Souveraineté industrielle et … course aux armements


Soutenir l’agrandissement des usines élec­tron­iques en France, c’est défendre la “sou­veraineté indus­trielle” et laiss­er le reste du monde en paix ?

Au con­traire, prévient Celia Izoard dans sa pré­face à l’ouvrage “Anatomie d’une puce” (som­maire du livre en fin d’ar­ti­cle), issu d’un col­loque inter­na­tion­al “Semi-con­duc­teurs, l’impossible relo­cal­i­sa­tion”, organ­isé par le col­lec­tif grenoblois STop­Mi­cro. Pour elle, les mécan­ismes de cette sup­posée “sou­veraineté” sont aux fonde­ments du ren­force­ment impér­i­al et de la course à l’armement.

Ce texte a été dif­fusé dans le mag­a­zine Ter­restres.

La voyez-vous, la borne de val­i­da­tion des cartes de trans­port ? C’est le gros rec­tan­gle gris d’en­v­i­ron un mètre cinquante de haut que vous passez à l’en­trée du métro. Il y a quelques jours, quand je suis descen­due dans une sta­tion à Toulouse, des technicien·nes avaient ouvert ces bornes pour la main­te­nance. On voy­ait ce qui est d’or­di­naire invis­i­ble : l’in­térieur. Au milieu de fils de toutes les couleurs, j’ai vu des plaques en époxy vert d’une quar­an­taine de cen­timètres de long.

Sur ces cartes élec­tron­iques se déploie une sorte de ville à l’améri­caine : des aligne­ments de points argen­tés, des lumières rouges, des tours cylin­driques, des blocs rec­tan­gu­laires. Cer­tains de ces rec­tan­gles, noirs, entourés de petits traits argen­tés per­pen­dic­u­laires, ressem­blent à des entre­pôts logis­tiques minia­tures avec leurs aligne­ments de camions : voici les puces élec­tron­iques, appelées aus­si semi-con­duc­teurs ou encore cir­cuits inté­grés.

J’ai ren­con­tré Hubert Cros, con­cep­teur de sys­tèmes élec­tron­iques pour des entre­pris­es du Sud-Ouest. Il m’a racon­té que dans une borne comme celle-ci, on utilise quelques dizaines de puces. On en trou­ve près de 160 dans un télé­phone, env­i­ron 3 500 dans une voiture hybride. Leur puis­sance de cal­cul varie con­sid­érable­ment. Une puce de la borne de val­i­da­tion peut con­tenir jusqu’à 10 000 tran­sis­tors, mais celles que l’on trou­ve dans les serveurs des data cen­ters (util­isées par exem­ple pour les cal­culs en “intel­li­gence arti­fi­cielle”) con­ti­en­nent autour de 100 mil­liards de tran­sis­tors : dix mil­lions de fois plus.

Tou­jours est-il que cette sim­ple borne des­tinée à lire une carte de trans­port, ouvrir la bar­rière et émet­tre un bip posi­tif ou un bop négatif selon la valid­ité de la carte, cet objet que l’on peine aujour­d’hui à qual­i­fi­er de “high tech”, néces­site déjà près d’un mil­lion de com­posants élec­tron­iques à lui seul. À l’in­térieur de cet objet inutile, aux final­ités marchan­des et bureau­cra­tiques, on pour­rait retrou­ver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raf­finés dans des endroits dif­férents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de mon­tage et d’assem­blage éclatés sur plusieurs con­ti­nents.

