Trois piratages massifs de données de particuliers et d’entreprises ont eu lieu cet été en France au sein des administrations publiques, particulièrement celle des finances, la désormais célèbre DGFiP... Mais aussi à l’éducation nationale, et cela suit d’autres fuites massives ces derniers mois à France Travail, à la sécu…
Celles à la DGFiP (Direction Générale des Finances Publiques) sont emblématiques car cette direction a guidé l’ensemble de la politique de dématérialisation des services publics. Sa faillite actuelle signe celle de cette politique macroniste engagée dès 2017, au détriment des droits sociaux et politiques de la population, et dans une logique clairement discriminante et répressive vis à vis des plus pauvres (entendus très largement, en gros tous ceux qui ne rentrent pas dans les 0,1% des français les plus riches !).
Ce type de scandale, qui n’est pas accidentel mais le résultat d’une fuite en avant largement irresponsable, devrait se traduire politiquement par des démissions et des remises en cause profondes. Mais la démission d’un ministre n’est plus, sous Macron, une option, et la remise en cause de cette politique semble hors des capacités de son promoteur, déjà englué dans les incendies et catastrophes diverses liées à sa politique. Car après tout, “qui pouvait prédire”…
Des fuites récurrentes qui mettent en danger la population
A court terme, les fuites concernent au bas mot les données de 350 000 particuliers et 250 000 professionnels, mais aussi des données cadastrales concernant 433 000 personnes, le portail des successions… L’Éducation nationale, est aussi touchée, pour des données portant sur plus d’un million d’élèves et des dizaines de milliers d’enseignant.es…
D’après plusieurs témoignages, la fuite (à partir d’un compte) aurait eu lieu dès le 26 juin et les responsables ne s’en seraient rendu compte (ou ne l’a avoué) que le 13 août car le “pirate” avait mis en vente les données de 678 000 contribuables sur le dark net !
Depuis, les responsables gouvernementaux se lamentent de l’agression contre l’État (Sébastien Lecornu veut lutter contre les cyberattaques visant le “système d’information de l’Etat”), alors que les victimes réelles sont – cette fois – les contribuables, les élèves, les enseignant.es. Les seules réactions sont celles du dépôt d’une plainte contre X, et un appel à la responsabilité de chacun.e face aux tentatives de fraude (voir mail ci-dessous envoyé à certaines des victimes). Le projet de la mise en place d’une authentification forte “d’ici la fin de l’année”, aussi mis en avant, n’est nullement une garantie car certaines des intrusions l’ont été malgré la présence de ce dispositif.

Les signalements de fuites sont en hausse : en 2025, la Cnil en a reçu près de 6 200, soit 50 % de plus qu’en 2022. Parmi les passages à l’acte les plus connus, l’usurpation d’identité et le phishing (hameçonnage) se manifestent souvent à distance, par l’intermédiaire de mails, SMS, courriers et appels téléphoniques… Les données volées peuvent circuler sur des forums spécialisés, notamment sur le darknet. Ces failles peuvent conduire à des actions plus violentes encore, comme les cambriolages ciblés.
Il faut souligner ici une réaction – un peu – plus forte car ce sont les données de catégories plus riches qui sont concernées. Précédemment, les fuites à Pôle Emploi, à la sécu étaient accueillies avec flegme et résignation car elles concernaient une population plus pauvre, pourtant victime récurrente.
Quelques réactions syndicales
Les syndicats s’inquiètent et essuient déjà la colère des usagers.
Pour le syndicat Solidaires finances (DGFiP) : “Dès juin, ‘Tchap’, la messagerie sécurisée de l’État, a été piratée. Selon nous, les pirates ont récupéré les identités d’agents publics sur Tchap et, à partir de ces identités, ont ensuite pu infiltrer France Services. Nous avons alerté sur le fait que ces deux fuites étaient sans doute liées et sur d’autres violations possibles”.“Il est hors de question qu’à travers cette crise, il y ait des recherches de responsabilités individuelles [des agent.es]”. “Cette crise est due au manque de moyens et aux coupes budgétaires. Tout ceci est la faute des gouvernements successifs, en particulier depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Le seul budget qu’ils ont donné, c’est pour développer l’intelligence artificielle.”
