Les jeux vidéo intégrés aux parcours éducatifs ?

C’est un réel pro­jet du pou­voir, révélé par la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radiofrance, struc­ture qui compte 12 jour­nal­istes et mène un tra­vail d’en­quête en pro­fondeur, hon­neur du ser­vice pub­lic. Matignon l’a d’ailleurs validé, mal­gré l’opposition du min­istère de la San­té et de pro­fes­sion­nels du secteur.

Cela démon­tre une fois de plus le mépris du macro­nisme pour l’é­d­u­ca­tion, con­sid­érée comme un sim­ple appen­dice de sa poli­tique économique et budgé­taire. Et son inco­hérence quand, d’un côté il pré­tend pro­téger les enfants des effets des écrans, des réseaux soci­aux… et de l’autre il promeut leur usage ludique et com­péti­tif qui a si peu à voir avec une démarche éduca­tive, respon­s­able en matière de san­té.

Ci-dessous inté­gral­ité de l’enquête de la cel­lule (on a ren­con­tré son autrice lors du col­loque Dénumérisons). Elle se base notam­ment sur l’ex­péri­men­ta­tion menée dans l’a­cadémie de Ver­sailles, à par­tir de 2022, avec les mêmes acteurs…

Selon des doc­u­ments révélés par la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France, Matignon a validé la pro­mo­tion du “Esport” en milieu sco­laire entre 2026 et 2030, mal­gré l’opposition du min­istère de la San­té.

Jouer à Super Smash Bros, League of Leg­ends, Just Dance ou Val­o­rant à l’é­cole, plutôt que taper dans un bal­lon dans la cour ou faire ses devoirs à l’é­tude. Un rêve longtemps jugé inac­ces­si­ble pour beau­coup d’en­fants et d’ado­les­cents. Mais aus­si, pour l’in­dus­trie du jeu vidéo en quête de nou­veaux joueurs.

Selon les infor­ma­tions de la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France, ce scé­nario, que d’au­cuns pour­raient imag­in­er invraisem­blable, pour­rait devenir réal­ité. La cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France a eu accès à la stratégie nationale “Esport 2026–2030”, validée par Matignon à l’is­sue d’une con­cer­ta­tion inter­min­istérielle, le 8 avril dernier.

Extraits du compte ren­du de la stratégie nationale Esport 2026–2030 (Doc­u­ment Cel­lule Inves­ti­ga­tion de Radio France)

Selon cette stratégie, que l’exé­cu­tif prévoy­ait de ren­dre publique à la fin du mois de mai, en marge des cham­pi­onnats du monde de Rock­et League organ­isés à Paris du 22 au 24 mai, la France s’ap­prête à pro­mou­voir en milieu sco­laire la pra­tique du esport, le for­mat “com­péti­tion” du jeu vidéo (en ligne ou en salle).

Par­mi les mesures pri­or­i­taires de cette nou­velle stratégie inter­min­istérielle, qui vise à dévelop­per et accueil­lir de grands évène­ments esport pour soutenir l’in­dus­trie numérique française et l’at­trac­tiv­ité de la France à l’é­tranger, le volet sco­laire occupe une place cen­trale, avec des dis­po­si­tions pour le moins éton­nantes. Qua­tre axes sont ain­si prévus pour “inté­gr­er l’e­s­port dans les par­cours édu­cat­ifs et sco­laires”.

Le doc­u­ment prévoit d’abord la créa­tion de parte­nar­i­ats entre étab­lisse­ments sco­laires et acteurs privés du secteur du jeu vidéo. Il prévoit égale­ment d’ “inscrire l’e­s­port dans les par­cours édu­cat­ifs”, sans davan­tage de pré­ci­sions sur les modal­ités con­crètes.

L’exé­cu­tif entend égale­ment “lancer un pro­gramme nation­al inti­t­ulé ‘Esport et Édu­ca­tion’ ”, pour “sen­si­bilis­er les jeunes aux débouchés pro­fes­sion­nels de cette indus­trie”. Enfin, il est prévu de “dévelop­per des out­ils péd­a­gogiques à des­ti­na­tion des enseignants”, ain­si que des “sup­ports de sen­si­bil­i­sa­tion pour les familles”.

