Ce 7 juillet dernier, deux décisions sont intervenues : d’un coté l’arrêt de la Cour d’appel de Paris pour Marine Le Pen, jugée une nouvelle fois coupable de détournements de fonds publics (pour 4 millions d’€ !), mais bénéficiant d’une peine d’inéligibilité calibrée pour ne pas la gêner ; de l’autre le vote par l’Assemblée Nationale d’une loi visant à instaurer une “présomption de légitime défense” en faveur des forces de l’ordre qui font usage de leur arme.
Rien à voir ? Un article de Basta! sur cette loi “de présomption” rappelle la paternité du Front National (avant le RN). Et, si elle a été présentée par un LR, c’est avec le plein appui du ministre L. Nunez qui a déclenché un examen “en urgence” sous l’article 44.3 (vote bloqué qui empêche les députés de discuter d’amendements à la loi).
Pour M. Le Pen, l’accueil plus que bienveillant de la droite au pouvoir lors du jugement montre de quel côté ils penchent. Depuis des années : voir le livre “Du rempart au boulevard”, analysé par Politis en 2024. L’adoption de la loi “présomption de légitime défense” rentre bien dans la même logique, celle d’une facilitation de l’accès au pouvoir de l’extrême droite, avec la bénédiction d’un E. Macron.
Analyse de la loi par Amnesty France
enrichi d’éléments tirés de Reporterre
Le 7 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté la loi sur la “présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre”. C’est un vote de la honte : 313 députés ont dit oui pour considérer légal tout tir de policier ou gendarme [POUR : Ensemble, Les Démocrates, Horizons, Droite républicaine, Rassemblement national, UDR ; CONTRE : France insoumise, Socialistes, Écologiste et social, Gauche démocrate et républicaine]. Ce qui s’est joué le 7 juillet est une bascule historique pour notre État de droit. Cette loi revient à offrir aux forces de l’ordre un “permis de tuer”.
Nahel avait 17 ans. Le 27 juin 2023, à 8h15, un policier le tue à bout portant lors d’un contrôle routier à Nanterre. La bataille médiatique débute alors. Certains veulent présenter Nahel comme le pire des délinquants. Mais son casier judiciaire est vierge. Nahel est un adolescent. Alors oui, il conduit sans permis. Mais dans son quartier, il pratique aussi le rugby, cherche à se bâtir un avenir, à nourrir ses rêves. Jusqu’au drame. La vidéo funeste tourne en boucle : une voiture jaune, un policier casqué, une arme pointée et puis le tir.
Avec la nouvelle proposition de loi soutenue par le gouvernement, s’il n’y avait pas cette vidéo, le tir du policier responsable de la mort de Nahel serait considéré comme légal. Autrement dit, le policier, aujourd’hui poursuivi pour homicide volontaire, aurait pu ne jamais être mis en examen.
D’où vient cette proposition de loi ? La proposition de loi “présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre” a été initialement déposée par le député Les Républicains (LR) Éric Pauget. Débattue en janvier 2026, sans avoir été votée, elle revient donc le 7 juillet 2026, après un amendement du gouvernement, soutenu par Laurent Nunez. Et cet amendement est allé un cran plus loin : la loi ne porte plus sur la “légitime défense des forces de l’ordre” mais instaure une “présomption de légalité des tirs”.
La logique même de cette loi porte atteinte à l’État de droit. Pour en mesurer sa gravité, nous avons décrypté en 5 points ce qu’elle changerait concrètement.
1. Tout tir de policier sera considéré légal
Aujourd’hui, un tir de policier ou gendarme doit être démontré comme étant strictement nécessaire et proportionné. Demain, il sera automatiquement présumé légal.
Cette nouvelle loi s’appuie sur une législation plus ancienne adoptée en 2017 connu sous le nom de l’article L.435–1 du Code de la sécurité intérieure. Derrière ce nom abstrait, se cache en réalité un changement majeur : la loi vient élargir les conditions dans lesquelles les forces de l’ordre peuvent utiliser leurs armes. Concrètement, un policier ou un gendarme peut ouvrir le feu sur une personne qu’il pense “susceptible” de représenter un danger. Or, depuis son adoption, les tirs mortels de policiers sur des véhicules ont été cinq fois plus nombreux qu’avant 2017.
C’est dans ce contexte déjà alarmant que la nouvelle loi s’inscrit. Plutôt que de corriger les failles de la loi de 2017, la nouvelle loi soutenue par le gouvernement les aggrave. Jusqu’ici, en cas de tir, une enquête doit vérifier si les conditions exigées par l’article L.435–1 sont bien réunies. Avec la nouvelle loi, cette vérification ne sera même plus nécessaire : à chaque fois qu’un policier utilisera son arme, le tir sera automatiquement considéré comme légal.
