Terreur coloniale en Cisjordanie

La sit­u­a­tion à Gaza relève tou­jours de la logique géno­cidaire : les 2,1 mil­lions de pales­tiniens, par­qués dans moins de 40% de leur ter­ri­toire, vivent dans des abris ou sous des tentes qui ne les pro­tè­gent pas des intem­péries, ont un accès plus que défi­cient à l’eau, aux soins et à l’al­i­men­ta­tion. Depuis le cessez-le-feu du 10 octo­bre 2025, près de 1500 morts et de 5000 blessé.es se sont ajouté.es à l’hé­catombe de 2023 à 2025.

Au Liban, l’in­va­sion israéli­enne dans le sud et les nom­breuses incur­sions ont provo­qué plus de 4000 morts depuis mars 2026, plus de 12000 blessé.es dont plus de 1000 enfants (de nom­breux blessé.es “à vie”), 22% des enfants souf­frent de la faim et 700 000 souf­frent de détresse psy­chologique…

La Cisjor­danie, vic­time d’épu­ra­tion eth­nique depuis plusieurs années, con­naît une accéléra­tion des exac­tions des colons, mais il est de plus en plus vis­i­ble que les ser­vices de l’E­tat israélien sont directe­ment impliqués dans les vio­lences pour capter les ter­res et par­quer de plus en plus les pales­tiniens dans une logique d’a­partheid. Ci-dessous arti­cle du quo­ti­di­en israélien Haaretz traduit par Le Monde Diplo­ma­tique.

Des jeunes dansent au milieu de la salle. Les plus âgés essaient de con­vers­er, mal­gré les déci­bels. La mod­este fête organ­isée à Ramal­lah en l’honneur d’un bache­li­er bat son plein en cette soirée esti­vale quand la nou­velle de l’arrestation des deux frères Hamayel par l’armée israéli­enne tombe. Les deux hommes habitent à prox­im­ité de la ville où siège l’Autorité pales­tini­enne. Régulière­ment, les habi­tants de leur vil­lage et d’autres aggloméra­tions des envi­rons se font atta­quer. Des colons des avant-postes – dont l’un établi il y a peu à quelques cen­taines de mètres de leur ferme – les empêchent d’accéder à des por­tions tou­jours plus vastes de leurs oliv­eraies ou aman­deraies, de leurs sources et citernes, de leurs pâturages.

Le terme “avant-poste” désigne de petites colonies israéli­ennes [voir carte, déf­i­ni­tions de la coloni­sa­tion] implan­tées dans les ter­ri­toires pales­tiniens occupés depuis 1967, sur des ter­res publiques ou privées, sans l’approbation des ser­vices d’urbanisme israéliens. Ils béné­fi­cient néan­moins d’un sou­tien logis­tique – ouvert, offi­cieux ou occulte – de la part d’organismes éta­tiques ain­si que de dona­teurs privés. Le phénomène a pris une ampleur con­sid­érable depuis la sec­onde moitié des années 1990, avec l’intention d’entraver le trans­fert de ter­ri­toires de Cisjor­danie à l’autorité civile pales­tini­enne. Selon les don­nées du site Peace Now [site paci­fiste israélien qui défend la vision à deux états] leur nom­bre atteint 390, con­tre 146 colonies établies offi­cielle­ment depuis 1967. 249 de ces implan­ta­tions ont été créées au cours des qua­tre dernières années.

La veille de l’arrestation, une ferme appar­tenant à la famille Hamayel subit le vol d’une cen­taine de mou­tons. Les deux jeunes gens, leur père et leur beau-frère se ren­dent sur place pour récupér­er des bidons d’huile d’olive et quelques objets de pre­mière néces­sité – par crainte qu’ils ne soient à leur tour dérobés. Mais, immé­di­ate­ment, des habi­tants d’un avant-poste voisin, ou bien des Juifs israéliens venus d’ailleurs, débar­quent, les pho­togra­phient et font appel à des sol­dats. Ces derniers arrê­tent les deux frères et les emmè­nent, yeux bandés, menot­tés. Quand nous l’apprenons en même temps que leurs proches, les six heures durant lesquelles un sol­dat est autorisé à détenir un Pales­tinien sont presque écoulées.

Leur famille craint que les sol­dats ne les mal­trait­ent – comme le lais­sent red­outer les témoignages de ceux qui ont subi le même sort. Moins d’une demi-heure après qu’un autre jour­nal­iste et nous-mêmes eûmes envoyé des deman­des d’information aux ser­vices de presse de l’armée et de la police, nous apprenons leur trans­fert vers un com­mis­sari­at de police israélien situé dans le com­plexe com­mer­cial d’une colonie à l’est de Ramal­lah.