À l’im­age de ces bornes, depuis une quar­an­taine d’an­nées, la vie dans les pays rich­es est irriguée par des puces élec­tron­iques omniprésentes et invis­i­bles. Dans une brochure d’in­for­ma­tion pour le grand pub­lic, l’asso­ci­a­tion européenne des entre­pris­es de semi-con­duc­teurs (ESIA) se plaît à rap­pel­er que les semi-con­duc­teurs sont indis­pens­ables “aux soins médi­caux cri­tiques”, “aux infra­struc­tures d’eau”, “à l’a­gri­cul­ture durable qui nour­rit le monde” [1]. Dans le même doc­u­ment, elle explique que “la fab­ri­ca­tion de semi-con­duc­teurs est l’ac­tiv­ité de fab­ri­ca­tion la plus com­plexe que l’on con­naisse actuelle­ment. Avant d’at­tein­dre le stade du pro­duit final, une puce peut faire 2,5 fois le tour du monde et tra­vers­er 80 fron­tières”. Com­ment en sommes-nous arrivé·es là ?

Il y a des tech­nolo­gies emblé­ma­tiques de cer­taines formes poli­tiques. Le méti­er à tiss­er mécanique, par exem­ple, cristallise le cap­i­tal­isme indus­triel anglais du 19siè­cle : le coton pro­duit en Inde, les usines tex­tiles de Man­ches­ter ali­men­tées au char­bon, les coton­nades ven­dues aux marchands d’esclaves africain·es. La puce de sili­ci­um, elle, est un pur pro­duit de l’hégé­monie néolibérale des puis­sances occi­den­tales des années 2000. Pro­duire un tel objet néces­site d’avoir amassé des quan­tités inouïes de cap­i­taux excé­den­taires (grâce aux réformes néolibérales) et d’être le béné­fi­ci­aire ultime de chaînes d’ap­pro­vi­sion­nement d’une com­plex­ité prodigieuse, répar­ties sur des dizaines de pays. Au fond, la puce est la quin­tes­sence du “mode de vie impér­i­al” tel que les soci­o­logues alle­mands Brand et Wis­sen l’ont défi­ni : un quo­ti­di­en où les objets les plus ordi­naires sont des pro­duits hyper­mon­di­al­isés reposant sur des rela­tions de pou­voir asymétriques.

Déco­ra­tion de la tour Per­ret, à Greno­ble, lors du week-end de mobil­i­sa­tion des 28,29 et 30 mars 2025

Cʼest la pax amer­i­cana qui a ren­du pos­si­ble la Sil­i­con Val­ley et ses chaînes d’ap­pro­vi­sion­nement ten­tac­u­laires. Si cette dom­i­na­tion mon­di­ale n’avait pas existé, nat­u­ral­isée au début des années 2000 au point de pass­er pour “la fin de l’his­toire”, si le monde n’avait pas été cet espace de libre-échange com­mod­é­ment organ­isé pour acha­lan­der les multi­na­tionales occi­den­tales, il ne serait venu à l’idée de per­son­ne de numéris­er les activ­ités humaines. Il paraît incon­cev­able de ren­dre une société entière dépen­dante, pour sa survie, d’un objet qui repose sur l’ac­tiv­ité de dizaines de mines aux qua­tre coins du monde, fran­chissant 80 fron­tières dif­férentes avant d’at­tein­dre le stade du pro­duit final. En d’autres ter­mes : le numérique est une tech­nolo­gie impéri­ale. Que devient-elle quand l’em­pire vole en éclats ?

Le vent tourne, l’em­pire occi­den­tal se lézarde et se frag­mente. Depuis quelques années, la planète n’est plus cette base logis­tique com­mode, amé­nagée par les poli­tiques de la Banque mon­di­ale et du Fonds moné­taire inter­na­tion­al pour acha­lan­der les multi­na­tionales occi­den­tales. La Chine, deux­ième puis­sance économique mon­di­ale, ne peut plus être con­sid­érée comme un sous-trai­tant de l’élec­tron­ique. Elle a con­stru­it des monopoles sur les métaux cri­tiques et pour­rait envahir Taïwan, où la majorité des puces élec­tron­iques du monde sont fab­riquées.

