Contre la “souveraineté numérique”

Nous relayons ci-dessous le point de vue du col­lec­tif grenoblois STop­Mi­cro, dont nous avons déjà présen­té plusieurs fois les actions, notam­ment celles engagées con­tre le pil­lage d’eau par deux fab­ri­cants de semi-con­duc­teurs au détri­ment des habi­tants de Greno­ble. Nous avons aus­si présen­té leur dernier ouvrage col­lec­tif.

Début juin, inqui­et de la puis­sance de cal­cul dévelop­pée par deux IA de l’entreprise Anthrop­ic, le gou­verne­ment améri­cain a imposé à cette dernière de blo­quer l’accès à cer­tains de ses pro­grammes pour les util­isa­teurs qui ne sont pas citoyens des États-Unis. C’est ain­si que ven­dre­di 12 juin, Anthrop­ic a coupé l’accès à ses deux IA Mythos 5 et Fable 5 pour le monde entier [1].

Inqui­ets à leur tour de cette sit­u­a­tion nou­velle, dans laque­lle un pays d’origine d’une IA peut décider à tout instant d’en couper l’accès, jour­nal­istes et poli­tiques européens en arrivent tous à la même con­clu­sion. Face à la dépen­dance des Européens aux tech­nolo­gies améri­caines, il faudrait dévelop­per une “sou­veraineté numérique”, c’est-à-dire une indus­trie du numérique locale (semi-con­duc­teurs, logi­ciels, héberge­ment de don­nées).

Or, cette propo­si­tion de “sou­veraineté numérique” qui fait con­sen­sus nous sem­ble à la fois irréal­iste – du fait de la nature mon­di­al­isée de l’industrie du numérique – et poli­tique­ment incon­séquente – car elle ne remet pas en cause le mod­èle de développe­ment tech­nologique qui est pré­cisé­ment la cause de notre dépen­dance. Mieux : elle encour­age la fuite en avant tech­nologique et ses mul­ti­ples nui­sances. Nous refu­sons donc ce mot d’ordre illu­soire.

Com­mençons par le con­stat. C’est un fait, la France et l’Europe sont dépen­dantes du reste du monde pour leur accès au numérique. Dépen­dantes des États-Unis, bien sûr, car ceux-ci sont lead­ers dans le domaine des logi­ciels. Mais la dépen­dance va plus loin.

En effet, le monde numérique se divise en plusieurs marchés :

- les logi­ciels, dont font par­tie les IA comme celles d’Anthropic ;

- l’hébergement de don­nées, ces serveurs sur lesquels sont stock­ées les don­nées et qui sont physique­ment situés un peu partout (les don­nées de Google sont stock­ées aux États-Unis, en Irlande, en Bel­gique, aux Pays-Bas, en Suisse, au Brésil, au Chili, au Japon, en Chine… [2]) ;

- la pro­duc­tion matérielle de puces élec­tron­iques, matéri­au de base du numérique : pour ces semi-con­duc­teurs, la recherche et développe­ment (R&D) se fait prin­ci­pale­ment aux États-Unis, la pro­duc­tion en Asie du Sud-Est (notam­ment à Taïwan où est con­cen­trée 75 % de la pro­duc­tion mon­di­ale [3]) ;

- il faudrait encore ajouter la fab­ri­ca­tion des machines de gravure (aux Pays-Bas avec l’entreprise monop­o­lis­tique ASML), le domaine du pack­ag­ing des puces (en Asie essen­tielle­ment) [4] ;

- le tout fondé sur l’indigne sup­plice de l’extraction minière dis­séminée aux qua­tre coins du globe (Amériques, Afrique, Asie…) et néces­saire à la fab­ri­ca­tion des puces et des bat­ter­ies ali­men­tant les petits, moyens et gros objets numériques [5].

De tout cela, on déduit que la France et l’Europe ne sont pas indépen­dantes dans le domaine du numérique. La coupure du ser­vice par Anthrop­ic, tout comme l’avait été en 2021 la pénurie de puces élec­tron­ique pour l’industrie européenne, ne fait que révéler une sit­u­a­tion instal­lée depuis longtemps.