Les inter­pel­la­tions par des sol­dats de Pales­tiniens attaqués par des colons se mul­ti­plient depuis trois ans. Le Fonds pour les défenseurs des droits humains (HRDF), qui opère depuis Israël [mais est apte à défendre israéliens et pales­tiniens devant les tri­bunaux civils ET mil­i­taires], entre­prend de venir en aide à ces per­son­nes placées en déten­tion. Créée en 2011, cette organ­i­sa­tion non gou­verne­men­tale a com­mencé par offrir une pro­tec­tion juridique aux par­tic­i­pants à des man­i­fes­ta­tions en Israël et en Cisjor­danie. Aujourd’hui, elle défend aus­si les agricul­teurs et les berg­ers pales­tiniens, cibles des colons, arrêtés par l’armée.

Au seul mois d’août, elle a reçu des sig­nale­ments con­cer­nant une soix­an­taine de per­son­nes enlevées par des mil­i­taires dans des cir­con­stances sim­i­laires. Le HRDF les a alors mis en rela­tion avec des avo­cats spé­cial­isés comme il l’a fait pour les deux frères Hamayel. Le nom­bre de per­son­nes ain­si détenues est en réal­ité plus élevé, car plusieurs d’entre elles ignorent l’existence du Fonds ou ne peu­vent faire appel à lui.

Dans cer­tains cas, des colons con­scrits procè­dent à l’arrestation ; dans d’autres, les habi­tants des avant-postes se con­tentent d’accompagner de jeunes sol­dats à qui ils don­nent des instruc­tions. Cer­tains mil­i­taires savent que les colons n’aiment pas voir un trou­peau paître ici ou là et, pour ce sim­ple motif, privent le berg­er pales­tinien de sa lib­erté. L’arrestation vaut un inter­roga­toire au poste de police, une déten­tion, brève ou de plusieurs jours, qui peut aboutir à une mise en exa­m­en.

De temps à autre, leurs défenseurs parvi­en­nent aus­si à faire sor­tir un Pales­tinien. C’est le cas de l’avocate Riham Nas­ra dans le cas des deux frères Hamayel, libérés au bout d’une journée, sans con­di­tions ni mise en exa­m­en – comme l’aveu implicite, d’une arresta­tion abu­sive. Les con­seils aus­si dévoués, qui ne font du reste rien pay­er aux vic­times, demeurent cepen­dant peu nom­breux.

En mars, trois habi­tants du vil­lage de Khir­bet Abou Falah ont per­du la vie lors d’une attaque con­duite par des Israéliens d’un avant-poste établi peu avant [1]. Les vic­times entendaient défendre leurs verg­ers et leurs maisons. Un assail­lant a tiré et tué l’une d’entre elles. Les témoins de la scène ont eu du mal à déter­min­er si le tir qui a atteint la deux­ième venait d’un colon ou d’un mem­bre des forces de l’ordre, présentes sur les lieux pour pro­téger les agresseurs. La troisième est morte asphyx­iée par le gaz lacry­mogène util­isé par les sol­dats con­tre les habi­tants du vil­lage. De fait, tout Pales­tinien est une cible, et nom­bre d’entre eux en vien­nent à red­outer la trans­po­si­tion en Cisjor­danie de la guerre d’extermination menée par Israël depuis trois ans à Gaza.

La plu­part des con­vives présents à la fête de Ramal­lah ont des proches et des amis dans les vil­lages men­acés. Cer­tains pos­sè­dent même une par­celle de terre qu’ils sont par­fois sur le point de per­dre, à la suite d’une prise de pos­ses­sion vio­lente par des Juifs israéliens ou d’un ordre mil­i­taire d’expropriation pour l’élargissement d’une route ou l’extension d’une colonie. Les autres subis­sent des attaques de colons lorsqu’ils se dépla­cent, ou des con­trôles de l’armée – sou­vent sur demande des avant-postes.

Au total, en Cisjor­danie, env­i­ron un mil­li­er de bar­rages de toutes sortes iso­lent – ou peu­vent isol­er – ces com­mu­nautés pales­tini­ennes les unes des autres et entra­vent des axes routiers prin­ci­paux [2]. Ain­si, 450 por­tails en fer sont instal­lés aux sor­ties des villes et des vil­lages ; des sol­dats les ver­rouil­lent et les ouvrent en fonc­tion de critères incom­préhen­si­bles. Récem­ment, des colons ont eux aus­si com­mencé à en utilis­er pour blo­quer le pas­sage aux Pales­tiniens.

