extrêmes des détecteurs de men­songe et des robots tueurs).

D’après Katia Roux, “pour le moment, les sys­tèmes d’IA util­isés dans le domaine des migra­tions sont classés à haut risque, mais pas à risque inac­cept­able. Alors que, selon nous, cela devrait être le cas pour plusieurs d’entre eux, comme l’identification bio­métrique à dis­tance ou encore l’usage des drones. Ces sys­tèmes sont intrin­sèque­ment dis­crim­i­na­toires et por­tent atteinte à la dig­nité humaine.”

De même, les sys­tèmes d’analyse pré­dic­tive visant par exem­ple à déter­min­er un port de migra­tion devraient être inter­dits, tout d’abord parce qu’ils sont dan­gereux et ensuite parce qu’ils vont à l’encontre du droit fon­da­men­tal à deman­der l’asile.

Le pro­jet, en l’état, va créer un dou­ble stan­dard en matière de droits humains qui n’est pas accept­able. Il ne peut y avoir un sys­tème de droits humains pour les citoyens européens et un autre pour les migrants.”

Lien avec la loi française JO 2024 (bien­tôt en dis­cus­sion à l’AN)

Ce texte vise à autoris­er une expéri­men­ta­tion de sur­veil­lance algo­rith­mique (donc rel­e­vant de l’IA) durant les Jeux olympiques de Paris de 2024. Le gou­verne­ment assure que ce dis­posi­tif ne servi­ra pas à iden­ti­fi­er des per­son­nes mais unique­ment à détecter automa­tique­ment des événe­ments anor­maux. Pour Katia Roux, “Nous remet­tons en cause cette affir­ma­tion. Ces sys­tèmes col­lectent bien des don­nées per­son­nelles, com­porte­men­tales. Ils peu­vent donc bien per­me­t­tre d’identifier une per­son­ne. Quand ces caméras iso­lent par exem­ple une manière de marcher, de se déplac­er, elles repèrent un indi­vidu.

De plus, ces sys­tèmes de détec­tion d’événements caté­gorisent des per­son­nes pour déduire une inten­tion. Ce sont des tech­nolo­gies qui n’ont jamais fait leur preuve sci­en­tifique­ment. Et elles génèrent des atteintes à la vie privée, des dis­crim­i­na­tions, des biais, des erreurs qui ont été plusieurs fois prou­vées par des études.

Ce pro­jet de loi sur les JO pour­rait donc aller à l’encontre du débat sur l’IA act au Par­lement européen, et la France se posi­tion­nerait en cham­pi­onne d’Europe de la sur­veil­lance, ce qui peut don­ner l’exemple à d’autres pays” [les illibéraux par exem­ple].

Les axes de la contestation de l’ IA Act en matière de migrations selon la coalition #Protect Not Surveil

1) Interdire les pratiques nuisibles de l’IA dans le contexte de la migration

Les lég­is­la­teurs doivent inter­dire :

  • Sys­tèmes d’analyse pré­dic­tive util­isés pour prévenir les migra­tions qui exac­er­beront la vio­lence aux fron­tières et entraîneront des refoule­ments
  • Les éval­u­a­tions de risques automa­tisées et les sys­tèmes de pro­fi­lage qui con­sacrent le racisme et les préjugés et por­tent atteinte à la dig­nité humaine et au droit à la non-dis­crim­i­na­tion
  • Les “détecteurs de men­songe” et toutes les tech­nolo­gies pseu­do-sci­en­tifiques qui pré­ten­dent caté­goris­er les per­son­nes et déduire leurs émo­tions sur la base de leurs don­nées bio­métriques
  • L’i­den­ti­fi­ca­tion bio­métrique à dis­tance dans les espaces acces­si­bles au pub­lic, y com­pris à la fron­tière et à l’in­térieur et autour des cen­tres de déten­tion qui per­me­t­tent une sur­veil­lance de masse.

2) Réglementer tous les systèmes à haut risque d’IA en migration

Les lég­is­la­teurs doivent veiller à ce que la loi sur l’IA régle­mente tous les types de sys­tèmes d’IA util­isés dans le cadre de la migra­tion…
Tous les sys­tèmes d’IA util­isés dans le cadre des migra­tions devraient être soumis à des mesures de sur­veil­lance et de respon­s­abil­i­sa­tion…

3) Veiller à ce que la loi sur l’IA s’applique aux énormes bases de données migratoires de l’UE

L’ar­ti­cle 83 doit être mod­i­fié pour garan­tir que l’IA faisant par­tie de bases de don­nées infor­ma­tiques européennes à grande échelle entre dans le champ d’ap­pli­ca­tion de la loi sur l’IA…

4) Faire de la loi sur l’IA de l’UE un instrument de protection

Il n’y aura jamais de jus­tice sans un sys­tème de respon­s­abil­ité et de trans­parence. La vio­lence, les repous­soirs et les décès causés par les sys­tèmes d’IA res­teront incon­nus si la loi sur l’IA ne garan­tit pas aux gens le droit de con­tester les vio­la­tions qu’ils ont subies et si la sur­veil­lance publique est entravée.

Les lég­is­la­teurs doivent veiller à ce que la loi européenne sur l’IA per­me­tte aux per­son­nes de deman­der jus­tice, à ce qu’elle garan­tisse la trans­parence publique, à ce qu’elle prévi­enne les dom­mages causés par les sys­tèmes d’IA dan­gereux et à ce qu’elle assure une sur­veil­lance lorsque les sys­tèmes d’IA sont util­isés dans le cadre de la migra­tion et du con­trôle des fron­tières.