Extrait de la stratégie nationale Esport 2026–2030 (Doc­u­ment Cel­lule Inves­ti­ga­tion de Radio France)

Dans les doc­u­ments que nous avons con­sultés, l’ar­gu­men­taire économique occupe une place car­di­nale. La stratégie entend à la fois “pro­mou­voir et encadr­er la pra­tique” tout en œuvrant au “développe­ment économique” de la fil­ière, comme le souhaitait Emmanuel Macron, dès 2022 lors d’une récep­tion dédiée à l’e­s­port à l’Elysée.

La stratégie gou­verne­men­tale met en avant un dou­ble con­stat. D’un côté, le poten­tiel économique du jeu vidéo de com­péti­tion : un marché mon­di­al estimé à 12 mil­liards d’eu­ros d’i­ci 2030, des “fleu­rons français” – notam­ment l’édi­teur de jeux Ubisoft – et un vivi­er d’usagers mas­sif, avec près de 40 mil­lions de joueurs en France. De l’autre, un “secteur frag­ile sur le plan économique” dont il faut “diver­si­fi­er les sources de revenus”.

Mais cette inté­gra­tion de l’e­s­port dans le par­cours édu­catif pour soutenir une fil­ière ne fait pas l’u­na­nim­ité, au sein même du gou­verne­ment. D’après nos infor­ma­tions, les arbi­trages de la stratégie nationale esport ont été actés lors d’une réu­nion informelle, le 14 jan­vi­er dernier, en présence de représen­tants du cab­i­net de Sébastien Lecor­nu et de plusieurs min­istères (Sports, Édu­ca­tion nationale, Intérieur, Cul­ture). Mais deux par­ties prenantes essen­tielles de la “task force inter­min­istérielle esport” étaient absentes ce jour-là : le min­istère de la San­té et la Milde­ca (Mis­sion inter­min­istérielle de lutte con­tre les drogues et les con­duites addic­tives).

Or, selon des doc­u­ments obtenus par la cel­lule inves­ti­ga­tion, la direc­tion générale de la san­té (DGS), l’ad­min­is­tra­tion cen­trale du min­istère de la San­té chargée des poli­tiques de san­té publique, et la Milde­ca, en charge de la lutte con­tre les addic­tions, s’op­posent avec fer­meté à plusieurs mesures de la stratégie. Notam­ment à l’ou­ver­ture de con­sul­ta­tions sur les paris esportifs, aujour­d’hui illé­gaux, mais aus­si au déploiement de l’e­s­port à l’é­cole. La DGS et la Milde­ca aler­tent en effet sur les risques liés aux usages inten­sifs des jeux vidéo – séden­tar­ité, trou­bles du som­meil, fragilités psy­chiques, con­duites addic­tives. Aucune de leurs recom­man­da­tions n’a été retenue dans la stratégie défini­tive.

Selon nos infor­ma­tions, la Direc­tion générale de la san­té et la Milde­ca ne se con­tentent pas d’ex­primer des réserves. Elles dénon­cent le rejet de leurs amende­ments, rap­pelant que l’Organ­i­sa­tion mon­di­ale de la san­té recon­naît, depuis 2019, les trou­bles liés au jeu vidéo comme une patholo­gie. Elles met­tent aus­si directe­ment en cause la cohérence de la posi­tion gou­verne­men­tale – alors même que l’exé­cu­tif affirme vouloir, par ailleurs, lim­iter l’ex­po­si­tion des enfants aux écrans.

Les alertes de la DGS et de la Milde­ca sur de pos­si­bles con­flits d’in­térêts n’ont pas non plus été pris­es en compte. Car, pour jus­ti­fi­er l’ar­rivée de l’e­s­port à l’é­cole, le gou­verne­ment s’ap­puie sur une expéri­men­ta­tion menée dans une ving­taine de col­lèges et lycées de l’a­cadémie de Ver­sailles : le pro­jet Educ Esport.

Un pro­gramme lancé en 2022 dans le cadre de l’ap­pel à pro­jets “Inno­va­tion dans la forme sco­laire” du plan France 2030, via la Banque des Ter­ri­toires : des “ate­liers d’e­s­port encadrés” par des enseignants. Env­i­ron 3 000 élèves de col­lèges et de lycées de l’a­cadémie de Ver­sailles invités à jouer lors d’ate­liers “encadrés” d’e­s­port d’1h30 chaque semaine à League of Leg­ends, Super Smash Bros, Rock­et League ou Val­o­rant. Des jeux en ligne très pop­u­laires, mais con­nus pour leur fort poten­tiel d’usage exces­sif. Selon l’a­cadémie de Ver­sailles, con­tac­tée par la Cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France : “Le temps effec­tif de jeu ne dépasse pas 50 min­utes. Les cours ne sont pas per­tur­bés par le pro­jet car les élèves sont inscrits dans ces ate­liers en marge des cours”.