En sep­tem­bre, le Bureau des Nations unies pour la coor­di­na­tion des affaires human­i­taires (OCHA) recen­sait 6 190 attaques de colons ayant causé des blessures, à des per­son­nes ou à des ani­maux, et provo­qué des dégâts matériels (cul­tures agri­coles et biens) pour la péri­ode 2023–2026 (1 836 attaques en 2025) [3]. Rien qu’au cours des sept pre­miers mois de 2026, 1 418 attaques sim­i­laires ont déjà été dénom­brées – ce qui con­firme la flam­bée observée depuis 2022.

À titre de com­para­i­son, en 2006, lorsque l’ONU a com­mencé ses recense­ments, ce total s’élevait à 182 attaques par an. Mi-2012, les Nations unies avaient même con­vo­qué une con­férence de presse pour tir­er la son­nette d’alarme, le nom­bre d’attaques ayant atteint 423 en 2011. Sur la base des rap­ports des ser­vices de sécu­rité pales­tiniens et des infor­ma­tions relayées par les médias, le départe­ment chargé des négo­ci­a­tions avec Israël au sein de l’Organ­i­sa­tion de libéra­tion de la Pales­tine (OLP) recense, lui, 3 270 attaques entre jan­vi­er et juil­let 2026. Son décompte inclut les incur­sions et les actes de har­cèle­ment com­mis par les colons qui n’entraînent pas de dom­mages cor­porels ou matériels – comme l’incursion qui a con­duit à l’arrestation des frères Hamayel.

À l’origine de ces agres­sions, de nom­breux Juifs israéliens dont la plu­part por­tent kip­pa, papil­lotes ou tsit­sit. Cer­tains sont iden­ti­fiés comme les fon­da­teurs et les pro­prié­taires des avant-postes. D’autres sem­blent juste venir en vis­ite le week-end. Nom­bre d’entre eux sont nés ou ont gran­di dans des colonies recon­nues par Tel-Aviv. Ils envahissent des ter­res pales­tini­ennes à pied ou à bord de véhicules tout-ter­rain four­nis par l’État et l’armée – y com­pris le same­di, alors que la loi religieuse juive inter­dit de con­duire ce jour-là. Beau­coup por­tent des masques. L’État leur four­nit une par­tie des armes.

Ils agressent physique­ment, à coups de matraques, profèrent des men­aces, s’approprient des bêtes (au pré­texte qu’elles leur auraient été volées), envoient les leurs paître et détru­ire l’orge que les agricul­teurs ont semée, incen­di­ent des champs et des maisons, sabo­tent les sources d’eau. Ils s’emparent de celles situées à l’extérieur des vil­lages, détru­isent les canal­i­sa­tions et vident les réser­voirs des com­mu­nautés qui ne sont pas rac­cordées au réseau d’adduction.

De plus en plus, les agresseurs ont recours à des enfants et à des ado­les­cents, qui sem­blent avoir été for­més pour semer le chaos. Ceux-ci procè­dent en exas­pérant ou en épuisant de mod­estes berg­ers et agricul­teurs. Ils rav­agent champs et verg­ers, accom­pa­g­nés d’un trou­peau de mou­tons. Agres­sifs, ils n’hésitent pas à injuri­er ou frap­per – des Pales­tiniens, mais aus­si des volon­taires israéliens et inter­na­tionaux. Les per­son­nes attaquées savent que, si elles se défend­ent, elles se fer­ont inter­peller pour vio­lences con­tre des mineurs. À la fin du mois d’août, des colons ont ain­si enlevé un mil­i­tant bri­tan­nique qui se trou­vait dans le vil­lage d’Oumm Al-Khair, dans le sud de la Cisjor­danie, alors qu’il ten­tait d’y empêch­er des incur­sions d’enfants. Accusé de pédophilie par des colons, il a été livré à la police puis expul­sé [4].

Rien n’endigue ce recours à des mineurs pour harcel­er des Pales­tiniens, ni la mobil­i­sa­tion de mil­i­tants israéliens auprès des ser­vices soci­aux de leur pays, ni les témoignages relayés par des médias. Il existe des simil­i­tudes dans leurs com­porte­ments en plusieurs endroits de la Cisjor­danie et dans leur “équipement” – les trou­peaux de mou­tons, de vach­es ou de chameaux qu’ils utilisent et dont chaque nou­v­el avant-poste est doté. À cela s’ajoute la rapid­ité avec laque­lle l’implantation obtient ensuite le rac­corde­ment au réseau d’approvisionnement en eau d’une base mil­i­taire, ou l’aménagement d’une route d’accès. Tout sug­gère l’existence d’une main qui guide, plan­i­fie et organ­ise cette pres­sion quo­ti­di­enne, avec le sou­tien total des autorités.