La réponse tiendrait en un mot : “relo­calis­er”. C’est ain­si que la majorité des poli­tiques en appel­lent à met­tre en œuvre la “sou­veraineté numérique”, autrement dit à favoris­er les cen­tres de don­nées hébergés locale­ment (comme ceux pro­jetés dans le nord de la France [6] ou en Isère [7]), des logi­ciels et des IA français­es (la plus con­nue étant Mis­tral AI), et à pro­duire des semi-con­duc­teurs en France (en par­ti­c­uli­er à Crolles, avec le pro­jet Lib­er­ty de “méga-fab” de ST Micro­elec­tron­ics).

Cette propo­si­tion autour de la “sou­veraineté numérique” est poli­tique­ment con­sen­suelle. BFMTV décrivait ain­si “une sorte de moment de grâce poli­tique, où tout le monde était d’accord” [8]. Anne Le Hénanff, min­istre déléguée à l’IA, affir­mait ain­si que “la sou­veraineté numérique européenne est une néces­sité [9].

Mais des pro­pos sim­i­laires ont été tenus par qua­si­ment tous les poli­tiques. Citons Bruno Retail­leau, Jor­dan Bardel­la, Edouard Philippe, Gabriel Attal, Olivi­er Fau­re… Même chez les opposants déclarés au cap­i­tal­isme, on se ren­gorge de “sou­veraineté numérique” : la France Insoumise défend dans son pro­gramme que puisque “la France ne doit pas dépen­dre d’autres pays et des multi­na­tionales comme les Google, Ama­zon, Face­book, Apple et Microsoft (GAFAM)” et “doit pou­voir pren­dre ses pro­pres déci­sions”, il faut “créer une fonderie française pour micro­processeurs” [10].

Le Monde diplo­ma­tique n’est pas en reste, récla­mant la “sou­veraineté numérique” et enjoignant “les gou­verne­ments européens [à] bâtir leur pro­pre indus­trie en copi­ant le mod­èle améri­cain” [11]. La CGT, quant à elle, demande “une poli­tique d’investissement nationale et européenne” visant en par­ti­c­uli­er “les fonde­ments [du numérique]” et pré­cisé­ment ST Micro­elec­tron­ics (car “le prob­lème, c’est qu’aujourd’hui nos fab­ri­cants sont en retard” [12]). Et tous ces appels poli­tiques, médi­a­tiques et syn­di­caux de ces dernières années sem­blent suiv­is – en par­tie au moins – d’effets.

Pen­dant que l’État français a promis en 2022 un sou­tien de 2,9 mil­liards d’euros à la “méga-fab” de ST Micro­elec­tron­ics (la fameuse “fonderie française pour micro­processeurs” réclamée par LFI), la Com­mis­sion européenne vient d’annoncer un paquet lég­is­latif pour “réduire sa dépen­dance face aux États-Unis et à la Chine” [13] tan­dis qu’Emmanuel Macron a ajouté 1,55 mil­liard d’argent pub­lic “pour la fil­ière quan­tique et les semi-con­duc­teurs” lors du som­met Choose France début juin 2026 [14].

De tout cela, le monde “sou­verain­iste de gauche”, anti-libéral, syn­di­cal­iste, écol­o­giste, ne peut que se féliciter. Les uns parce que si c’est fait chez nous, c’est mieux qu’ailleurs ; les autres parce que tout cela est cen­sé per­me­t­tre de com­bat­tre les entre­pris­es privées de la Tech et le fas­ciste Trump ; d’autres encore s’illusionnent sur le fait que les nui­sances pro­duites ici ne le seront pas ailleurs – c’est touchant de naïveté.

Car cette propo­si­tion de “relo­cal­i­sa­tion” qui sem­ble relever du bon sens est en réal­ité une impasse. Pour deux raisons : l’une pra­tique, l’autre poli­tique.

