photo des filets antidrones Tyler Hicks/The New Yock Times
Les guerres “modernes” se font sans témoins. Et si les reporters photographes (dont c’est le métier) s’y risquent, ils ne sont non seulement plus épargnés, mais même ciblés. 289 journalistes ont été tués à Gaza jusqu’à février 2026 (d’après l’ONU), 16 en Ukraine (d’après RSF).
Compte-tenu du black out total sur l’Ukraine de la part des russes comme des ukrainiens, on a très peu de récit sur ce qui s’y passe, et sur les technologies utilisées. D’où le témoignage précieux diffusé par Télérama à l’occasion d’une exposition photo au festival Visa pour l’image à Perpignan. Il est diffusé en mémoire du photographe Antoni Lallican tué le 3 octobre 2025 par un drone russe qui le visait spécifiquement.
En Ukraine ou sur d’autres fronts, les photographes de guerre sont désormais régulièrement ciblés par les drones. Une situation qui change leur façon de travailler et de représenter les conflits.
Le photographe Antoni Lallican aimait courir. Il y a un an, au festival Visa pour l’image de Perpignan, il faisait partie des lève-tôt qui s’étaient retrouvés à l’aube pour un jogging le long du canal. Entre deux foulées, il avait parlé de l’Ukraine, de ce conflit qu’il couvrait depuis mars 2022, alors que l’armée russe envahissait le pays. “La première chose que les Ukrainiens font avant une sortie, c’est de regarder le ciel. Lorsqu’il fait beau, les gens ont peur : les drones vont venir.”
Antoni Lallican ne sera pas cette année au grand rendez-vous du photojournalisme. Le 3 octobre 2025, il a été tué sur le coup, à l’âge de 37 ans. Son confrère ukrainien George Ivanchenko a survécu à l’attaque, mais a perdu une jambe. Les photoreporters se trouvaient justement dans le Donbass, dans l’est du pays, pour documenter les “blindages” – ces tanières creusées dans la terre, recouvertes de rondins, où se replier à couvert, à l’arrière de la ligne de front.
Mais Antoni Lallican n’a pas eu le temps de trouver un abri quand s’est fait entendre le sifflement sinistre d’un drone FPV (first-person view). Cet engin de petite taille, qui fait office de munition, est équipé d’une caméra qui transmet en temps réel les images de la zone survolée à son pilote. “Les drones inquiétaient de plus en plus Antoni”, explique sa compagne, Aïda Belloulid, qui sera présente à Visa pour l’hommage rendu au photographe, le 4 septembre.
Il n’allait sur les terrains compliqués que lorsque la couverture nuageuse était suffisante, en compagnie de militaires équipés de détecteurs de drones et de brouilleurs. La zone où il est mort, à 20 kilomètres du front, n’était pas considérée comme dangereuse. Des drones de reconnaissance sont passés auparavant, à deux reprises au moins, signe qu’il avait été identifié. Le drone kamikaze est venu ensuite.
“La Russie a donc ciblé et abattu, en toute impunité, un civil, un journaliste.“
Vingt jours seulement après son décès, deux reporters ukrainiens, Olena Hramova et Yevhen Karmazine, perdaient à leur tour la vie dans une frappe de drone. Trois morts, trois enquêtes pour crimes de guerre parmi l’effroyable quantité de procédures – plus de 225 000 – que doit traiter le parquet ukrainien débordé. Nombre d’entre elles mettent en cause les attaques de drones à courte portée, ces engins mortels qui se sont mis à proliférer autour de la ligne de front à partir de 2024.
“Comme des mouches”, selon le rapport de l’Organisation des nations unies (ONU), qui en juin 2025 faisait état de 395 morts et 2 635 blessés en un peu plus de trois ans de conflit. Dans la plupart des circonstances, les opérateurs des engins mortels auraient dû être capables de les identifier comme de simples civils — à l’instar de ce couple visé alors qu’il ramassait son foin ou de ces passants à un arrêt de bus.
Un an plus tard, jamais le bilan n’aura été aussi lourd. “Les pertes civiles causées par les drones à courte portée près de la ligne de front ont atteint leur niveau mensuel le plus élevé”, dénonce l’ONU dans son décompte des victimes de juillet. Les journalistes, quant à eux, sont particulièrement visés. À tel point qu’au printemps l’association Reporters sans frontières (RSF) décide de publier un guide de sécurité spécifique à cette menace (voir vidéo ci-dessous).
Fait notable, elle préconise aux reporters de renoncer au marquage presse censé les protéger sur le terrain : “ils attirent l’attention et peuvent faire d’eux une cible”, confirme Pauline Mauffrais, de RSF, qui a coordonné ces recommandations. “L’urgence nous est apparue à l’automne dernier quand trois journalistes ont été tués en trois semaines ; on s’est rendu compte que les règles de sécurité devaient être repensées, que la géographie du conflit avait changé. On ne parle plus d’une ligne de front, mais d’une ‘kill zone’ qui peut s’étendre jusqu’à 25 kilomètres.”