De ce fait, depuis 2022, soix­ante-qua­torze com­mu­nautés et familles de berg­ers ont dû rassem­bler leurs mai­gres biens, quit­ter leurs lieux d’habitation depuis des décen­nies et se repli­er dans des ter­ri­toires den­sé­ment peu­plés. Cela représente env­i­ron cinq mille per­son­nes. Ceux qui s’accrochent encore à leurs ter­res au sein de dix-huit autres com­mu­nautés ont vu par­tir, au total, cinq cents des leurs [5]. Çà et là, les ves­tiges d’une tente ou d’une struc­ture pré­fab­riquée ser­vant autre­fois d’école rap­pel­lent que, jusqu’à récem­ment, des gens vivaient dans ces lieux.

Grâce aux armes dont elles dis­posent, à l’aide mil­i­taire et à l’inaction des autorités chargées de l’ordre pub­lic, les mil­ices de colons ont, ces dernières années, réus­si à chas­s­er les Pales­tiniens de plus de mille kilo­mètres car­rés – soit près d’un cinquième de la super­fi­cie de la Cisjor­danie. Berg­ers, agricul­teurs, promeneurs, familles par­ties pique-niquer : tous ont désor­mais peur de s’attarder dans ces lieux qui furent le paysage de leur enfance [6].

La dis­pari­tion des com­mu­nautés de berg­ers d’une zone aus­si vaste con­fère aux mil­ices de colons davan­tage de lib­erté pour atta­quer des habi­ta­tions ou des ter­res à la périphérie des vil­lages et des villes, voire pour s’en empar­er. Là aus­si, l’armée, comme la police, feint l’impuissance. Les colons ont lit­térale­ment con­quis trois maisons privées dans le vil­lage de Jaloud, après avoir harcelé les familles qui s’y trou­vaient ; ils con­tin­u­ent d’assiéger des maisons dans le vil­lage de Qous­ra.

Ni les cri­tiques de l’ambassadeur des États-Unis en Israël Michael Huck­abee, pour­tant grand par­ti­san de l’entreprise de coloni­sa­tion, ni les con­damna­tions de cer­tains officiers ne con­va­in­quent l’armée d’expulser ces squat­teurs – que même les juges de la Haute Cour ont qual­i­fiés d’“émeu­tiers”.

“C’est ma mai­son.” La phrase revient sou­vent, sous dif­férentes formes, lors de nom­breuses attaques. Dans la périphérie de Ramal­lah, fin jan­vi­er, les Bourhane l’ont enten­due, pronon­cée dans un arabe par­fait, par un Juif israélien qui enfonçait leur porte à coups de marteau. L’une des femmes de la famille nous con­fie qu’un sol­dat accom­pa­g­nait l’assaillant et qu’ils ont filé après l’avoir vue faire un signe de croix. Mais l’homme au marteau avait eu le temps de frap­per sa mère de 65 ans, avec une pierre, jusqu’au sang.

Sa faute ? Avoir demandé à un garçon d’éloigner le trou­peau de mou­tons qu’il avait con­duit au milieu du verg­er entourant la mai­son. Le garçon – qui “avait l’air effrayé”, racon­te la mère – a appelé à l’aide les habi­tants de l’avant-poste établi sur des ter­res appar­tenant au vil­lage voisin. Deux proches de la mère venus lui porter sec­ours ont été inter­pel­lés par des sol­dats puis détenus dans un cen­tre mil­i­taire pen­dant près de huit heures. Son fils, qui avait ten­té de chas­s­er les agresseurs (l’un d’eux l’avait filmé en train de leur lancer des pier­res), a lui-même été arrêté par la suite. Les sol­dats l’ont roué de coups avant de le remet­tre à la police. Après cinq jours de déten­tion, le juge mil­i­taire l’a finale­ment libéré moyen­nant le verse­ment d’une cau­tion élevée, à pay­er en espèces. Le mag­is­trat ne pou­vait ignor­er ni les pho­togra­phies du vis­age de la Pales­tini­enne tumé­fié, ni l’absence d’interrogatoire des agresseurs par la police.