La rai­son pra­tique tient à la nature même de l’industrie des semi-con­duc­teurs. Com­prenons bien qu’il ne s’agit pas ici de relo­calis­er la pro­duc­tion de tomates, de vête­ments ou de chaus­sures, mais une tech­nolo­gie indus­trielle d’une com­plex­ité extrême. “La fab­ri­ca­tion de semi-con­duc­teurs est l’activité de fab­ri­ca­tion la plus com­plexe que l’on con­naisse actuelle­ment”, explique l’Asso­ci­a­tion européenne des entre­pris­es de semi-con­duc­teurs (ESIA) [15].

Quand la CGT affirme qu’“il faut maîtris­er la chaîne de pro­duc­tion de bout en bout [16], il est néces­saire de rap­pel­er que les puces élec­tron­iques sont un pur pro­duit de la mon­di­al­i­sa­tion cap­i­tal­iste. À la dif­férence des tomates par exem­ple, elles néces­si­tent une divi­sion du tra­vail extrême­ment poussée : extrac­tion de min­erais, purifi­ca­tion, con­cep­tion de machines, recherche logi­cielle, fonderie, assem­blage, tests…

A l’heure actuelle, une puce élec­tron­ique “made in France” fait 2,5 fois le tour du monde et fran­chit 80 fron­tières [17]. Imag­i­nons une reprise en main auto­ges­tion­naire, social­iste et écol­o­giste du secteur, une “pro­gram­ma­tion”, une “plan­i­fi­ca­tion” comme le réclame la CGT [18] : peut-être pour­rait-on baiss­er ce nom­bre de tours du monde à 1,5 (?), mais quoiqu’il en soit, en aucun cas une puce élec­tron­ique ne peut être un bien local, issu de ressources proches, traité en cir­cuit court, dont la chaîne de pro­duc­tion serait maîtrisée de bout en bout et qui serait com­mer­cial­isé aux seules échelles nationale ou européenne.

D’une part, parce que les ressources néces­saires pour fab­ri­quer ces matéri­aux aux pro­priétés élec­triques par­ti­c­ulières que sont les semi-con­duc­teurs ne sont pas égale­ment répar­ties sur la planète. Il n’y a pas besoin unique­ment de sili­ci­um pour faire des puces, mais d’un nom­bre incal­cu­la­ble de min­erais et métaux (cuiv­re, alu­mini­um, or, étain, ger­ma­ni­um, cobalt, mica, tungstène, indi­um… [19]).

Les ressources indis­pens­ables à la fab­ri­ca­tion de puces ne se can­ton­nent pas aux seuls min­erais, on peut penser au cas de l’hélium, gaz essen­tiel à l’industrie microélec­tron­ique qui a été égale­ment mis en avant avec la fer­me­ture du détroit d’Ormuz [20]. La liste est presque infinie, on n’ira pas plus loin, mais on pré­cis­era néan­moins que ces ressources provi­en­nent bien sou­vent des pays du Sud (il faut citer le cas par­a­dig­ma­tique du Con­go, doc­u­men­té par Fabi­en Lebrun dans Bar­barie numérique[21]). Par­ler de “relo­cal­i­sa­tion”, c’est occul­ter les rap­ports d’exploitation colo­ni­aux néces­saires à la pro­duc­tion du monde con­nec­té. Que la gravure des puces ait lieu à Crolles ou à Taïwan, le coltan provien­dra tou­jours du Con­go – qui pos­sède les deux tiers des réserves mon­di­ales – et pas d’une car­rière auto­gérée du Mas­sif cen­tral.

La sec­onde rai­son qui fait qu’une puce élec­tron­ique ne peut pas être un bien local tient aux néces­sités cap­i­tal­is­tiques des indus­tries numériques. Con­traire­ment au mythe propagé par la Sil­i­con Valley de deux-trois petits génies bricolant dans leur garage, les entre­pris­es qui fab­riquent des semi-con­duc­teurs néces­si­tent des parte­nar­i­ats mon­di­aux afin de réu­nir les cap­i­taux suff­isants. Pléthores d’exemples démon­trent ce point.

