Montage par Discose à partir de photos des Ami·es de la Plaine de Saint-Péray
Sur l’usage illégal de la reconnaissance faciale par la police française, le site Disclose nous a beaucoup appris :
- qu’elle en était dotée depuis 2015 (logiciel de Briefcam, société israélienne qui équipe aussi certaines polices municipales, dans la région à Roanne, Moirans, dans le Rhône…).
- qu’elle était intégrée depuis 2022 dans les téléphones de service des policiers et gendarmes (“NEO”, pour “Nouvel équipement opérationnel”). Voir dans cet article la vidéo réalisée par Camille Reporter et le guide de La Quadrature du Net “Contrôles d’identité : défendons-nous contre la reconnaissance faciale”.
- dans un nouvel article, Disclose nous montre la logique de cette application et ses liens avec une “politique du chiffre” autour du nombre d’amendes forfaitaires délictuelles (AFD) attribuées.
Médiapart nous présente le jugement victorieux obtenu devant le tribunal de Valence ce 6 juillet, concernant huit militants qui avaient bloqué un pont pour protester contre un projet autoroutier. Ils avaient été identifiés à l’aide de la reconnaissance faciale, après avoir été pris en photo à leur insu. Le tribunal a reconnu un procédé déloyal et les a tous relaxés. Dans sa plaidoirie, leur avocat a utilisé le travail de La Quadrature du Net et de Disclose.
Le tribunal de Valence limite les dérives de la reconnaissance faciale (extraits)
Dès midi, plusieurs dizaines de personnes, des militant·es de l’association Alterre, du collectif “Les ami·es de la Plaine” et leurs soutiens, s’étaient rassemblé·es devant le palais de justice pour une série de prises de parole dans l’attente du début de l’audience, à 14 heures. Huit militant·es jugé·es ce jour-là ont fait l’objet d’une identification par reconnaissance faciale. Et, malgré la faiblesse des charges retenues contre elles et eux, certain·es ont déjà passé plusieurs jours en prison.
Les faits remontent au jeudi 14 mai quand, pour médiatiser la lutte contre un projet de construction de déviation à Saint-Péray (Ardèche), objet d’un recours devant le tribunal administratif, les militant·es ont déployé deux banderoles proclamant “On fait pas l’pont” pour bloquer la circulation, puis de suspendre deux militant·es, de chaque côté de l’édifice. Selon les images de vidéosurveillance, dont des captures ont été diffusées à l’audience, les militant·es sont ainsi arrivé·es à 6 h 18, ont installé leur matériel, provoquant très vite l’intervention de la police. À 6 h 58, les banderoles sont décrochées. Les personnes suspendues au pont, elles, sont décrochées à 8 h 25. Les procès-verbaux décrivent une arrestation “dans le calme” de personnes qui n’opposent aucune résistance.
Interpellé·es, les huit militant·es invoquent dans un premier temps leur droit au silence. Ils et elles refusent de décliner leur identité, de donner leurs empreintes digitales et leur ADN. Comme l’avait raconté à l’époque StreetPress, les enquêteurs les ont photographié·es à leur insu dans le hall du commissariat par une policière à l’aide de son téléphone portable. Filmé·es lors de leurs auditions, les prévenu·es racontent de multiples pressions ou humiliations policières afin de les pousser à dévoiler leur identité. “Lorsque j’ai vu la caméra, sur le coup, je me suis dit : bon, le principe de filmer, c’est de protéger la personne interrogée”, a témoigné lors de l’audience leur avocat. “Mais quand j’ai demandé pourquoi c’était filmé, on m’a répondu : on n’a pas à vous le dire. De toute manière, on les a identifiés grâce aux RG [Renseignements généraux – ndlr]. On a même menacé de m’exclure du commissariat…”

Il est apparu peu avant l’audience que l’outil de reconnaissance faciale a commis au moins une erreur, et peut-être davantage. “Un gardien m’a interpellé en m’appelant Marius, se souvient l’un des prévenu·es ayant reconnu son identité. J’ai juste pensé que c’était un prénom qu’il m’attribuait comme ça, au hasard. Je lui ai donc répondu. Je n’avais pas compris qu’en fait, il m’avait attribué une mauvaise identité…” Ce “bug” dans le logiciel est du pain bénit pour la défense.
Les policiers n’ont pas fait le déplacement jusqu’à la prison pour récupérer les relevés d’empreintes digitales, et les versions numérisées envoyées par l’administration pénitentiaire étaient de trop mauvaise qualité. Les images de vidéosurveillance se sont avérées illisibles, en raison d’une incompatibilité entre les logiciels des enquêteurs et de la justice. Lors de l’audience, leur avocat a pu montrer une nouvelle erreur des enquêteurs (photo d’une personne identifiée par erreur comme l’une des prévenu.es).
