Gare au retour de Serenicity

Fin octo­bre 2019, la mairie annonce qu’elle « ne mèn­era pas l’expérimentation des cap­teurs sonores envis­agée au print­emps dernier » dans les rues des quartiers Tarentaize-Beaubrun. Une vic­toire dont on s’est bien sûr félic­ités. Pour­tant, le pro­jet n’est pas arrêté. Cette mise en som­meil résulte de l’absence de cadre lég­is­latif le per­me­t­tant. Or le gou­verne­ment planche sur un pro­jet de loi en la matière et les espoirs que la Com­mis­sion européenne met­traient le holà aux expéri­men­ta­tions de recon­nais­sance faciale et autres ont été douchés la semaine dernière [1]. Il est donc plus qu’important de rester vigilant.e.s sur cette ques­tion… Retour sur le pro­jet ini­tial de Serenic­i­ty avec un arti­cle de Couac paru à l’automne 2019.

Stockage des données du quartier, puis de la ville ?

Une plate­forme numérique de la Ville et de la Métro­pole, Dig­i­tal Saint-Éti­enne élaborée par Suez, col­lecterait aus­si les don­nées de Serenic­i­ty. Cette plate­forme fusionne déjà les don­nées col­lec­tées par la ville, la métro­pole, divers délé­gataires de ser­vices publics et des don­nées issues des réseaux soci­aux pour ce quarti­er test de Tarentaize-Beaubrun. Elle stocke des don­nées liées aux con­som­ma­tions énergé­tiques publiques, etc. mais aus­si celles issues des vidéos. Celles col­lec­tées par Serenic­i­ty ali­menteraient entre autres la plate­forme « en vue de la visu­al­i­sa­tion sur carte … pour con­stituer un out­il d’aide à la déci­sion con­cer­nant la tran­quil­lité urbaine. »

C’est la pri­vati­sa­tion d’activités munic­i­pales au prof­it d’entreprises payées très cher par l’impôt. Par ailleurs, le rap­proche­ment des don­nées per­son­nelles des habi­tants, notam­ment celles issues de ges­tion­naires divers liés à la ville ou à la métro­pole (offices d’HLM, comp­teurs élec­triques Linky instal­lés par Enedis…), des réseaux soci­aux con­duisent à un dis­posi­tif de sur­veil­lance très inquisi­teur pour le compte des élus locaux, de l’État et de ses ser­vices et, suite à la revente des don­nées, de beau­coup d’entreprises. Ce sont d’ailleurs ces dan­gers que veut dénon­cer la plate­forme nationale lancée en sep­tem­bre par La Quad­ra­ture Du Net [2] : Tech­nop­o­lice [3]. Elle per­met de doc­u­menter des com­bats con­tre les excès de pou­voir de mairies ou de régions qui se lan­cent dans les smart ou safe cities [4].

Le pro­jet Mon quarti­er smart, pour Tarentaize-Beaubrun, dont le nom offi­ciel est SOFT (pour Saint-Éti­enne – Obser­va­toire des Fréquences du Ter­ri­toire, Serenic­i­ty étant le nom de l’entreprise qui le pro­pose) est bien plus large que les seuls micros. Out­re leur instal­la­tion cou­plée aux caméras de la vidéo­sur­veil­lance, il prévoit le déploiement de drones automa­tisés qui décolleraient automa­tique­ment pour rechercher la nature des bruits sus­pects, le développe­ment d’une appli­ca­tion de « vig­i­lance » citoyenne (dénon­ci­a­tion)… Les micros « intel­li­gents » visent à détecter des « anor­mal­ités sonores » : klax­ons, bris de vit­re, coups de feu, cris, bruits de perceuse, per­fo­ra­teurs, choc (masse, objet pro­jeté), coups de sif­flet, bombes aérosols (tags, bombe lacry­mogène), crépite­ments (incendie), explo­sion, acci­dents, etc. jusqu’au chant des oiseaux cité par un des respon­s­ables du four­nisseur…