Cette libéra­tion a provo­qué la colère des colons, surtout après que les médias d’extrême droite ont évo­qué un inci­dent grave lors duquel des “émeu­tiers arabes” ont attaqué un berg­er qui fai­sait paître son trou­peau. Quelques jours plus tard, l’un d’entre eux s’est présen­té dans la cour de la mai­son. Des sol­dats à sa suite ont de nou­veau arrêté le fils au pré­texte qu’il aurait incité des voisins à jeter des pier­res sur des Israéliens. Un porte-parole de l’armée israéli­enne nous assure que les colons n’étaient pas à l’origine de l’arrestation. Il nie égale­ment que les sol­dats aient pu frap­per le détenu et lui deman­der de bal­ay­er et de net­toy­er le poste mil­i­taire où il avait été détenu.

Depuis ces inci­dents, et comme de nom­breuses habi­ta­tions à la périphérie des vil­lages et des villes, la mai­son des Bourhane s’est trans­for­mée en forter­esse, entourée d’une haute clô­ture, de por­tails en fer et de caméras de sur­veil­lance. La famille et ses voisins n’osent plus s’aventurer sur les pentes inférieures de la colline pour s’occuper de leurs oliviers, situés à seule­ment quelques dizaines de mètres de chez eux.

Sur cer­tains comptes publics des réseaux soci­aux, les mil­ices juives (con­nues sous le nom de “Jeunes des collines”) se van­tent de leurs actes tout en se déchaî­nant con­tre les très rares arresta­tions de leurs mem­bres par la police israéli­enne. Le 10 sep­tem­bre dernier, la chaîne Anshei Shlomeinu (en hébreu, “Notre peu­ple”) de la mes­sagerie What­sApp a pub­lié un “bilan de la lutte con­tre l’ennemi arabe en Terre sainte” pour l’année hébraïque qui venait de s’achever. Le mes­sage détaille la “liste des vil­lages attaqués et le nom­bre d’attaques”. Au moins cent cinquante noms y fig­urent, classés par ordre décrois­sant en fonc­tion du nom­bre d’assauts. La ville de Bir Zeit a été attaquée deux fois, le vil­lage voisin d’Attara cinq fois, Jaloud dix fois, tan­dis que Qous­ra et Khir­bet Abou Falah ont subi quinze assauts cha­cun.

Les auteurs de la pub­li­ca­tion se tar­guent égale­ment d’autres exploits : “Nom­bre de véhicules pales­tiniens incendiés (en Cisjor­danie) : 436. Nom­bre de bâti­ments incendiés : 201. Mosquées incendiées : 15. Nom­bre d’Arabes blessés : 409.” Ils pour­suiv­ent : “De plus, des dizaines de mil­liers de vit­res ont été brisées, des mil­liers d’oliviers ont été abat­tus, des cen­taines de pneus ont été crevés et des dizaines de mil­liers de dounams [1 dounam = 0,1 hectare] de champs et de verg­ers ont été incendiés. Une bonne et heureuse année à tout le peu­ple d’Israël.” Une omis­sion, toute­fois : depuis le début de l’année, des civils israéliens ont assas­s­iné – lors de leurs agres­sions – quinze Pales­tiniens. Huit autres ont été tués dans des cir­con­stances sim­i­laires, sans qu’on puisse établir si des sol­dats ou des colons ont com­mis ces actes [7].

Entre le 1er jan­vi­er et le 8 sep­tem­bre 2026, 88 Pales­tiniens ont été tués en Cisjor­danie par des tirs israéliens. Par­mi eux, 21 mineurs, et le plus jeune avait moins de 1 an. À Hébron, un sol­dat a tiré sur une voiture dans laque­lle se trou­vaient un père et ses enfants. Pour sa défense, il a affir­mé avoir cru sa vie en dan­ger. La men­ace vitale est fréquem­ment invo­quée – en par­ti­c­uli­er quand il est allégué que les per­son­nes tuées avaient lancé des pier­res ou des engins incen­di­aires, notam­ment lors d’incursions mil­i­taires dans des quartiers rési­den­tiels pales­tiniens. À ce jour, l’organ­i­sa­tion des droits humains B’Tselem n’a pu revenir que sur 49 de ces décès de Pales­tiniens. Les témoignages recueil­lis ne con­fir­ment pas sys­té­ma­tique­ment la ver­sion de l’armée, et, dans la plu­part des cas, le recours à une force létale appa­raît dis­pro­por­tion­né.

L’agressivité des autorités sur­passe tou­jours celle des colons. Au cours des pre­miers mois de 2025, l’armée a ain­si, sur ordre du min­istre de la défense Israël Katz, expul­sé de leurs foy­ers tous les habi­tants des camps de réfugiés de Jénine et de Tulka­rem, soit plus de 33 000 per­son­nes. Ces dernières errent depuis entre les maisons de proches, des apparte­ments loués et des cen­tres d’hébergement. La jus­ti­fi­ca­tion invo­quée ? L’“élim­i­na­tion des infra­struc­tures ‘ter­ror­istes’ “.