La France est l’un des pays européens où la police tue le plus depuis 20 ans
Ces vingt dernières années, la police française est celle qui aurait tué le plus de citoyens en Europe, ce que confirment les recherches du sociologue Sebastian Roché (notamment auteur de La police contre la rue). En 2025, 49 personnes ont été tuées en France à la suite d’une intervention des forces de l’ordre. En 2026, en seulement six mois, on compte 26 personnes tuées (d’après le site Désarmons-les).
La France a déjà été épinglée en 2024 par le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies pour son “recours excessif à la force”. Par ailleurs, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) alerte : “Cette réforme présente un risque vraisemblable d’augmentation du nombre de personnes tuées ou blessées lors d’opérations de police ou de gendarmerie.”
2. Ce sera aux familles des victimes d’apporter les preuves, plus à l’État
Aujourd’hui, si un policier ou gendarme utilise son arme et tue, c’est à l’État de démontrer que le tir mortel était strictement nécessaire et proportionné. Demain, ce sera aux familles, en plein deuil, de prouver le contraire.
C’est une inversion inédite de la charge de la preuve que propose cette nouvelle loi. Quand un agent de l’État tue, c’est à l’État de justifier cet acte. Mais dès lors que le tir est présumé légal, ce sera aux familles des victimes de prouver que le tir responsable de la mort de leur proche était illégal. Comment apporter des preuves en plein deuil ? Comment prouver quelque chose sans avoir été présent, sans accès aux caméras, aux rapports, aux témoignages des agents des forces de l’ordre ?
Les instances internationales sont pourtant très claires sur le sujet : la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a affirmé qu’il appartenait bien à l’État de prouver que le recours à la force était nécessaire, et non aux victimes. Cette proposition de loi serait donc contraire aux décisions de la CEDH.
Les tirs mortels des forces de l’ordre ne sont pas des faits divers isolés. Ils peuvent toutes et tous nous toucher, de près ou de loin : un frère, un voisin, une connaissance du même quartier. Si cela arrivait, ce sera notamment à vous, de prouver que le tir du policier n’était pas légal.
C’est un fait : les tirs mortels lors de simples contrôles routiers sont nombreux et en augmentation en France. Nahel, Souheil, Adam, Aboubacar, Olivio… tous ont été tués par un tir de policier ou de gendarme. Avec cette loi, le tir aurait d’emblée été considéré comme légal. Mais alors, qui pour rendre des comptes ?
“Nous avons porté plainte mais il y a eu un classement sans suite. Le procès verbal du procureur indiquait qu’il y avait eu une disparition de plusieurs pièces dans le dossier. On a découvert après que les vidéos des caméras de surveillance de la ville avaient disparu.” Samia El Khalfaoui, tante de Souheil, tué par la police le le 4 août 2021
“Avec cette loi, il n’y aurait plus de doute sur la légitimité de l’action des policiers ! Là où on pouvait pointer les défaillances de l’enquête, elles ne seraient plus considérées comme des défaillances. Il y aura encore moins de procès et plus de non-lieux !” Issam El Khalfaoui, père de Souheil tué par la police le 4 août 2021
3. Il pourrait ne plus y avoir de vraies enquêtes
Aujourd’hui, les enquêtes sur les tirs mortels de policiers sont déjà très longues et difficiles et beaucoup n’aboutissent pas. Demain, le travail d’enquête sera considérablement affaibli et certaines enquêtes pourraient être réduites à une simple formalité.
Les premières heures d’une enquête sont cruciales pour la collecte de preuves : c’est là qu’on récupère les images de vidéosurveillance avant qu’elles ne soient effacées, qu’on saisit les téléphones avant que des messages ne disparaissent, qu’on interroge les témoins à chaud. Et c’est surtout là, qu’on place le policier ou gendarme inculpé en garde-à-vue pour recueillir rapidement sa version des faits. Or, avec la nouvelle loi, le policier ne serait plus automatiquement considéré comme suspect et donc, pourrait ne pas être placé en garde à vue puisque son tir serait présumé légal. Sans garde à vue, on empêche le recueil de preuves cruciales à l’enquête.
Olivio Gomez avait 28 ans, père de trois enfants. Le 17 octobre 2020, il rentre tranquillement chez lui à Poissy. Une voiture de police le suit jusqu’en bas de son immeuble. Les policiers sortent de leur véhicule pour procéder à un contrôle. Olivio n’obtempère pas immédiatement et avance légèrement sa voiture, juste avant de sortir lui aussi. Mais un policier tire, trois balles. Olivio meurt en bas de chez lui.
Une enquête s’ouvre, les images des caméras de vidéosurveillance sont récupérées à temps : elles montrent que la “légitime défense” invoquée par le policier ne tient pas. Six ans après les faits, le policier est condamné à 10 ans de prison pour meurtre. Une sentence historique.