Quand ST Micro­elec­tron­ics annonce son agran­disse­ment à Crolles en 2022 pour la “sou­veraineté numérique européenne”, le pro­jet est mon­té en asso­ci­a­tion avec l’entreprise états-uni­enne Glob­al Foundries, qui est cen­sée apporter près de 60 % des fonds privés. Pré­cisons que Glob­al Foundries, domi­cil­iée aux Îles Caï­man [22], est détenue à 82 % par les Émi­rats Arabes Unis [23].

Quand le Com­mis­sari­at à l’Énergie Atom­ique (CEA) de Greno­ble inau­gure sa ligne de pro­duc­tion pilote Fames pour l’innovation dans les semi-con­duc­teurs en mars 2025, afin de “ren­forcer l’écosystème des semi-con­duc­teurs en Europe et réduire les dépen­dances”, le pro­jet est soutenu par des acteurs du monde entier comme Intel, Meta, Glob­al Foundries, Nokia… et la direc­trice de la recherche tech­nologique du CEA Julie Gal­land rap­pelle que “la microélec­tron­ique se con­stru­it avec des acteurs mon­di­aux” [24].

Quand 75 mil­liards sont investis pour des data cen­ters dans le nord de la France, c’est une entre­prise japon­aise qui est à la manœu­vre. Idem en Isère, où le pro­jet de “plus grand super­cal­cu­la­teur d’Europe” est à l’initiative d’une entre­prise basée à Dubaï avec des cap­i­taux émi­ratis [25]. Et ain­si de suite.

Ces cap­i­taux gigan­tesques ne sont pas option­nels. Pour l’industrie des puces élec­tron­iques, qui exige les machines-out­ils les plus chères de l’histoire indus­trielle, des cen­tres de recherche avancés maîtrisant une tech­nolo­gie en com­plex­i­fi­ca­tion per­ma­nente, un com­plexe d’infrastructures de fab­ri­ca­tion bien organ­isées et instal­lées, etc., ces cap­i­taux ont tou­jours été une néces­sité vitale. Leurs mon­tants ont depuis longtemps dépassé ce que peut inve­stir une nation seule : il faut attein­dre une masse cri­tique. Et comme il est égale­ment néces­saire de les rentabilis­er, une pro­duc­tion de masse pour un marché d’export a tou­jours été une con­di­tion d’existence de l’industrie des puces élec­tron­iques. Les investisse­ments mas­sifs et réguliers sont d’autant plus néces­saires dans un marché en évo­lu­tion très rapi­de qui exige de se tenir à la pointe pour ne pas être élim­iné [26].

Voilà pourquoi l’échelle multi­na­tionale, l’échelle de la pro­duc­tion plané­taire, de la com­péti­tion pour accu­muler les plus grands cap­i­taux mon­di­aux, est la véri­ta­ble échelle de l’industrie du numérique et la seule pos­si­ble.

Ain­si, si par “sou­veraineté” on entend la capac­ité à maîtris­er la chaîne de pro­duc­tion de bout en bout, alors “sou­veraineté numérique” est un oxy­more. Le numérique est en effet une tech­nolo­gie impéri­ale intime­ment liée au cap­i­tal­isme mon­di­al­isé.

Dans les exem­ples cités plus haut – et en par­ti­c­uli­er dans celui de l’agrandissement de ST Micro­elec­tron­ics à Crolles – ce n’est pas d’une quel­conque “relo­cal­i­sa­tion” dont il s’agit, tout au plus d’une mod­i­fi­ca­tion dans les rap­ports de forces iné­gaux dus à la maîtrise de cer­tains seg­ments stratégiques de la pro­duc­tion.

