“La dictature Pronote”, livre d’une adolescente sur les effets néfastes du logiciel de vie scolaire

Dans l’article Pronote : flicage des collégiens et lycéens … et de leurs profs, réalisé à partir de sources diverses, nous dénoncions un logiciel pernicieux qui s’est imposé lors des confinements comme « indispensable » pour les relations avec les parents ou pour la gestion des établissements. Nous constations qu’il change radicalement le suivi éducatif en augmentant la pression sur les élèves, qu’il accroît les tensions entre parents et enseignant.es et met l’ensemble du système scolaire sous la dépendance d’un opérateur privé.

L’interview ci-dessous (tirée de Télérama) de l’autrice du livre « La Dictature Pronote », Élia Lataste, est particulièrement intéressante puisqu’elle permet l’analyse de ce système numérique par quelqu’un qui l’a subi pendant plusieurs années.

Pronote (ou tout autre logiciel de « gestion de la vie scolaire ») n’est pas obligatoire, et certaines équipes éducatives ne l’ont pas adopté ou l’ont écarté. Il serait temps que, dans tous les établissements, cette question soit mise en débat, et qu’au delà de l’aspect « pratique », soit réfléchie l’influence réelle de ces outils sur les relations humaines et la vision éducative qu’ils induisent.

Pression, manque de liberté, intrusion… Dans son essai, Élia Lataste, 17 ans, se penche sur les conséquences négatives du logiciel utilisé par des millions d’élèves, de parents, de personnel de vie scolaire et d’enseignant.es. Et ne lui fait pas de cadeau.

Interface entre les parents, les enseignant.es et les élèves, notes et bulletins, devoirs à faire à la maison, professeur.es absent.es… Les logiciels de vie scolaire sont arrivés dans les établissements au début des années 2000. Et devenus « indispensables » lors de la crise sanitaire. Leur usage est aujourd’hui remis en question dans plusieurs établissements. Restreindre les heures d’accès, faire en sorte que les élèves puissent s’en passer, rendre obligatoire un agenda papier…

De nombreuses tentatives de se « désengager » de Pronote sont testées, mais l’outil numérique prend de la place. Élia Lataste, 17 ans, élève de terminale générale en Gironde, a subi Pronote toute sa scolarité et invite, dans un court essai, à réfléchir aux conséquences de son utilisation.

Vous avez intitulé votre livre La Dictature Pronote. Le mot est très puissant. Quand et comment ce logiciel a pris « le contrôle de [votre] vie » ?
La dictature Pronote est une expression de mon père, un jour où il m’a vue, une énième fois, m’énerver toute seule dans ma chambre après le logiciel. C’est à ce moment qu’il a commencé à comprendre l’ampleur de cette machine et qu’il m’a conseillé d’écrire dessus. Quand tu connais Pronote, ce titre n’est pas choquant. J’ai connu le logiciel avec le confinement, et c’est devenu compliqué quand j’ai commencé à avoir plus d’esprit critique, notamment au lycée. Je me suis dit que ce n’était pas normal de devoir tout le temps surveiller ce qui y est inscrit. Comment font les enfants qui n’ont pas de téléphone, pas d’ordinateur ? J’ai entendu des professeur.es qui disaient que c’était à nous de nous débrouiller pour avoir tout le temps accès à Pronote. Parfois, j’ai vu des devoirs ou des commentaires s’afficher pour le jour même, ou bien à 22 heures la veille. C’était hallucinant.

Vous écrivez : « Nous sommes les esclaves de Pronote ». Qu’est-ce qui est le plus intrusif avec ce logiciel ?
La façon dont les choses s’affichent. Les notes, les devoirs, c’est quelque chose d’assez basique quand on est à l’école. Quand ils sont publiés sur Pronote alors qu’on est chez nous, que la sonnerie a retenti depuis longtemps, qu’on n’est pas censé avoir un.e professeur.e en face de nous, ce n’est pas normal. Les notes sont inscrites alors qu’on ne nous a même pas rendu les copies ! Parfois, on ne sait même plus à quoi cela correspond, il y a la note, sans titre. Ou bien on n’a pas le moindre retour en classe sur une évaluation, ni même la copie.