L’hégé­monie est ter­minée, il y a plusieurs empires en con­cur­rence pour les ressources et les marchés. Con­ver­ties au cap­i­tal­isme, les class­es dirigeantes des BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émi­rats arabes unis, Indonésie et Éthiopie) veu­lent des métaux, des semi-con­duc­teurs, etc. pour pro­duire peu ou prou les mêmes objets : des voitures, des avions, des armes, des satel­lites, des télé­phones, des écrans et le reste de l’in­fra­struc­ture numérique.

En Europe, aux États-Unis, les entre­pris­es exi­gent de leurs États qu’ils les aident à garan­tir leur appro­vi­sion­nement en matières pre­mières et en com­posants. Qu’ils ouvrent des mines et des usines, qu’ils réin­dus­tri­alisent les ter­ri­toires dont ces mêmes entre­pris­es ont démé­nagé il y a vingt ans pour aug­menter leurs prof­its. En 2022, le gou­verne­ment fédéral des États-Unis a voté un “Chips Act” pour sub­ven­tion­ner la pro­duc­tion de puces élec­tron­iques dans le pays. En 2023, les député·es européen·nes votent à leur tour l’Euro­pean Chips Act, une réplique de cette loi visant à pro­duire sur le con­ti­nent 20 % de la demande européenne de semi-con­duc­teurs. À Crolles, près de Greno­ble, l’É­tat a promis 2,9 mil­liards d’€ pour sub­ven­tion­ner l’a­gran­disse­ment de l’u­sine ST Micro­elec­tron­ics, un groupe fran­co-ital­ien dont le siège est en Suisse.

Mais peut-on seule­ment rap­a­tri­er ces chaînes d’ap­pro­vi­sion­nement mon­di­ales ? Au sein de la classe poli­tique, per­son­ne ne sem­ble se pos­er cette ques­tion, pour­tant cru­ciale : est-il pos­si­ble de pro­duire des puces élec­tron­iques dans un seul pays, ne serait-ce que sur un seul con­ti­nent ? Pas plus qu’on ne se demande sérieuse­ment si on peut pro­duire des bat­ter­ies élec­triques, des armes et des satel­lites à par­tir d’un seul con­ti­nent. Est-ce de l’ig­no­rance, du cynisme ? Tout le monde sem­ble avoir oublié que l’in­dus­tri­al­isme est fondé sur l’im­péri­al­isme – sur les “échanges”, comme dis­ent les manuels sco­laires.

L’in­dus­trie auto­mo­bile française s’est con­stru­ite avec du caoutchouc et du cuiv­re con­go­lais, du plomb et du cobalt maghrébins, du nick­el kanak, du pét­role moyen-ori­en­tal, etc. Les chaînes d’ap­pro­vi­sion­nement de ST Micro­elec­tron­ics aujour­d’hui sont mille fois plus longues, imbriquées et com­plex­es que celles de l’en­tre­prise Renault dans les années soix­ante. Le fait que ST Micro­elec­tron­ics, à Crolles, ait plus de 6 600 four­nisseurs directs [2] donne une idée de la com­plex­ité des process dont dépend ce gigan­tesque site. La moin­dre puce de quelques mil­limètres peut con­tenir des dizaines de métaux dif­férents : arsenic, tan­ta­le, titane, anti­moine, gal­li­um…. Pour­tant, que ce soit à droite, à gauche ou chez les écol­o­gistes, tout le monde applau­dit ces investisse­ments de “sou­veraineté tech­nologique” qu’on appelle même “relo­cal­i­sa­tions”.

Nous voici à Greno­ble, où toute une indus­trie de l’élec­tric­ité et de l’élec­tron­ique est instal­lée de longue date pour béné­fici­er de l’eau des mon­tagnes. Les entre­pris­es de semi-con­duc­teurs implan­tées depuis les années 1990 ont régulière­ment aug­men­té leurs prélève­ments d’eau, si bien qu’en une décen­nie, la con­som­ma­tion de ST Micro­elec­tron­ics a presque dou­blé.