L’association propose aussi des formations organisées avec la fondation ukrainienne Daily Humanity. D’ici à la fin de l’été, une centaine de journalistes en auront bénéficié.
“Il y a une simulation dans la forêt, avec un drone au dessus de soi. C’est terrifiant”, se souvient Élise Blanchard, dont le travail sur l’Afghanistan est exposé à Visa et qui a suivi une formation de ce type. “La guerre en Ukraine et le drame de la mort d’Antoni m’ont appris que, dès qu’on entend un bruit, il faut courir, se cacher, en particulier si on est dans la ‘kill zone’, où il faut être concentré H24″, estime de son côté Adrien Vautier, proche d’Antoni Lallican.
Guillaume Herbaut photographie l’Ukraine depuis vingt-cinq ans. Il a vu les drones s’abattre subitement sur le pays — apercevant le premier en 2023 depuis un poste de commandement. Un lourd drone de reconnaissance au bourdonnement caractéristique d’abeille. S’ensuivirent les drones de type Shahed pilotés par GPS, “dont le vacarme a traumatisé maints soldats, à tel point qu’ils ne peuvent plus écouter passer une mobylette”.
Kamikazes toujours, les drones FPV “au bruit strident comme une fraise de dentiste”. Jusqu’à la dernière génération, à réaction, qui cet été a foncé en piqué sur Kiev. Son dernier reportage, Guillaume Herbaut l’a effectué en juillet dans un poste de commandement secret. Aux armées de terre, de l’air et de mer ukrainiennes s’ajoute
désormais un corps militaire entièrement consacré aux drones.
Ce bataillon de geeks évolue dans une base camouflée sous terre. “Des centaines d’écrans montrent en même temps la ligne de front : un mur entier d’images. Je pense qu’il s’agit de la première guerre dans l’histoire de l’humanité où tout est filmé. Et paradoxalement, je n’étais pas autorisé à photographier même un micro-détail de l’endroit. Il s’agit d’un tournant dans la guerre, et dans sa représentation.”
La guerre est donc devenue électronique. Les cibles atteintes – chars et drones adverses – se décomptent en temps réel sur le site des forces ukrainiennes. Les drones prennent aussi de sordides vidéos de “safaris” que les militaires russes s’échangent sur les chaînes de la messagerie Telegram – comme cette abominable chasse à l’homme d’un vendeur par l’un de ces engins de mort dans les
rues de Kherson, dans le sud du pays.
“Pour donner à comprendre cela, j’ai fait un projet avec les captures d’écran de ces vidéos, explique Guillaume Herbaut. À mon sens, elles font écho aux peintures infamantes du xve siècle, avec leurs pendus par les pieds. La guerre vue de haut a quelque chose de déshumanisant : une attaque de drone, c’est toujours un crime de guerre, c’est un bombardement individualisé.”
Au-delà de l’Ukraine, tous les conflits semblent désormais gagnés par ces arsenaux. Ainsi, la plupart des photographes exposés à Visa pour l’image ont déjà eu affaire à eux, comme Abdulmonam Eassa, au Soudan ou en Syrie : “On a l’habitude d’anticiper les dangers, c’est notre métier. Mais là, cela devient hyper risqué car s’ajoute la surveillance continue du ciel. En Syrie, lorsqu’un drone s’est abattu avec un obus de mortier, j’ai eu seulement quatre secondes pour dégager.”
“Cela fait quarante ans que je suis les guerres. Mais la ligne de front en Ukraine, c’est l’enfer absolu”, résume le grand reporter Didier François, qui a fondé le collectif Frog of War. Lequel offre, chaque année, en partenariat avec l’armée de terre, une formation et une assurance à une dizaine de jeunes journalistes. “Ce qui est nouveau, ce ne sont pas les drones mais la robotisation du champ de bataille, la massification d’une menace qu’il faut concevoir en 3D. Le travail journalistique n’est
donc plus du tout le même.”
“Sur les lignes très proches du front où j’ai pu aller en 2025, les déplacements ne se font que de nuit et dans l’obscurité la plus complète”, raconte le photographe
Scott Laurent, responsable des formations à Frog of War. “On avait dû couvrir les lumières partout, même sur les boutons de la radio. Et j’ai dû avoir en tout huit minutes pour faire des photos”.
“Aujourd’hui, ce ne serait même plus possible à 3 kilomètres du front tant la zone est absolument mortelle.” Une menace qui finit par éloigner tous les témoins. “Les Russes savent que cette guerre est aussi celle de l’information. Ils ne veulent pas de journalistes là-bas, il y a de moins en moins d’images.” C’est aussi une stratégie du silence.
La vidéo de Reporters sans frontière : guide de sécurité face aux drones