Vous expliquez dans le livre que vous consultez Pronote de très nombreuses fois dans la journée, du matin au soir, tard. Qu’il y a quelque chose d’addictif.
Ce qui rend ce logiciel addictif est l’accumulation perpétuelle. Parfois des professeur.es nous préviennent : « Je vais mettre ça en ligne dans la journée » ; « je risque de mettre tel devoir » ; « vous verrez telle note apparaître« , etc. Ça crée de l’attente. Alors on va vérifier, plusieurs fois. Soit pour s’avancer, soit parce qu’effectivement on a envie de connaître notre note. Récemment, il y a eu des restrictions d’horaires pour y accéder, notamment le soir, mais je trouve cela insuffisant. Dès que l’ultime sonnerie se fait entendre, on ne devrait plus pouvoir ajouter de devoirs. C’est comme si on rappelait les gens qui partent de leur boulot : « Ah mince, tu n’as pas fait ça, fais-le avant de partir ». Les devoirs n’ont rien à faire sur Pronote. L’élève doit noter et prendre en charge cette question-là. Un agenda, c’était très bien, il n’y avait pas d’ajout possible.

Qu’avez-vous observé de la relation des enseignants à Pronote ?
Selon les témoignages que j’ai recueillis, la plupart des professeur.es n’aimeraient pas du tout cet outil. Ils disent à peu près la même chose que les élèves : c’est très intrusif et cela représente beaucoup de travail. Ils ne doivent pas faire d’erreur quand ils notent un élève absent au risque d’entraîner une panique totale. Pronote réagit à la seconde : une fois l’appel validé, ça arrive directement à la vie scolaire. Et paf ! on appelle les parents pour une absence non justifiée. La question de l’immédiateté pose problème. Voire le flicage.

Cela impacte-t-il aussi la relation de l’adolescent avec ses parents ?
Pronote trahit la confiance entre l’adulte et l’enfant, parce que l’adulte a un accès total à la vie de l’enfant. Quand l’élève rentre de cours, son parent connaît déjà toute sa journée. C’est une forme de contrôle. Le bulletin, avant même de paraître en format papier, d’être donné ou envoyé aux parents, est déjà sur Pronote. Il y a un côté assez vicieux de la plateforme : tout montrer d’un seul coup, sans possibilité de discuter, d’exposer des arguments ni même de cacher ponctuellement quelque chose. En fait, on n’a plus de vie privée à l’école, ça n’existe plus. Absolument tout est signalé sur Pronote. Ceux qui ont inventé ce système souhaitent que l’école continue en dehors de l’école, même pendant les vacances. Mes parents n’ont pas de plateforme ou de logiciel pour que leur patron les surveille pendant leurs vacances. Ni de travail qui s’ajoute.

Quelles conséquences avez-vous observé sur vous, vos camarades, votre santé mentale ?
Sous prétexte qu’on est jeune, des sortes d’ »éponges à connaissances« , on peut être en lien avec l’école n’importe quand, comme si on n’avait que ça comme vie. Comme si l’école était le point culminant, le centre de notre existence. Mais en fait non. Pronote supprime le droit à la déconnexion. On pourrait nous dire qu’il suffit de ne pas regarder, mais c’est plus compliqué que ça : il y a la peur de rater une info, la menace d’une punition ou d’un zéro. Les élèves que j’ai interrogé.es évoquaient une perte de confiance en eux et en leurs parents, qui les fliquent ou les rabaissent. Sur Pronote, la meilleure note de la classe est affichée, la « pire« , notre note à nous et la moyenne. Les parents et les élèves font très vite des comparaisons. Ça provoque une forte pression, quel que soit le niveau scolaire de l’élève. Sans parler de la question de l’omniprésence de l’écran. Ouvrir Pronote, c’est d’abord une angoisse. Ce livre était un moyen de porter la voix de ceux qui ont souffert, souffrent et souffriront de Pronote.

La Dictature Pronote, Elia Lataste

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