Pendant six années, le petit frère d’Olivio, Leonel Gomes, s’est battu aux côtés de sa famille pour obtenir justice. “On sait que rien ne te ramènera. Mais au moins, la justice a reconnu ta dignité. On continuera de raconter ton histoire, pas seulement pour toi, mais pour que plus aucune famille n’ait à vivre ça.”
Si la loi portée aujourd’hui par le gouvernement avait existé en 2020, le tir responsable de la mort d’Olivio aurait été présumé légal. Avec cette légalité présumée, il n’y aurait plus aucune nécessité d’agir vite pour récolter les preuves : dans le cas du meurtre d’Olivio, les images de vidéosurveillance ayant permis de faire avancer l’enquête auraient pu être écrasées avant le début de l’enquête. Sans ces preuves, l’enquête serait restée au point mort et la condamnation du policier aurait pu ne jamais avoir eu lieu.
C’est tout l’enjeu de cette nouvelle loi : en affaiblissant les mécanismes permettant une enquête indépendante et efficace, elle rendrait les enquêtes plus difficiles encore qu’elles ne le sont aujourd’hui.
4. Les personnes racisées encore plus exposées
Aujourd’hui, les personnes racisées sont déjà les plus ciblées par les contrôles de police. Demain, elles pourraient être les plus touchées par les conséquences de cette loi.
Avec une loi qui donnerait un “permis de tuer” aux policiers, les personnes racisées risquent d’être encore plus exposées qu’elles ne le sont déjà. Car c’est un fait que nous documentons depuis des années : un jeune homme “perçu comme noir ou arabe” a vingt fois plus de risques d’être contrôlé que le reste de la population selon le Défenseur des droits. En étant plus contrôlé, il est, de fait, plus exposé à un risque de tir mortel.
Et, d’après le docteur en science politique Paul Le Derff : “Il y a 7 à 9 fois plus de risques qu’une personne immigrée, descendante d’immigrée ou étrangère trouve la mort dans une intervention de police.”
Selon l’agence de presse Reuters, la majorité des personnes tuées par la police dans un véhicule étaient racisées. C’était le cas de Nahel, d’origine algérienne.
5. Le sentiment d’impunité des policiers risque d’entraîner une augmentation du nombre de tirs
Aujourd’hui, l’impunité existe déjà au sein de la police. Demain, ce sentiment serait démultiplié et pourrait, de fait, entraîner une augmentation du nombre de victimes de tirs de policier.
Instaurer une présomption de légalité des tirs revient à dire aux forces de l’ordre que quoi qu’elles fassent, elles partent alors avec une longueur d’avance juridique. En présumant légal un tir, cela risque de venir renforcer le sentiment d’impunité au sein des forces de l’ordre. Moins de 2 % des affaires ont abouti à une condamnation ferme (sur 437 cas) entre 2017 et 2026.
En 2024, l’IGPN a ouvert 38 enquêtes liées à l’usage d’une arme. Dans les 14 affaires mortelles, les personnes visées étaient le plus souvent armées, mais l’une d’elles tenait seulement un téléphone portable. Au jour de la publication du rapport, la justice avait conclu à la légalité du tir dans douze dossiers, et les deux autres enquêtes étaient toujours en cours.
Un schéma qui risque d’inciter les forces de l’ordre à avoir recours à leurs armes avec moins de précautions et donc, mathématiquement, risque d’augmenter le nombre de victimes. “On est en train de modifier une loi pour fabriquer de l’impunité” s’inquiète Nathalie Tehio, la présidente de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH).
La France a déjà été condamnée à plusieurs reprises par la Cour européenne des droits de l’Homme pour violation du droit à la vie. Inscrit à l’article 2 de la Convention européenne des droits de l’Homme, ce principe “impose de protéger la vie mais aussi de mener une enquête effective en cas de décès”, rappelle Nathalie Tehio. Son arrêt le plus marquant est celui rendu le 27 février 2025, concernant un jeune manifestant tué par une grenade offensive lancée par un gendarme, lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens. Il s’appelait Rémi Fraisse.
En votant cette loi, le gouvernement et 313 députés viennent de porter atteinte à l’État de droit. Soyons clairs : nul ne conteste la difficulté du métier de policier ou de gendarme, ni les dangers quotidiens et réels auxquels ils font face. Mais pour protéger ceux qui nous protègent, cela doit se faire dans le respect de l’État de droit.
Or, inscrire une présomption de légalité des tirs des forces de l’ordre dans la loi n’a rien d’une législation digne d’un État de droit. Au contraire, cette loi viendrait l’affaiblir et inscrirait en France un nouveau marqueur de pratique autoritaire. À un an de l’élection présidentielle, notre État de droit doit être préservé et non pas détricoté. Nous appelons désormais le Sénat à rejeter cette loi.