L’ini­tia­tive vise, selon un doc­u­ment de présen­ta­tion du pro­jet, à “explor­er les poten­tial­ités éduca­tives de l’e­s­port en con­texte périsco­laire”, en s’ap­puyant notam­ment sur la col­lecte de “don­nées quan­ti­ta­tives rel­a­tives aux per­for­mances cog­ni­tives, psy­choso­ciales et numériques des élèves”. En clair : mesur­er si la pra­tique du jeu vidéo à l’é­cole peut amélior­er cer­taines capac­ités cog­ni­tives des élèves – comme l’at­ten­tion ou la mémoire.

Extraits de la présen­ta­tion du pro­jet Educ Esport (Doc­u­ment Cel­lule Inves­ti­ga­tion de Radio France)

Mais le mon­tage du pro­jet soulève de nom­breuses inter­ro­ga­tions. Si l’É­tat a financé l’opéra­tion à hau­teur de deux mil­lions d’eu­ros via la Caisse des Dépôts, deux autres mil­lions d’eu­ros ont été injec­tés par les por­teurs du pro­jet, notam­ment l’a­cadémie de Ver­sailles (site dédié) mais aus­si ArmaTeam, une société spé­cial­isée dans l’or­gan­i­sa­tion de com­péti­tions de jeux vidéo. C’est d’ailleurs ArmaTeam qui finance la thèse du doc­tor­ant chargé d’éval­uer les effets de l’e­s­port sur les élèves, à hau­teur de 160 000 euros [NDLR : une étude québé­coise, bien qu’­ef­fec­tuée sur un échan­til­lon lim­ité, peut apporter d’autres répons­es].

Ain­si, selon un doc­u­ment de présen­ta­tion du pro­jet de recherche, “l’employeur ArmaTeam, qui ani­me les séances esportives dans les vingt étab­lisse­ments sco­laires, assure égale­ment les for­ma­tions des enseignant(es) et organ­ise les tournois inter-étab­lisse­ments en fin d’an­née sco­laire. Il pren­dra aus­si en charge le finance­ment de la par­tic­i­pa­tion à des con­grès (…) ain­si que les frais de tra­duc­tion, de relec­ture et de pub­li­ca­tion des arti­cles sci­en­tifiques pro­duits au cours des trois années du pro­jet”. “L’ar­gent part effec­tive­ment du compte d’Ar­mateam, mais c’est l’ar­gent de la banque des ter­ri­toires que nous util­isons pour financer cette étude”, assure Rémy Chan­son, le PDG d’Armateam, dont la société est mem­bre de France Esports, le lob­by du secteur.

Quant au comité sci­en­tifique du pro­jet, il est dirigé par Nico­las Besombes, maître de con­férences à l’u­ni­ver­sité Paris Cité, lui aus­si admin­is­tra­teur de France Esports, dont il a été vice-prési­dent jusqu’en 2021. Inter­rogé par la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France, Nico­las Besombes, qui se présente sur son pro­fil Linkedin comme “pro­fesseur, chercheur, con­sul­tant”, affirme exercer aujour­d’hui ses fonc­tions au sein de France Esport à titre bénév­ole. Il recon­naît néan­moins con­duire par ailleurs des mis­sions rémunérées de con­seil et de pro­mo­tion de l’e­s­port, notam­ment auprès de la Fédéra­tion inter­na­tionale du sport uni­ver­si­taire, de la Fédéra­tion française de bas­ket-ball ou encore du Comité inter­na­tion­al olympique.

Quant aux résul­tats de la recherche expéri­men­tale menée sur les col­légiens et lycées de l’Académie de Ver­sailles, il évoque des résul­tats “déce­vants”. “Ce n’est pas à la hau­teur de nos espérances. Que ce soit en ter­mes de mémoire de tra­vail ou d’in­hi­bi­tion, on n’a pas vu de résul­tat d’amélio­ra­tion des capac­ités cog­ni­tives sur notre groupe expéri­men­tal (qui joue au jeu vidéo) par rap­port à notre groupe con­trôle”. De son côté, Rémy Chan­son assure que “les résul­tats ne sont pas atten­dus avant juin 2028. Il est beau­coup trop tôt pour en tir­er des con­clu­sions”.