Et ce alors même que les épisodes de sécher­esse se mul­ti­plient et s’ag­gravent. Après l’été 2022, un été canic­u­laire, le col­lec­tif STop­Mi­cro est entré en scène en déposant des caiss­es et des caiss­es de bouteilles devant Eaux de Greno­ble Alpes, la régie chargée du ser­vice de l’eau dans l’ag­gloméra­tion. 336 litres exacte­ment, autant que les entre­pris­es ST Micro­elec­tron­ics et Soitec en con­som­meront à chaque sec­onde après leur agran­disse­ment. À eux deux, ces sites engloutiront autant d’eau qu’une ville de 400 000 habitant·es et autant d’élec­tric­ité qu’une ville de 230 000 habitant·es.

La pop­u­la­tion de la région est prob­a­ble­ment inquiète de voir dis­paraître ses ressources en eau, comme la plu­part d’en­tre nous. Mais il y a un mur qui l’em­pêche de con­tester cet acca­pare­ment, c’est le con­sen­sus poli­tique sur la “relo­cal­i­sa­tion”. Il faut bien pro­duire des puces. Il vaut mieux les pro­duire ici qu’ailleurs.

De fait, si vous avez écouté sur France Inter l’in­ter­view de Jean-Marc Chéry, pdg de ST Micro­elec­tron­ics, vous devriez être convaincu·e que cette con­som­ma­tion d’eau va au moins servir à pro­duire des puces “made in France [3]”. Il y a des argu­ments pour tous les bor­ds poli­tiques : ça évit­era des pénuries qui risquent de paral­yser l’é­conomie ; les con­di­tions de pro­duc­tion seront meilleures à Crolles que chez un sous-trai­tant asi­a­tique. Répon­dant aux jour­nal­istes, le pdg a lais­sé enten­dre que l’u­sine pro­dui­sait “plusieurs mil­liards de puces chaque année” à par­tir d’une matière pre­mière qui serait une “pla­que­tte de sili­ci­um”. Tout ceci est faux.

Table-ronde sur l’extractivisme aux Amériques, avec Marc Fafard et Azul Blaseot­to, lors du col­loque inter­na­tion­al des 28 et 29 mars 2025 à Greno­ble

C’é­tait le pre­mier enjeu du col­loque des 28 et 29 mars 2025 qu’ont organ­isé le col­lec­tif STop­Mi­cro et Les Soulève­ments de la terre : expli­quer en quoi les usines de ST Micro­elec­tron­ics à Crolles et de Soitec à Bernin ne sont qu’une étape d’une chaîne indus­trielle extrême­ment coû­teuse et com­plexe. Elle com­mence avec l’ex­trac­tion de quartz dans les rares gise­ments de quartz de haute pureté qui exis­tent sur la planète.

Les étapes de métal­lurgie néces­saires à la purifi­ca­tion de ce min­erai de sil­ice durent ensuite plusieurs semaines. D’abord trans­for­mé “en sili­ci­um métal par addi­tion de car­bone issu de char­bon ou de bois dans des hauts-fourneaux très éner­gi­vores [4]”, il est ensuite trans­for­mé en poly­sili­ci­um. “Le poly­sili­ci­um est alors fon­du encore une fois à très haute tem­péra­ture en lin­gots de sili­ci­um monocristallin ultra-pur. Ces lin­gots seront ensuite découpés en galettes très fines (wafers en anglais).” Ce n’est qu’à ce stade qu’in­ter­vi­en­nent les usines grenoblois­es, qui reçoivent ces galettes et y gravent des mil­liards de tran­sis­tors et cir­cuits minia­tures par pho­tolith­o­gra­phie (dans l’e­sprit d’une pho­to argen­tique mais en autrement plus com­plexe).