Cela lui a permis d’attaquer le dispositif juridique et technique utilisé quotidiennement par les forces de l’ordre sur une base juridique particulièrement fragile : “photographie comportant des caractéristiques techniques permettant de recourir à un dispositif de reconnaissance faciale (photographie du visage de face)”, mentionné dans l’article R40-26 du Code de procédure pénale qui traite des données pouvant être enregistrées dans le fichier de traitement d’antécédents judiciaires (TAJ). Le fichier TAJ regroupe les informations sur toute personne impliquée dans une enquête judiciaire, mise en cause à quelque stade que ce soit ou relaxée, y compris les victimes. Plus de 19 millions de personnes y sont ainsi inscrites, avec plus de 8 millions de photographies. L’utilisation du fichier TAJ et de la reconnaissance faciale, aux seules fins d’authentification des personnes, a été validée par le Conseil d’État au mois d’avril 2022.
Pour l’avocat cet usage est problématique, et il demande au tribunal de transmettre une question préjudicielle à la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), afin d’étudier sa conformité avec le droit européen. “Comment les images sont-elles recueillies ? Rien ne le dit dans le texte”, a‑t-il pointé. “Comment contester le recours à ce logiciel ? Comment les fonctionnaires l’utilisent-ils ? Quelle est la marge d’erreur ? Certains de mes clients ont été en détention à cause de ce logiciel.” Il s’en est pris aussi aux méthodes policières : “comment les personnes ont pu être prises en photo dans le hall du commissariat, ‘en loucedé’ alors qu’ils sont sur le banc ? Si vous validez cet élément de preuve, les policiers vont se mettre à filmer les suspects partout. C’est une preuve complètement déloyale !”
“C’est dommageable d’avoir à en arriver là pour une action militante qui est peut-être fondée et juste”, a reconnu la procureure. “Ça a pris une tournure que ça n’aurait jamais dû prendre. Je tiens à le dire.” Mais elle considère dans le même temps que “les infractions étaient constituées”. Et requiert une même peine pour l’ensemble des prévenu·es : trois mois de prison avec sursis, 500 € d’amende et 300 € d’amende supplémentaire, avec sursis pour l’une d’entre elles, pour refus de prélèvement. Plus étonnant, la procureure annonce requérir cette même peine pour le cas de la personne identifiée à tort. Selon elle, la responsabilité de cette injustice incomberait à la militante. “Charge à elle de prendre sur sa conscience de faire condamner une personne innocente”, a‑t-elle estimé, provoquant une vague d’indignation dans la salle.
“C’est dans la droite ligne de tout ce dossier : c’est n’importe quoi !”, s’indigne une autre avocate de la défense. “Dans ce dossier, des personnes se sont déjà retrouvées inscrites au TAJ à tort. ‘Marius’ est inscrit au TAJ et va le rester. Le droit au silence est une garantie fondamentale. Mes clients n’ont fait qu’user de ce droit. Et pour cela, cinq ont terminé en détention…”
Les interventions successives des sept prévenu·es présent·es ont ensuite fait basculer l’audience. Notamment, “vous nous avez enfermés pendant trois jours pour une banderole ! Si ç’avait été des agriculteurs à notre place, cela ne serait jamais arrivé. Que trois magistrats aient validé cette décision, c’est éminemment politique !” Après plus de 2h30 d’audience et 1h de délibéré, le tribunal a annoncé le rejet de la question préjudicielle concernant la consultation du fichier TAJ à l’aide de la reconnaissance faciale, mais a estimé que “l’exigence de loyauté dans le recueil de la preuve peut être rattachée au principe de procès équitable. Et celui-ci s’impose tout particulièrement à l’autorité publique”. “Les enquêteurs ont procédé sans accord ni information préalable des personnes”, en employant des méthodes “destinées à contourner la loi” et “un stratagème qui porte atteinte aux droits essentiels des personnes poursuivies, à commencer par le droit au silence”.
Tous les actes de procédure obtenus grâce à ces moyens déloyaux ont donc été annulés, et les personnes mal ou pas identifiées relaxées de toutes les charges. Pour le reste, “l’infraction de mise en danger d’autrui n’était pas caractérisée”, et celle d’entrave à la circulation, bien caractérisée mais la “manifestation [s’étant] déroulée à une heure de faible affluence, avec un mode opératoire non violent et sans rébellion”, “disproportionnée dans la liberté d’expression et de manifestation.” Verdict suivi d’une explosion de joie dans la salle, avant que les prévenu·es ne sortent sous les applaudissements.