Enfin, dernier point auquel le min­istère de la San­té s’é­tait fer­me­ment opposé : le pilotage de la stratégie par un comité de liai­son réu­nis­sant des acteurs privés – édi­teurs, équipes, organ­isa­teurs de com­péti­tions, dif­fuseurs – ain­si que des “experts sec­to­riels”, afin de “ren­forcer la coor­di­na­tion entre acteurs éta­tiques et privés”. Là encore, cet aver­tisse­ment est resté let­tre morte.


Extrait de la stratégie nationale Esport 2026–2030 sur le comité de liai­son qui pilote la stratégie (Doc­u­ment Cel­lule Inves­ti­ga­tion de Radio France)

Selon une source proche du dossier : “La France cherche à faire entr­er la pra­tique des jeux vidéo à fort risque d’usage exces­sif dans les par­cours édu­cat­ifs sur la base d’une expéri­men­ta­tion financée et pilotée par l’in­dus­trie du jeu vidéo. Cette déci­sion est incom­préhen­si­ble – ou, mal­heureuse­ment, trop facile­ment com­préhen­si­ble”.

Inter­rogés par la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France, plusieurs pro­fes­sion­nels de san­té dénon­cent un con­tre­sens san­i­taire. “Com­ment peut-on pro­mou­voir les jeux vidéo à l’é­cole, alors que les ado­les­cents sont déjà exposés à un risque accru de dia­bète de type 2 et d’obésité, avec seule­ment 42 % des étab­lisse­ments respec­tant les 30 min­utes quo­ti­di­ennes d’ac­tiv­ité physique oblig­a­toire ?”, s’in­surge le car­di­o­logue François Car­ré, mem­bre de la com­mis­sion sur les usages des écrans mise en place à la demande d’Em­manuel Macron en 2024.

Même inquié­tude du côté d’O­livi­er Phan, médecin psy­chi­a­tre et spé­cial­iste des addic­tions chez les ado­les­cents : “faire entr­er les jeux vidéo à l’é­cole, c’est un cheval de Troie pour des indus­triels qui se font de l’ar­gent sur le dos des plus frag­iles, et pour quels béné­fices ? La lec­ture et les math­é­ma­tiques ne s’ap­pren­nent pas en jouant aux jeux vidéo”. “La France va livr­er les plus jeunes à l’in­dus­trie du jeu vidéo en ligne dont la rentabil­ité repose sur la manip­u­la­tion de l’at­ten­tion et sur l’inci­ta­tion aux dépens­es en ligne, et dont les pra­tiques ont con­duit à la recon­nais­sance du ‘trou­ble du jeu vidéo en ligne’ comme un com­porte­ment de type addic­tif. Tout ça avec le sou­tien de l’É­d­u­ca­tion nationale !” réag­it égale­ment Ser­vane Mou­ton, vice-prési­dente de la com­mis­sion sur les usages des écrans.

Côté gou­verne­ment, alors même que la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France a pu con­sul­ter le doc­u­ment final de la stratégie, validé et tam­pon­né par les ser­vices du Pre­mier min­istre en vue d’une présen­ta­tion à la fin du mois, ain­si que des échanges d’e-mails entre min­istères indi­quant bien que “la stratégie esport est arbi­trée”, le cab­i­net de Sébastien Lecor­nu affirme, après récep­tion de nos ques­tions, que “la stratégie esport n’est pas arrêtée” et que “le gou­verne­ment con­tin­ue de se mobilis­er pleine­ment afin d’aboutir à une pra­tique mieux encadrée sur le plan juridique”. Il assure par ailleurs qu’ “en aucun cas il n’est prévu d’in­té­gr­er l’e­s­port aux pro­grammes de l’É­d­u­ca­tion nationale”.

S’agis­sant des paris esportifs, le gou­verne­ment indique “ne pas envis­ager leur légal­i­sa­tion à ce stade”, tout admet­tant qu’il “exam­ine dif­férentes pistes per­me­t­tant de péren­nis­er économique­ment le secteur tout en garan­tis­sant la sécu­rité de ses acteurs et de ses joueurs”. Con­cer­nant l’ab­sence de prise en con­sid­éra­tion des alertes, Matignon assure que “le min­istère de la San­té et la Milde­ca ont tou­jours été asso­ciés dans l’élaboration de la stratégie et dans les dif­férents échanges qui en découlent”.

Lire les répons­es com­plètes du cab­i­net de Sébastien Lecor­nu aux ques­tions de la Cel­lule Inves­ti­ga­tion de Radio France

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