À l’is­sue de ces cen­taines d’é­tapes qui durent plusieurs mois dans les salles blanch­es de l’Isère, ce qui sort du site de ST Micro­elec­tron­ics à Crolles n’est pas encore une puce comme objet séparé. C’est dans d’autres usines dites “osat” ou “back-end”, sou­vent situées en Asie, que les puces sont indi­vidu­elle­ment découpées, testées et pré­parées de façon à pou­voir être inté­grées à des cir­cuits élec­tron­iques. Mal­gré sa con­som­ma­tion colos­sale d’eau et d’élec­tric­ité, la pro­duc­tion qui est réal­isée dans les Alpes n’est qu’une étape par­mi des dizaines d’autres, répar­ties sur toute la planète.

Une fois établi que la con­struc­tion ou l’a­gran­disse­ment d’une usine de semi-con­duc­teurs ne peut pas chang­er la nature mon­di­al­isée de l’élec­tron­ique, le deux­ième enjeu de ce col­loque était de dépli­er le mille-feuille de dom­i­na­tions que con­tient ce minus­cule objet. En tant que tech­nolo­gies impéri­ales, les semi-con­duc­teurs sont des micro­cosmes. À tra­vers les mil­liers d’é­tapes et de sub­stances qui les font exis­ter, ils offrent un instan­ta­né mon­di­al des rav­ages de l’in­dus­trie, des dynamiques colo­niales et néo­colo­niales.

C’est, par exem­ple, l’é­tat de guerre per­ma­nent de l’est de la République démoc­ra­tique du Con­go dont nous par­lent David Maen­da Kithoko et Fabi­en Lebrun. Cette région du Kivu où sont exploités de nom­breuses mines arti­sanales de tan­ta­le et d’é­tain (util­isés dans les con­den­sa­teurs et les bra­sures des cartes élec­tron­iques) s’est embrasée aux pre­mières heures de la révo­lu­tion infor­ma­tique. Les manœu­vres des grandes puis­sances pour béné­fici­er de cette économie de guerre ont ali­men­té jusqu’à aujour­d’hui le recrute­ment d’en­fants pour la guerre et pour les mines, les vio­ls, les mas­sacres et la déforesta­tion.

Par­al­lèle­ment, l’ex­pan­sion des marchés des bat­ter­ies pour les voitures, les data cen­ters et les appareils numériques ont déclenché une ruée sur les gise­ments de lithi­um dans les Andes, notam­ment au nord de l’Argentine, où des dizaines de com­mu­nautés autochtones résis­tent à leur déracin­e­ment. C’est ce que nous racon­tent Roger More­au depuis Sali­nas Grandes et Azul Blaseot­to, venue de Buenos Aires.

Que voit-on d’autre dans ces puces de cristal ? On peut voir s’y refléter les mou­ve­ments mécaniques et répéti­tifs des ouvri­ers et ouvrières de l’élec­tron­ique en Chine et en Inde, racon­tées par Agnès Crépet, qui étudie cette indus­trie depuis dix ans au sein de l’en­tre­prise Fair­phone. Ou encore y voir scin­tiller les eaux cristallines des lacs des com­mu­nautés innus et inu­its de l’ex­trême nord du Québec, et imag­in­er la colère des habitant·es du port de Sept-Îles face à un pro­jet d’ex­trac­tion de ter­res rares dans des gise­ments radioac­t­ifs. Marc Fafard a tra­ver­sé l’At­lan­tique pour venir racon­ter l’éter­nel retour de ces entre­pris­es minières dans la région. Elles comptent cette fois extraire du gal­li­um, le métal dont sont faites les nou­velles généra­tions de puces élec­tron­iques, dont les per­for­mances con­tin­u­ent à dou­bler tous les deux ans, con­for­mé­ment à la loi de Moore que les puis­sances économiques font implaca­ble­ment respecter dans le monde.