Dans ces mêmes camps, un nom­bre impor­tant de maisons ont été démolies par l’armée. Celle-ci a égale­ment dérac­iné, et con­tin­ue de le faire, des mil­liers d’arbres fruitiers appar­tenant à des Pales­tiniens, pour divers motifs sécu­ri­taires et puni­tifs. Elle inter­dit à des cen­taines de familles d’agriculteurs d’accéder à leurs ter­res situées au-delà du mur de sépa­ra­tion.

Au cours des huit pre­miers mois de l’année, les autorités ont démoli 1 049 con­struc­tions pales­tini­ennes, dont la grande majorité (pré­cisé­ment 1 087) au motif d’absence de per­mis de con­stru­ire. Selon l’OCHA, env­i­ron 1 380 per­son­nes se sont retrou­vées sans toit. De fait, Israël con­serve le mono­pole de la délivrance des autori­sa­tions sur plus de 60 % du ter­ri­toire de la Cisjor­danie, comme dans l’ensemble de Jérusalem-Est. Depuis 1967 et le début de l’occupation, Tel-Aviv mène une poli­tique restric­tive en matière d’octroi de per­mis aux Pales­tiniens ; il en résulte des con­struc­tions sur des ter­rains privés, que les autorités jugent ensuite illé­gales.

Les médias évo­quent rarement plusieurs autres formes de har­cèle­ment quo­ti­di­en subi par les Pales­tiniens. Chaque nuit, mais aus­si de plus en plus sou­vent le jour, des unités mil­i­taires investis­sent des quartiers rési­den­tiels dans les vil­lages et les villes de Cisjor­danie, afin de procéder à des arresta­tions, de mon­tr­er leur force et d’intimider la pop­u­la­tion. Les équipages des Jeep font alors irrup­tion dans des maisons, au cœur de la nuit. À d’autres moments, ils per­turbent la cir­cu­la­tion d’un cen­tre-ville pen­dant une heure, par­fois plus, et se met­tent à tir­er grenades lacry­mogènes et balles réelles. Le départe­ment de l’OLP chargé des négo­ci­a­tions a ain­si recen­sé 1 358 raids et incur­sions de ce type pour le seul mois d’août.

Chaque rubrique de son rap­port quo­ti­di­en témoigne de la vie des habi­tants de Cisjor­danie : “tués”, “blessés”, “détenus”, “raids mil­i­taires”, “tirs à balles réelles”, “prise de con­trôle de maisons (par l’armée)”, “har­cèle­ment des forces de sécu­rité pales­tini­ennes”, “attaques con­tre des équipes médi­cales”, “entrav­es au sys­tème édu­catif”, “blocage per­ma­nent des points de pas­sage et des routes”, “con­trôles mil­i­taires inopinés”, “attaques de colons”, “dégâts matériels”, “con­fis­ca­tion de biens”, “intru­sion dans des lieux de culte”, “attaques aéri­ennes”, “démo­li­tions de maisons”, “niv­elle­ment des ter­res” (déracin­e­ment de la végé­ta­tion), “con­fis­ca­tion de ter­res”, “cou­vre-feu”, “déten­tions”.

Le plus sou­vent, ces préju­dices s’ajoutent les uns aux autres. Un raid mil­i­taire s’accompagne de tirs à balles réelles, par­fois de blessés ou de morts, sou­vent d’arrestations. Les con­trôles routiers sur­pris­es peu­vent don­ner lieu à un vol d’argent ou à la con­fis­ca­tion d’une voiture. Selon le départe­ment de l’OLP chargé des négo­ci­a­tions, 4 485 inci­dents liés à l’occupation ont été recen­sés en août.

Mais ces rap­ports ne ren­dent pas compte de la poli­tique d’étranglement économique menée par le gou­verne­ment israélien. Celle-ci s’exerce de trois manières – qui mérit­eraient cha­cune un exa­m­en appro­fon­di : le vol (appelé par euphémisme “saisie” ou “retenue”) des recettes de l’Autorité pales­tini­enne provenant des droits de douane et des tax­es à l’importation – entre 60 et 70 % de l’ensemble des recettes ; l’interdiction faite à quelque 120 000 tra­vailleurs pales­tiniens de repren­dre leur emploi en Israël ; et les restric­tions de plus en plus sévères à la lib­erté de cir­cu­la­tion à l’intérieur même de la Cisjor­danie. Com­binées, ces entrav­es appau­vris­sent les employés du secteur pub­lic autant que les familles de la classe ouvrière ou les pro­prié­taires de petites entre­pris­es. Elles por­tent grave­ment atteinte aux sys­tèmes publics de san­té et d’éducation. Leur fonc­tion­nement met en dan­ger la vie de mil­liers de patients et entraîne une détéri­o­ra­tion tan­gi­ble de la qual­ité de l’enseignement.