Les nouveaux apports de Disclose (extraits)
Laurent Nuñez, le ministre de l’intérieur, affirmait publiquement au Sénat, le 1er avril dernier que le recours à la reconnaissance faciale lors des contrôles d’identité est strictement interdit en France. “Cette technique n’est pas légale. Il n’y a donc aucune raison que je la cautionne ; au contraire, je la dénonce”.
Le 19 mai 2026 pourtant, il est 23h35 quand des policiers en civil s’approchent de deux hommes qui discutent à côté d’un bar d’une rue endormie de Ménilmontant, dans le 20e arrondissement de Paris. Un des agents, membre de la brigade anticriminalité (BAC) du quartier, démarre un contrôle en s’aidant de son téléphone de service NEO : d’un doigt, il fait défiler à l’écran des personnes fichées dans le TAJ, examine sa cible et compare.

Interrogée sur les agissements de ces policiers, la direction du commissariat du 20e arrondissement fait savoir qu’elle n’a “pas le droit de répondre à ce genre de question”. Plusieurs fonctionnaires interrogés par Disclose et France 2 affirment qu’ils n’ont reçu aucune consigne récente de leur hiérarchie directe. Un policier de la région parisienne explique utiliser l’application de reconnaissance faciale “tous les jours”, malgré la déclaration de Laurent Nuñez et les risques encourus — une peine de 3 à 5 ans de prison et jusqu’à 300 000 euros d’amende. “Le ministre de l’intérieur a dit que c’est illégal, explique le policier. Mais le truc, c’est qu’ils ne peuvent pas vérifier les accès au logiciel de Reco-TAJ de tous les flics”. Pour lui, l’ancien préfet de police de Paris est coincé : “Demain, s’il nous dit que ça ne va pas, il aura tous les syndicats de police sur le dos.”
Voir vidéo L’oeil du 20 heures, France 2 “RECONNAISSANCE FACIALE Quand la police en abuse” : https://www.franceinfo.fr/replay-jt/france‑2/20-heures/enquete-francetv-mais-non-ce-n-est-pas-moi-quand-l-outil-de-reconnaissance-faciale-des-forces-de-l-ordre-identifie-la-mauvaise-personne_8092685.html
D’après lui, c’est la “course aux chiffres” qui les pousserait à faire usage de cette fonctionnalité pendant un contrôle d’identité. Une politique qui tient en trois lettres : AFD, pour “amendes forfaitaires délictuelles”. Le lien entre les amendes et l’addiction à la reconnaissance faciale est confirmé par un policier de Marseille : “Il est demandé aux effectifs de rapporter chaque jour du chiffre donc ‘AFD stup, sauvette’, au détriment du vrai boulot de policiers de terrain”. “C’est d’abord pour cette raison que l’appli du TAJ avec reco faciale est généralisée sur les NEO.” Par exemple, “une prise de 1 kg de cocaïne est égale à 0,02 gr de shit verbalisé en AFD. Donc, un policier qui fait 50 AFD pour du shit sera considéré comme meilleur qu’un policier qui fait une prise de 1 kg de cocaïne.”
Entre 2019 et 2024, la distribution d’AFD est passée de 57 300 à 499 900, selon un rapport de la Cour des comptes publié en mars. Si les magistrats soulignent que “certains agents ont déclaré procéder à des reconnaissances faciales grâce au fichier TAJ”, il est impossible, à ce jour, de savoir combien d’amendes reposent sur cet usage prohibé. En revanche, on sait qui sont les premiers visés : “des gens issus de l’immigration, des personnes typées Afrique du nord ou Afrique noire”. Des cibles d’autant plus faciles, qu’elles pensent que “ce n’est pas dans leur intérêt de se plaindre, surtout si elles sont dans des situations administratives compliquées”.
La pratique confine parfois au harcèlement : “dans certains quartiers, y a des jeunes qu’on contrôle 20 fois par mois, on les passe à la Reco-TAJ pour vérifier s’il n’y a pas eu un délit entre temps”. D’après le gendarme, cette course à l’amende dopée à l’intelligence artificielle encourage donc les abus, mais aussi le racisme au sein des forces de l’ordre. Une analyse qui fait écho au témoignage de plusieurs jeunes d’un quartier populaire de Marseille, rencontrés au printemps par Disclose et la journaliste Camille Reporter. “On ne compte même plus le nombre de fois où [les policiers] nous prennent en photo, sans même nous demander la carte d’identité”. Et si “on refuse, ils se mettent à nous taper dessus”.