À par­tir de tous ces réc­its, on com­prend aisé­ment que plus on laisse les entre­pris­es dis­sémin­er des cartes élec­tron­iques dans tout ce qui nous entoure, plus aug­mentent les acca­pare­ments et l’in­tox­i­ca­tion – à Crolles, à Sali­nas Grandes, à Sept-Îles et ailleurs – mais aus­si le risque de plus en plus évi­dent de guerre des ressources entre puis­sances économiques rivales. C’est pour met­tre la main sur des gise­ments de ter­res rares et autres min­erais indis­pens­ables au numérique que l’administration Trump men­ace d’occuper le Groen­land. C’est pour se pro­cur­er le pét­role néces­saire à la course à l’IA et à l’armement qu’elle attaque le Venezuela.

Dans ce monde dom­iné par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puis­sance économique aurait besoin d’au moins deux con­ti­nents pour s’approvisionner en ressources. Ce sont les taux de crois­sance de ce secteur qui nous enfer­ment chaque jour un peu plus dans ce tun­nel “hyper­loop” au bout duquel il y a la guerre. En retour, cet hori­zon de l’affrontement inéluctable ren­force encore la crois­sance du numérique, devenu le sys­tème nerveux de tech­nolo­gies mil­i­taires con­tem­po­raines.

Aus­si, qu’elle soit prônée par la Chine, les États-Unis ou l’Europe, “la sou­veraineté tech­nologique” ne désigne pas une quête d’autosubsistance qui aurait pour corol­laire de laiss­er le reste du monde en paix, une forme d’autosuffisance tech­nique et matérielle. La “sou­veraineté” désigne en réal­ité le ren­force­ment impér­i­al et la course à l’armement. Le troisième enjeu de ce col­loque et de la man­i­f’ac­tion qui a suivi est donc devant nous, et pour longtemps.

Plutôt que de croire les con­tes pour enfants de “l’in­dus­trie relo­cal­isée”, nous devons faire cess­er la mise sous dépen­dance général­isée que crée chaque nou­veau ser­vice numérisé : l’é­cole des écrans, la e‑médecine, les cerveaux per­fusés par IA, et ain­si de suite. Ces entre­pris­es en apparence toutes-puis­santes ont des vul­néra­bil­ités : le risque de désaf­fec­tion, la révolte des usager·es con­tre la coloni­sa­tion de la vie par ces tech­nolo­gies pour­rait en être une, si des événe­ments aus­si rich­es et fes­tifs que ceux de Greno­ble se mul­ti­pli­aient.

Man­i­fes­ta­tion à Bernin et Crolles devant les usines de puces élec­tron­iques de Soitec et stmi­cro­elec­tron­ics, 30 mars 2025

Dans une per­spec­tive plus réal­iste, l’autre vul­néra­bil­ité évi­dente de ce secteur est pré­cisé­ment ce que le tra­vail du col­lec­tif STop­Mi­cro a con­tribué à met­tre en lumière : la fragilité crois­sante de ses chaînes d’ap­pro­vi­sion­nement à mesure que le con­texte géopoli­tique se fait plus volatile. Elles pour­raient être désta­bil­isées par la mul­ti­plic­ité des con­flits et des résis­tances qu’elles ont déclenchées, depuis les mines jusqu’aux data cen­ters, si la sol­i­dar­ité inter­na­tionale par­ve­nait à les ampli­fi­er et à les reli­er comme autant de mail­lons.

Notes

[1] ESIA, “Semi­con­duc­tors : strate­gic enabler of every­day life”, 2024.

[2] Com­bi­en de tours du monde faut-il pour fab­ri­quer une puce “made in France” ?, in Anatomie d’une puce, p.20

[3] “Plongée dans le monde des semi-con­duc­teurs”, France Inter, émis­sion spé­ciale à Greno­ble, 11/11/2021

[4] Les cita­tions suiv­antes sont extraites de “Com­bi­en de tours du monde faut-il pour fab­ri­quer une puce made in France’ ?”, in Anatomie d’une puce, p.20

Celia Izoard est jour­nal­iste et philosophe, spé­cial­iste des nou­velles tech­nolo­gies au tra­vers de leurs impacts soci­aux et écologiques. Elle est l’autrice de “Mer­ci de chang­er de méti­er. Let­tre aux humains qui robo­tisent le monde(Édi­tions de la Dernière let­tre, 2020), co-autrice de La machine est ton seigneur et ton maître(Agone, 2015). Elle a traduit et post­facé Mille neuf cent qua­tre-vingt-qua­trede George Orwell (Agone, 2021). Son dernier livre, La ruée minière au xxie siè­cle”. Enquête sur les métaux à l’ère de la tran­si­tion (Seuil, 2024) a reçu le coup de cœur du jury du Prix du livre d’écologie poli­tique 2024.