Le gou­verne­ment de M. Benyamin Netanya­hou porte la respon­s­abil­ité de ce gar­rot­tage économique, comme de la pro­liféra­tion des avant-postes et de leur vio­lence chronique. Et le min­istre des finances, M. Beza­lel Smotrich, incar­ne ces poli­tiques. Soutenu par d’autres min­istres et députés de son courant – le sion­isme religieux, dont la plu­part des ten­ants sont des colons – ce plan­i­fi­ca­teur déter­miné esquisse – en paroles et en actes – l’avenir des Pales­tiniens. Sa réflex­ion lancée en 2017 sous le nom de “Plan décisif” est sans ambiguïté : les Pales­tiniens doivent admet­tre qu’ils ne parvien­dront jamais à con­cré­tis­er leur pro­jet nation­al entre “la mer et le fleuve” (la Méditer­ranée et le Jour­dain), une terre réservée aux seuls Juifs. Selon M. Smotrich, les Pales­tiniens souhai­tant rester devront accepter les con­di­tions imposées par Israël.

La vio­lence des colons, que l’establishment israélien facilite et sou­tient, se rap­porte poli­tique­ment aux des­seins du plan de M. Smotrich. Mais, depuis des décen­nies, une mécanique mil­i­taro-bureau­cra­tique sophis­tiquée restreint ou entrave l’activité pales­tini­enne sur la majeure par­tie de la Cisjor­danie : dans la con­struc­tion, l’élevage et l’agriculture notam­ment. Elle se pare des atours de la légal­ité en s’appuyant sur un vaste sys­tème de lois et de règle­ments, de claus­es des accords d’Oslo, de motifs de sécu­rité, de déci­sions délivrées par la Haute Cour, et tire prof­it du peu d’effet des protes­ta­tions – au demeu­rant timides – de la “com­mu­nauté inter­na­tionale”.

Il n’est peut-être plus très loin, le jour où les colons ne se con­tenteront plus d’envahir les abor­ds des vil­lages, leurs ter­res et les com­mu­nautés de berg­ers, mais s’enfonceront aus­si au cœur même d’une ville ou d’un vil­lage pales­tinien, avec ou sans l’armée à leurs côtés, dans le but assumé de mon­tr­er qui est le maître. Ces incur­sions défieront les appareils de sécu­rité de l’Autorité pales­tini­enne, qui a, pour l’heure, les mains liées. Les colons chercheront à provo­quer une réponse pales­tini­enne (résis­tance active, explo­sion de rage d’un indi­vidu, usages d’armes blanch­es ou à feu) qui per­me­t­trait à l’armée de pren­dre des mesures encore plus dras­tiques con­tre l’ensemble de la pop­u­la­tion. Tout cela afin d’atteindre l’objectif des agresseurs et des hauts respon­s­ables qui les sou­ti­en­nent : l’expulsion des Pales­tiniens de leur patrie.

Ami­ra Hass, cor­re­spon­dante en Pales­tine du quo­ti­di­en israélien Haaretz, traduit de l’anglais par Akram Belka­ïd

[1] “Two Pales­tini­ans killed by gun­fire and anoth­er appar­ent­ly died from tear gas inhala­tion in a com­bined set­tler and sol­dier attack on the vil­lage of Khir­bet Abu Falah”, B’Tselem, 12 mai 2026.

[2] Voir Cécile Marin, “50 kilo­mètres, 5 heures de route”, dans Manière de voir, n° 157, “Pales­tine. Un peu­ple, une coloni­sa­tion”, févri­er-mars 2018 ; cf. Yaniv Kubovich, “IDF lawyer : Israeli army ran­dom­ly, unlaw­ful­ly restricts West Bank Pales­tini­ans”, Haaretz, Tel-Aviv, 25 juin 2026 ; cf. aus­si “Fact sheet : Move­ment and access in the West Bank, April 2026″, Bureau des Nations unies pour la coor­di­na­tion des affaires human­i­taires (OCHA), 23 avril 2026.

[3] “New West Bank map : The impact of set­tlers attacks Jan­u­ary 2023 – August 2026″, OCHA, 24 août 2026.