Le Snes-FSU, qui réagit plus sur les fuites concernant l’Éducation nationale : “Le ministère promeut le numérique à tout-va, mais est incapable de sécuriser ses propres bases de données, alors que nous en brassons un volume très important. En off, on m’a déjà invoqué des raisons budgétaires. Résultat, on est aujourd’hui rattrapés par la réalité. Le ministère court après les hackers, après les données, après les collègues pour les informer… Mais il a trois trains de retard ! On constate d’ailleurs que c’est le cas pour tout l’appareil d’État !”
La dématérialisation tous azimuts nous fragilise toutes et tous
Dès le premier mandat de Macron (et même avant, lorsqu’il était conseiller de Hollande puis son ministre de l’Economie) la volonté a été de numériser à marche forcée toute la fonction publique.
Les études préalables en ont été confiées au cabinet américain Mc Kinsey et à d’autres pour des montants pharamineux, selon des modalités troubles et sans aucun débat démocratique (voir un “vrai-faux” du Monde, ampoulé mais quand même révélateur sur les relations de Macron avec Mc Kinsey).
Elles ont abouti à l’externalisation – donc à la privatisation – des fonctions informatiques de tous les ministères, lesquels n’ont désormais plus les compétences en interne pour suivre, évaluer leur numérisation, et protéger leurs données (beaucoup de ces fonctions sont désormais assurées par des intérimaires, sous-payés).
Cela a conduit à carrément déléguer des fonctions entières aux big tech américaines, par exemple le Health data hub confié à Microsoft qui récupérait ainsi gratuitement tout le travail antérieur des hôpitaux … et pouvait revendre ces productions à des chercheurs. Depuis, pour garantir la souveraineté européenne, ce Health Data hub serait repassé sous le contrôle d’un français, Mistral AI, sans qu’on connaisse exactement les modalités du transfert.
Cette fuite en avant s’est pratiquée dans le cadre d’une sous-budgétisation chronique : les ministères et leurs prestataires sous-traitants fonctionnent avec des architectures hétérogènes, des logiciels obsolètes et des chaînes de sous-traitance non contrôlées.
Cette vulnérabilité française s’inscrit dans un historique déjà lourd. Des attaques par ransomware (rançongiciel : logiciel malveillant chiffrant les données pour en exiger le paiement d’une rançon) ayant paralysé des hôpitaux publics (Corbeil-Essonnes, Versailles) au piratage massif des données de Pôle Emploi (France Travail) et des opérateurs de tiers payant Viamedis/Almerys touchant plus de 33 millions de citoyens, la France est devenue un terrain de jeu privilégié pour les cybercriminels.
La doctrine du “tout-dématérialisé” a devancé la culture de sécurité. En supprimant les guichets physiques et en centralisant la totalité des interactions administratives — de l’impôt au suivi scolaire —, l’État a créé des bases de données géantes qui constituent des cibles d’une valeur inestimable. En effet, contrairement à des systèmes plus décentralisés, l’État français centralise un niveau de détail individuel unique. Pour les réseaux criminels, une base de données publique française est une mine d’or : elle permet d’alimenter du phishing ciblé sur mesure, des fraudes aux prestations sociales ou à l’usurpation d’identité bancaire sur des décennies.
En confisquant l’alternative physique au profit de plateformes numériques faillibles, l’État rompt implicitement le contrat de confiance qui le lie aux citoyens.
Cela rejoint aussi notre dénonciation de la déshumanisation, au détriment de l’ensemble de la population et particulièrement des plus faibles.
Comment porter plainte ?
L’autre question posée toujours par ce piratage de masse c’est celle de la responsabilité. En clair, vers qui les probables futurs arnaqués pourront-ils se tourner pour obtenir réparation ?
Lorsqu’il s’agit de traitements concernés par le RGPD mis en œuvre par l’État, la loi ne prévoit pas de sanction financière…
Vous pouvez porter plainte
- auprès de la CNIL : lien vers le formulaire et explications, mais cela ne donne pas droit à des dommages et intérêts, les plaignants ne sont pas considérés comme des parties du dossier, donc pas informés de l’avancement, les délais beaucoup trop importants.…
- auprès de l’association P.U.R.R. (Association Pour Un RGPD Respecté) : il faut lui donner un mandat (procédure gratuite, mais il lui faut des éléments), pour réaliser de véritables instructions des plaintes (dans les 3 mois, avec réponse dans les 12 mois)
- on peut aussi porter plainte en cas de violations constatées de nos droits (ici), contester auprès du Conseil d’État les décisions de la CNIL qui vous semblent insuffisantes, incorrectes voire abusives. L’association PURR peut aider dans la rédaction des documents nécessaires.
