Le 25 août, dans une déclaration commune, Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, et Mirjana Spoljaric Egger, présidente du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), appellent à l’interdiction des systèmes d’armes autonomes (appel déjà prononcé par les mêmes en 2023). Ils ont été suivis par 128 pays qui amorcent une négociation en vue d’un traité sur les armes autonomes. Russie, États-Unis, Israël, Chine et Inde, présents, freinent, alors que d’autres (dont le Brésil, l’Irlande, la Norvège…), plaident pour des négociations rapides.
Ces armes autonomes sont définies comme des armes capables de sélectionner leurs cibles et d’employer la force sans intervention humaine. A Gaza, l’emploi de systèmes d’armes pilotés par IA (Lavender, Gospel…), qui intègre un temps ridiculement faible de contrôle par l’humain (quelques secondes), a entraîné des mises à mort massives car ces armes sont plus rapides à mettre en action et provoquent beaucoup de “dégâts collatéraux”. Mais aussi en Ukraine, où l’emploi de drones commandés uniquement par IA se révèle très meurtrier. Et des équipements similaires sont projetés voire réalisés dans toutes les armées du monde, au moins les plus riches.
Les deux responsables soulignent l’urgence : “nous sommes désormais dangereusement proches de franchir une ligne rouge morale : le ciblage autonome d’êtres humains par des machines”.
Dans leur appel, il soulignent que “le fossé entre les capacités technologiques et les contraintes réglementaires s’est creusé, les technologies de pointe utilisées sur les champs de bataille amplifiant le risque de causer des dommages aux civils et aux infrastructures civiles, et aggravant les souffrances de la population civile dans les conflits armés.”
“Les scientifiques et les ingénieurs qui élaborent ces systèmes tirent la sonnette d’alarme. Dès lors que les architectes de cette technologie eux-mêmes réclament des limites, les États ne peuvent se permettre de rester passifs”, estiment les chefs de l’ONU et du CICR, avertissant que “cette année doit marquer un tournant”.
La Convention sur certaines armes classiques (CCAC), groupe d’experts gouvernementaux qui travaille sur les armes autonomes et les règles internationales qui pourraient les encadrer (nous en avions déjà présenté un état des travaux) doit achever son mandat de trois ans fin août par un document présentant le consensus obtenu par les participants. Puis en novembre, les États pourront décider de la suite à donner à cette question, notamment du lancement, ou pas, de négociations pour élaborer des règles.
Le ciblage des civils et des infrastructures civiles est interdit par le droit international humanitaire. Mais sur un champ de bataille en évolution constante, il peut être extrêmement difficile de distinguer les combattants des non-combattants. L’enjeu est donc de savoir si une machine peut prendre seule une décision de vie ou de mort dans des circonstances imprévisibles.
Pour l’ONU, les systèmes capables de sélectionner ou d’attaquer des cibles et de tuer des êtres humains sans contrôle ni jugement humains “sont politiquement inacceptables, moralement répugnants et devraient être interdits en vertu du droit international”. Pour le CICR, les conflits “ne sont pas une question de précision, de distinction et de retenue. Il s’agit de civils tués, de familles déplacées, d’hôpitaux, d’écoles et de maisons détruits à un rythme et à une échelle toujours plus grands”. La situation peut, en outre, évoluer en quelques instants. “Un combattant peut se rendre ou être blessé et donc bénéficier d’une protection contre les attaques ; des civils peuvent pénétrer dans la zone d’opérations des systèmes d’armes autonomes ; les armes peuvent se retrouver confrontées à une situation qui n’aurait pas été anticipée”.
L’appel conjoint vise notamment deux types d’armes autonomes :
- Les armes autonomes imprévisibles, d’abord : celles pour lesquelles, en raison de leur conception ou de leur utilisation, l’opérateur ne peut prévoir ni anticiper les conséquences de l’usage de la force.
- Les armes antipersonnel, ensuite. Les systèmes qui ciblent délibérément des êtres humains suscitent des inquiétudes particulières, car ils réduisent la vie humaine à des données, des algorithmes, des capteurs et des opérations mécaniques. A noter qu’un accord international, la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel, ou Traité d’Ottawa (1997), signé par 164 États, a freiné pendant un long laps de temps leur utilisation. Mais certains non signataires, ou d’autres qui s’en retirent (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne et Ukraine), font craindre une résurgence de leur emploi.
Pour l’ONU et le CICR, l’enjeu est d’empêcher que la décision de tuer ne soit transférée aux machines avant que leur utilisation ne devienne une réalité à grande échelle.