[4] Mari­am Elsayeh, “Israel deports British activist who pro­tect­ed Pales­tin­ian chil­dren”, Al Jazeera, 7 sep­tem­bre 2026.

[5] “Rolling list : Eth­nic cleans­ing of Pales­tin­ian com­mu­ni­ties and lone fam­i­lies in the West Bank”, B’Tselem, 8 juil­let 2026

[6] Peace Now et Kerem Navot, rap­port “Annus Mirabilis. Actions by the Israeli gov­ern­ment to annex the West Bank, 2023–2025″, Peace Now, 6 juil­let 2026.

[7] L’OCHA met fréquem­ment à jour ces bilans. Cf. “Data on casu­al­ties”, OCHA.

Le 7 sep­tem­bre, un colon a été blessé à l’arme blanche dans le nord de la Cisjor­danie occupée. Le min­istre israélien de la défense, M. Israël Katz, a alors men­acé l’Autorité pales­tini­enne d’une “guerre totale” si une attaque de grande ampleur venait à se pro­duire con­tre l’armée ou une colonie. “Dans l’éventualité où (…) nous appren­dri­ons avec cer­ti­tude qu’ils s’apprêteraient à lancer une attaque ‘ter­ror­iste’ sim­i­laire à celle du 7 octo­bre [2023] con­tre les forces de ‘Tsa­hal’ et la pop­u­la­tion juive des implan­ta­tions [nom offi­ciel don­né aux colonies], le pre­mier min­istre Benyamin Netanya­hou et moi-même avons don­né pour instruc­tion à l’armée de se pré­par­er à une guerre totale con­tre les dirigeants et les mécan­ismes de l’Autorité pales­tini­enne”, a ain­si déclaré le min­istre, en ajoutant que, sous cette hypothèse, les repré­sailles com­prendraient aus­si l’“assas­si­nat de per­son­nal­ités de pre­mier plan” et l’“évac­u­a­tion des habi­tants de villes ou de vil­lages d’où des activ­ités ‘ter­ror­istes’ sont menées” (AFP, 7 sep­tem­bre 2026).

L’inquiétude des Pales­tiniens s’est aggravée deux semaines plus tard après qu’un colon a été tué par balle à quelques heures de la fête de Yom Kip­pour. Israël a alors été placé en état d’alerte max­i­male, et l’armée a annon­cé le ren­force­ment de ses troupes. “Ils n’attendent qu’une occa­sion pour trans­former la Cisjor­danie en Gaza”, nous con­fie un cadre de l’Autorité pales­tini­enne craig­nant qu’un acte isolé con­tre une colonie – scé­nario maintes fois évo­qué depuis les attaques du Hamas le 7 octo­bre 2023 – n’embrase la sit­u­a­tion. Pour lui, les Israéliens ne s’attaqueraient pas for­cé­ment à toutes les villes en même temps, mais en vis­eraient une en par­ti­c­uli­er afin de la vider de ses habi­tants. Laque­lle ? “Je crains beau­coup pour Jénine ou Naplouse, mais Ramal­lah et surtout Al-Khalil [Hébron] ne sont pas à l’abri.”

Quoi qu’il en soit, de nom­breux habi­tants de Cisjor­danie ont retrou­vé des réflex­es qui remon­tent aux deux Intifadas en stock­ant de l’eau et des den­rées de pre­mière néces­sité dans la per­spec­tive de com­bats, de bouclages empêchant les déplace­ments ou de longs cou­vre-feux imposés par l’armée à la pop­u­la­tion.

C’est dans ce con­texte que l’Autorité pales­tini­enne, présidée par M. Mah­moud Abbas, pré­pare les élec­tions lég­isla­tives du 28 novem­bre prochain. Ce scrutin, le pre­mier depuis 2006, est cen­sé avoir lieu en Cisjor­danie, à Jérusalem-Est et dans la bande de Gaza. Pour mémoire, le Con­seil lég­is­latif pales­tinien (CLP), qui fait office de Par­lement, ne s’est plus réu­ni depuis 2007. Le Hamas a fait savoir qu’il par­ticipera à ces élec­tions et qu’il ten­tera de for­mer une large coali­tion afin de bat­tre le Fatah, la for­ma­tion de M. Abbas. Nom­bre d’observateurs esti­ment que le scé­nario de 2021 pour­rait bien se repro­duire avec une annu­la­tion sine die du scrutin, cette fois en rai­son des ten­sions en Cisjor­danie et la sit­u­a­tion à Gaza. La tenue de l’élection prési­den­tielle annon­cée pour 2027 – la pre­mière depuis 2005 – paraît quant à elle des plus improb­a­bles.

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