Par­er des pro­jets indus­triels de ce type d’atours ant­i­cap­i­tal­istes, van­ter les pro­grès de l’électronique européenne comme nous éman­ci­pant des États-Unis ou de Taïwan tout en copi­ant leur mod­èle revient à propager une illu­sion, et à mas­quer le véri­ta­ble prob­lème : notre dépen­dance crois­sante à cette tech­nolo­gie impéri­ale qu’est le numérique.

Pour ne pas dépen­dre des puces pro­duites par d’autres régions du monde, pour ne pas se met­tre en sit­u­a­tion de vas­sal­ité, le plus sim­ple n’est pas de pro­duire nos pro­pres puces – on a d’ailleurs vu que c’était impos­si­ble – mais de sor­tir de la dépen­dance à l’infrastructure numérique. De faire d’autres choix poli­tiques, qui rompent rad­i­cale­ment avec la fuite en avant tech­nologique à l’œuvre.

Les puces élec­tron­iques sont qual­i­fiées aujourd’hui de “pét­role du XXIème siè­cle” pour le rôle cen­tral qu’elles jouent dans l’économie mon­di­ale, et la dépen­dance au numérique de nos sociétés ne fait que croître.

Face à une addic­tion tou­jours plus ancrée, et entretenue par des choix poli­tiques, l’essentiel n’est pas de chang­er de deal­er, mais de décrocher. Non pas pro­duire plus de puces chez nous, mais utilis­er chez nous moins de puces. Non pas “dématéri­alis­er” tou­jours plus (les ser­vices publics notam­ment), mais refuser d’œuvrer à cette accéléra­tion.

Non pas copi­er l’industrie améri­caine, mais dévelop­per un autre mod­èle. La reven­di­ca­tion d’une “sou­veraineté numérique” per­pétue l’addiction en refu­sant de la nom­mer et de la com­bat­tre, se con­tentant de pos­er la ques­tion du four­nisseur de la came.

La course à l’innovation n’est pas inex­orable, pas plus que le fruit d’une pré­ten­due évo­lu­tion naturelle ou d’une “loi de l’Histoire”. Il s’agit d’un choix poli­tique et d’un choix de société porté par des acteurs insti­tu­tion­nels. Les mil­liards qu’on investit dans ce domaine sont des mil­liards volés à d’autres secteurs : pro­duc­tion de tomates, par exem­ple, ou de vête­ments, de chaus­sures, ou autres activ­ités agri­coles, arti­sanales, ou rel­e­vant des ser­vices publics. Voilà des domaines où une autonomie ter­ri­to­ri­ale est pos­si­ble, à la dif­férence de l’électronique.

Comme nous le dis­ons depuis trois ans, le col­lec­tif STop­Mi­cro ne prône pas une illu­soire “sou­veraineté”, mais l’autonomie. Le pre­mier terme per­pétue le fan­tasme de puis­sance pro­pre au cap­i­tal­isme indus­triel, ren­voy­ant à la con­quête, à la pré­da­tion, à l’impérialisme, au choc des Titans, bref : à la dom­i­na­tion que néces­site tout pou­voir pour se main­tenir. Ce n’est pas par hasard que les apôtres de la “sou­veraineté numérique” ne sem­blent guère avoir de prob­lème avec le colo­nial­isme induit par le numérique : la sou­veraineté, c’est l’autre nom du nation­al­isme à l’ère de la mon­di­al­i­sa­tion.

L’autonomie, quant à elle, nous sem­ble esquiss­er une piste de sor­tie pour affron­ter les défis qui se posent à nous à l’heure de la cat­a­stro­phe envi­ron­nemen­tale [27]. Autonomie ne sig­ni­fie pas autar­cie, mais le fait de choisir ses dépen­dances et ses alliances, d’édicter ses pro­pres normes. Elle n’implique pas non plus la dépen­dance à une autorité supérieure ou la con­quête, c’est-à-dire qu’elle n’implique pas de rap­ports de dom­i­na­tion. Elle revient à pren­dre en compte la lim­ite de ce qui nous entoure, à penser l’autorégulation de nos besoins et de nos désirs, à pren­dre en compte la fini­tude des ressources [28].