Par­tie 1 : Dans le ven­tre d’une puce

1 — Com­bi­en de tours du monde faut-il pour fab­ri­quer une puce “made in France” ? (col­lec­tif STop­Mi­cro)

D’où vien­nent les matéri­aux util­isés par ST Micro­elec­tron­ics et Soitec ? Le col­lec­tif STop­Mi­cro a enquêté pour retrac­er les liens inter­na­tionaux des entre­pris­es isérois­es.

2 — Voy­age au cœur des usines d’assem­blage de puces élec­tron­iques (col­lec­tif STop­Mi­cro)

Après leur gravure dans les salles blanch­es du Gré­si­vau­dan, les puces isérois­es par­tent dans d’autres usines à l’autre bout du monde pour les phas­es de découpe, d’assem­blage et de test. Par­tons pour un voy­age dans ces pays où l’in­dus­trie élec­tron­ique délo­calise les tâch­es sub­al­ternes de la fab­ri­ca­tion.

3 — Un télé­phone pro­pre, ça n’ex­iste pas (Agnès Crépet)

Devant la com­plex­ité de la divi­sion inter­na­tionale du tra­vail et du cap­i­tal­isme mon­di­al­isé, est-il encore pos­si­ble de retrac­er les chemins emprun­tés par les matières pre­mières et les com­posants ? Fair­phone s’y attelle depuis des années, pour tâch­er de créer une fil­ière “pro­pre”. Dis­cus­sion avec Agnès Crépet de Fair­phone et du Mou­ton Numérique.

Par­tie 2 : Très brève rela­tion de la destruc­tion du monde

4 — Le Québec est une terre qui a été colonisée pour ses minéraux (Marc Fafard)

Les ter­res rares sont essen­tielles à l’in­dus­trie de la microélec­tron­ique et à la pro­duc­tion de semi-con­duc­teurs, c’est pourquoi la France a signé, en octo­bre 2023, un accord de coopéra­tion bilatéral avec le Cana­da, puis une “déc­la­ra­tion d’intention” avec le Québec sur “les métaux cri­tiques indis­pens­ables à la tran­si­tion énergé­tique et numérique”. Marc Fafard, activiste cana­di­en mem­bre du col­lec­tif Sept-Îles sans ura­ni­um, racon­te ce qu’est l’ex­trac­tion de ter­res rares au Québec et notam­ment ses impacts envi­ron­nemen­taux et soci­aux pour les pop­u­la­tions autochtones du Cana­da.

5 — L’his­toire minière est étroite­ment liée à l’his­toire de la coloni­sa­tion (Azul Blaseot­to, Marc Fafard et Roger More­au)

Avec l’explosion de la pro­duc­tion des bat­ter­ies élec­triques en Europe, la “tran­si­tion énergé­tique” cache trop sou­vent des dom­mages soci­aux et envi­ron­nemen­taux. Loin du mythe de la dématéri­al­i­sa­tion du numérique, l’extraction et l’exploitation de ter­res rares et du lithi­um aux Amériques démon­tre au con­traire la réal­ité et la bru­tal­ité de ce sys­tème. De la dépos­ses­sion d’une pop­u­la­tion locale de ses ressources aux logiques colo­nial­istes de ces indus­tries minières, Azul Blaseot­to (autrice de Vidas de Litio, Argen­tine), Marc Fafard (Sept-Iles Sans Ura­ni­um, Cana­da) et Roger More­au (mil­i­tant con­tre l’extraction du lithi­um, Jujuy, Argen­tine) nous font part des dif­férentes straté­gies pour lut­ter con­tre ce sys­tème.

6 — Le Con­go : une terre de pil­lage général­isé par les grandes puis­sances européennes (Fabi­en Lebrun et David Maen­da Kithoko)

L’explosion de la pro­duc­tion de biens élec­tron­iques est le moteur d’une guerre des métaux tech­nologiques au Con­go (RDC). La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siè­cles les rav­ages de la mon­di­al­i­sa­tion : de la traite négrière à la ter­reur colo­niale du roi belge Léopold II jusqu’aux min­erais de sang actuels (dont le coltan, essen­tiel aux smart­phones, et le cobalt, pour la tran­si­tion énergé­tique). Dis­cus­sion avec Fabi­en Lebrun, auteur de Bar­barie numérique. Une autre his­toire du monde con­nec­té et David Maen­da Kithoko de l’association Généra­tion Lumière.

7 — His­toire d’une val­lée minière en France (Nico­las Rouil­lé)

Dans son ouvrage L’Or et l’Arsenic. His­toire orale d’une val­lée minière, Nico­las Rouil­lé explore l’his­toire de la mine de Sal­signe, située dans l’Aude, qui fut à une époque la plus grande mine d’or d’Eu­rope Occi­den­tale, et la pre­mière mine d’arsenic au monde. Exploitée pen­dant près d’un siè­cle, ce site a fer­mé ses portes en 2004. À tra­vers une série de témoignages recueil­lis entre 2020 et 2023, l’au­teur donne la parole aux habi­tants et habi­tantes de la val­lée de l’Or­biel. Ces réc­its met­tent en lumière l’im­pact envi­ron­nemen­tal et san­i­taire lais­sé par des décen­nies d’ac­tiv­ité minière, ain­si que les préoc­cu­pa­tions liées aux pro­jets de relance de l’ac­tiv­ité extrac­tive.

8 — L’Eu­rope autonome en extrac­tion de lithi­um et en fab­ri­ca­tion de Tes­la ? (Tes­la Stop­pen!, Stop Mines 03 et Minas não, sim à Vida)

Dans un con­texte géopoli­tique ten­du, les pays de l’Union européenne se sont lancés dans l’ouverture de mines de métaux cri­tiques et d’usines. L’idée est sim­ple : relo­calis­er l’industrie élec­tron­ique au nom d’une pré­ten­due “sou­veraineté indus­trielle”. Pour autant ces pro­jets ne favorisent pas l’autonomie des ter­ri­toires et accrois­sent au con­traire une dépen­dance à un sys­tème cap­i­tal­iste éco­cidaire. Dis­cus­sion avec Tes­la Stop­pen!, des opposant·es à l’usine Tes­la en Alle­magne, Stop Mines 03 (col­lec­tif lut­tant con­tre le pro­jet d’une mine de lithi­um dans l’Allier) et Minas não, sim à Vida (col­lec­tif lut­tant con­tre des pro­jets de mine au Por­tu­gal).

Ter­restres est la revue de référence des écolo­gies rad­i­cales. À tra­vers des essais, enquêtes, tra­duc­tions inédites et réc­its de résis­tances, nous explorons les nou­velles pen­sées et pra­tiques néces­saires pour répon­dre à la cat­a­stro­phe écologique.

Chaque semaine, nous pub­lions en accès libre des arti­cles qui appro­fondis­sent les enjeux écologiques, poli­tiques, et soci­aux, tout en cri­ti­quant l’emprise du cap­i­tal­isme sur le vivant. Plus qu’une revue, Ter­restres est un lab­o­ra­toire d’idées et un lieu de réflex­ions cri­tiques, essen­tielles à l’élab­o­ra­tion d’alternatives justes et éman­ci­patri­ces.

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