C’est pourquoi nous prônons une économie de la sub­sis­tance qui laisse plus de place aux activ­ités essen­tielles comme l’agriculture paysanne et l’artisanat, qui accrois­sent l’autonomie et la résilience des ter­ri­toires. Il ne s’agit pas d’une utopie de baba cool, mais d’une néces­sité vitale. C’est très con­cret et actuel : les exem­ples récents et locaux de Ven­corex ou de Teis­seire mon­trent qu’il n’est pas raisonnable de con­cen­tr­er des cen­taines d’emplois dans des entre­pris­es à la mer­ci de la moin­dre fluc­tu­a­tion du marché mon­di­al ou de déci­sions d’actionnaires [29].

Tout comme il n’est pas raisonnable de dévelop­per et de main­tenir des indus­tries qui sapent nos con­di­tions d’existence en pol­lu­ant les sols et les riv­ières ; là encore l’exemple de l’entreprise Ven­corex – à présent qual­i­fiée de “bombe à retarde­ment chim­ique” par les élus [30] – est élo­quent.

Si l’on partage ce con­stat, alors on doit lut­ter con­tre le pro­jets de con­nex­ion général­isée, con­tre l’utopie de la “life.augmented” (le slo­gan de ST Micro­elec­tron­ics), et con­tre les agran­disse­ments d’usines de puces isérois­es ; et non prôn­er une illu­soire “relo­cal­i­sa­tion” de cette vie pré­ten­du­ment “aug­men­tée”. Con­tre cette utopie dystopique, nous voulons établir un rap­port de force poli­tique.

En effet, refuser l’accélération numérique ne peut pas se faire indi­vidu­elle­ment. S’il est louable de se pass­er de smart­phone, de boy­cotter les réseaux soci­aux, d’utiliser le moins pos­si­ble inter­net, de refuser la dématéri­al­i­sa­tion des ser­vices publics, etc., rap­pelons que ce sont les choix poli­tiques qui mod­i­fient les rap­ports soci­aux et nous for­cent à utilis­er toutes ces nou­velles tech­nolo­gies.

La tech­nolo­gie n’est pas un out­il qui se greffe au monde exis­tant : c’est le monde qui devient tech­nologique : dis­pari­tion des guichets, for­ma­tions sco­laires sur l’IA, impo­si­tion des comp­teurs Linky et des QR codes… Les plus vifs de nos lecteurs remar­queront ain­si – pour nous en faire cri­tique – que ce texte par exem­ple, quoique cri­tique du numérique, est rédigé sur un logi­ciel infor­ma­tique et mis en cir­cu­la­tion par Inter­net.

Eh oui, vifs lecteurs ! Nous aus­si nous vivons dans le monde numérique, dont les en-dehors ne cessent de s’amenuiser. Nous par­ticipons à cette société, à notre corps défen­dant. Et c’est avec les out­ils que nous con­nais­sons et qui sont ceux de la majorité que nous cher­chons à bris­er le con­sen­sus social. Au delà de l’éthique indi­vidu­elle, ce que nous voulons en tant que col­lec­tif est d’influer sur les choix de société, sur une prise de con­science col­lec­tive et de plaider pour un change­ment des rap­ports soci­aux. Vaste pro­gramme !

En effet, refuser l’accélération numérique ne peut pas se con­tenter d’une “sobriété numérique”, même col­lec­tive. Après sa nais­sance mil­i­taro-indus­trielle, l’industrie mod­erne de l’informatique a été con­stru­ite par le cap­i­tal­isme avancé, et avant tout pour lui don­ner les moyens de son avance­ment. Le cap­i­tal­isme développe en per­ma­nence les out­ils de pro­duc­tion, afin de se repro­duire et de croître, il ne peut pas faire de sur-place : il doit par essence innover, se dévelop­per, détru­ire et recon­stru­ire, con­stru­ire et re-détru­ire.

C’est un sys­tème économique et poli­tique mal­adif basé sur l’innovation per­ma­nente, la créa­tion de nou­veaux marchés et de nou­veaux out­ils de pro­duc­tion, et de sub­ju­ga­tion, de ges­tion et de con­trôle de la pop­u­la­tion. Le cap­i­tal­isme ne peut pas faire de sur-place : il doit par essence croître, innover, se dévelop­per, détru­ire et recon­stru­ire, con­stru­ire et re-détru­ire et re-recon­stru­ire.

Or, la façon dont le cap­i­tal­isme innove aujourd’hui, c’est par le développe­ment de l’électronique et tous les pro­jets futur­istes d’“aug­men­ta­tion” numérique­ment assistée, enrobés d’un vocab­u­laire pub­lic­i­taire éco­lo, social et éthique : dématéri­al­i­sa­tion tran­si­tion, relo­cal­i­sa­tion, sou­veraineté, respon­s­abil­ité, etc. La réal­ité est hélas plus crue : accéléra­tion, ren­force­ment, con­cen­tra­tion, exploita­tion, dom­i­na­tion.

On l’a com­pris, l’innovation fait par­tie du cap­i­tal­isme. Il n’existe pas et ne peut exis­ter de cap­i­tal­isme immo­bile, sobre ou décrois­sant, décou­plé de son impact matériel. Ain­si, imag­in­er se pass­er de l’électronique, en dépen­dre moins, faire preuve de “sobriété numérique”, engager une “dés­escalade numérique”, voire un “déman­tèle­ment numérique”, tout cela sans met­tre à terre le cap­i­tal­isme, c’est une aber­ra­tion.

C’est dans cette per­spec­tive que nous lut­tons con­tre les exten­sions d’usines de semi-con­duc­teurs du Gré­si­vau­dan : la ques­tion d’une Europe sou­veraine en puces élec­tron­iques est une apor­ie. Le numérique est une tech­nolo­gie impéri­ale intime­ment liée au cap­i­tal­isme mon­di­al­isé et aux rap­ports colo­ni­aux.

Sor­tir du cap­i­tal­isme implique de remet­tre en cause le développe­ment du numérique, tout comme com­bat­tre la life.augmented implique de remet­tre en cause le cap­i­tal­isme. Il n’y a pas de demi-mesure.

La lutte con­tre l’industrie numérique ne con­naît pas de fron­tières. Ne nous lais­sons pas avoir par les mots d’ordre des politi­ciens réformistes et idol­âtres du Pro­grès !

No puçaran ! Buvez de l’eau !

Collec­tif STop­Mi­cro, sous la canicule

A lire : Anatomie d’une puce, livre col­lec­tif sous la direc­tion de STop­Mi­cro, édi­tions Le monde à l’envers, 2026 (que nous avons présen­té dans cet arti­cle)

Notes

[1] https://www.franceinfo.fr/internet/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-cinq-questions-sur-le-blocage-des-dernieres-ia-d-anthropic-par-le-gouvernement-de-donald-trump_8061410.html

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Plateforme_Google

[3] https://www.tresor.economie.gouv.fr/PagesInternationales/Pages/aad8ede3-c182-43c2-8ac2-893502bb1f80/files/3fafa402-c5fa-48d2-bbde-a8ab8984acd5

[4] Nous avons détail­lé ces deux sujets dans des chapitres de notre livre récem­ment paru : Anatomie d’une puce, Le monde à l’envers, 2026.

[5] Sur ce dernier point, lire Fabi­en Lebrun, Bar­barie numérique, L’échappée, 2024 et Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siè­cle, Seuil, 2024.

[6] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/06/01/le-dernier-sommet-choose-france-d-emmanuel-macron-confirme-la-course-au-gigantisme-des-centres-de-donnees-pour-l-intelligence-artificielle_6695879_3234.html

[7] https://mesinfos.fr/38320-eybens/intelligence-artificielle-l-isere-accueillera-le-plus-grand-supercalculateur-d-europe-fin-2025–216483.html

[8] Raphaël Legendre, édi­to­ri­al­iste, BFMTV, 15/06/2026 https://www.youtube.com/watch?v=AD_BDrwnYqs

[9] https://www.franceinfo.fr/internet/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-cinq-questions-sur-le-blocage-des-dernieres-ia-d-anthropic-par-le-gouvernement-de-donald-trump_8061410.html

[10] https://laec.fr/section/86/garantir-la-souverainete-numerique-de-la-france

[11] Robin Lam­bert, « Sou­veraineté numérique, le jour d’après », Le monde diplo­ma­tique, avril 2026, https://www.monde-diplomatique.fr/2026/04/LAMBERT/69457

[12] Syl­vain Delaître, représen­tant CGT au comité stratégique de la fil­ière sécu­rité (CSF) du Con­seil nation­al de l’industrie, La vie ouvrière, mai 2026, https://nvo.fr/sylvain-delaitre-les-cyberattaques-prolongent-les-conflits-qui-ont-lieu-dans-la-vraie-vie/

[13] www.lemonde.fr/economie/article/2026/06/03/le-plan-de-l-europe-pour-reduire-sa-dependance-numerique-face-aux-etats-unis-et-a-la-chine_6696653_3234.html

[14] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/05/22/emmanuel-macron-va-annoncer‑1–55-milliard-d-euros-de-plus-pour-la-filiere-quantique-et-les-semi-conducteurs_6692257_823448.html

[15] https://www.eusemiconductors.eu/sites/default/files/Leaflet%20digital.pdf, cité par Celia Izoard, dans Anatomie d’une puce.

[16] https://nvo.fr/sylvain-delaitre-les-cyberattaques-prolongent-les-conflits-qui-ont-lieu-dans-la-vraie-vie/

[17] https://www.eusemiconductors.eu/sites/default/files/Leaflet%20digital.pdf, cité par Celia Izoard, dans Anatomie d’une puce, op. cit.

[18] https://nvo.fr/sylvain-delaitre-les-cyberattaques-prolongent-les-conflits-qui-ont-lieu-dans-la-vraie-vie/

[19] Nous détail­lons la liste de min­erais et métaux qu’utilise le site ST Micro­elec­tron­ics de Crolles dans Anatomie d’une puce, op. cit.

[20] https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/semi-conducteurs-et-helium-une-dependance-critique-pour-l-industrie-technologique-157556/

[21] Fabi­en Lebrun, Bar­barie numérique, L’échappée, 2024.

[22] https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/1709048/000170904823000047/R8.htm

[23] https://fr.wikipedia.org/wiki/GlobalFoundries

[24] https://www.ledauphine.com/economie/2025/03/18/julie-galland-le-projet-fames-donne-au-cea-leti-et-a-grenoble-une-place-majeure-au-niveau-mondial

[25] https://www.lepostillon.org/La-liaison-Grenoble-Emirats-Arabes-Unis.html

[26] Voir à ce pro­pos Chris Miller, La guerre des semi-con­duc­teurs, 2022.

[27] https://lundi.am/10-Ce-que-nous-voulons-c-est-l-autonomie

[28] Aurélien Berlan, Terre et Lib­erté. La quête d’autonomie con­tre le fan­tasme de délivrance, La lenteur, 2021.

[29] Pour rap­pel : Ven­corex (pro­priété d’un groupe thaï­landais repris par la fil­iale hon­groise d’un groupe chi­nois) a sup­primé 400 emplois à Jar­rie en 2024, Teis­seire (racheté par un groupe danois) 200 cette année à Crolles, dans les deux cas pour des raisons bour­sières. Cela laisse songeur quand on pense aux 6 000 emplois pourvus par ST Micro­elec­tron­ics en Isère, qui se cumu­lent avec les 1600 de sa voi­sine Soitec.

[30] https://france3-regions.franceinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/isere/grenoble/une-bombe-a-retardement-chimique-qui-va-depolluer-les-76–000-tonnes-de-dechets-industriels-sur-le-site-de-vencorex-3140003.html

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