C’est la ville sous-surveillance fantasmée par son maire, Gaël Perdriau

Dans ces quartiers actuelle­ment déshérités, où les équipements col­lec­tifs sont soit inex­is­tants soit délabrés et les salles de réu­nion fer­mées, sa volon­té est de lancer une vaste opéra­tion de réno­va­tion urbaine pour attir­er une pop­u­la­tion plus aisée qui per­me­t­trait sa réélec­tion future. Le car­ac­tère secret et volon­taire­ment opaque de leur mise en place est explicite dans les sources qu’a col­lec­tées La Quad­ra­ture Du Net : « il n’y aura pas de com­mu­ni­ca­tion avec le grand pub­lic. Glob­ale­ment, dans un pre­mier temps l’objectif est l’expérimentation, puis dans un sec­ond temps, une com­mu­ni­ca­tion adap­tée sera mise en place. »

Saint-Éti­enne n’a cepen­dant pas le mono­pole de ces « inno­va­tions ». Pour les drones, d’autres l’ont précédé, notam­ment Istres pour laque­lle Thier­ry Val­lat, avo­cat, relève que leur déploiement, au départ prévu pour la sur­veil­lance des mas­sifs forestiers (à la suite de nom­breux feux), s’est en fait can­ton­né à 77% au sur­vol des man­i­fes­ta­tions (des Gilets Jaunes notam­ment). À la Butte aux Cailles à Paris, c’est l’objectif de calmer les ten­sions entre les com­merçants et les riverains qui a jus­ti­fié l’installation de médus­es (gerbes de 4 micros, cou­plées à des appareils pho­to à 360°), qui ont une visée « péd­a­gogique » en direc­tion des con­som­ma­teurs dont les vis­ages seraient floutés…

Jusque-là, les pro­mo­teurs de l’utilisation de ces out­ils de sur­veil­lance pré­tex­taient qu’il y avait un « vide juridique » : d’après un respon­s­able de Serenic­i­ty, « à par­tir du moment où on n’enregistre rien et que l’émetteur du son ne peut être iden­ti­fié, on peut faire ce que l’on veut » ! C’était par­tielle­ment vrai car les règles étaient dis­parates mais, depuis sep­tem­bre, plusieurs textes per­me­t­tent d’y voir plus clair : règle­ment des drones à usage pro­fes­sion­nels (par la DGAC [5] dont l’avis sur le pro­jet stéphanois en a stop­pé pro­vi­soire­ment le déploiement) ; guides de la CNIL Sur l’usage des don­nées per­son­nelles par les col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales [6] et sur l‘intervention des sous-trai­tants [7] ; dossier sur les assis­tants vocaux (par le LIN-CNIL [8], étude juridique sur l’usage de la voix dans les sys­tèmes numériques).

La reconnaissance de la voix, vrai danger pour nos libertés

L’affirmation des respon­s­ables du pro­jet de blo­quer l’enregistrement des voix est une arnaque car per­son­ne ne con­trôlera le traite­ment effec­tué sur les sons col­lec­tés. Or, J.F. Bonas­tre, pro­fesseur au Lab­o­ra­toire d’Informatique d’Avignon, spé­ci­fie que la voix est un moyen d’identification des per­son­nes dès le traite­ment de quelques sec­on­des d’une même voix, « avec un ou deux % d’erreurs ». « La voix porte beau­coup d’informations sur l’individu comme son âge, son sexe, ses orig­ines, son édu­ca­tion, ses ressen­tis, son état physique ou psy­chique et peut-être même ses inten­tions… » Plusieurs lab­o­ra­toires se sont lancés dans la recherche de signes sur la con­som­ma­tion d’alcool ou de stupé­fi­ant, sur la détec­tion des émo­tions ou des atti­tudes émo­tives, l’évaluation de la sincérité…

Dans son analyse juridique, la CNIL rat­tache cet usage de la voix aux droits à la vie privée et à la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles, ain­si qu’au droit à l’image d’une per­son­ne physique (qui inclut le droit à sa voix). Le type de traite­ment appliqué à la voix est pour elle un traite­ment de don­nées bio­métriques qui fait l’objet d’une pro­tec­tion des don­nées sen­si­bles con­cer­nant l’origine raciale ou eth­nique, les opin­ions poli­tiques, les con­vic­tions religieuses ou philosophiques, l’appartenance syn­di­cale ou encore les don­nées rel­a­tives à la san­té ou à la vie sex­uelle. Il y a donc une panoplie juridique clas­sique qui peut être rat­tachée à la voix et per­me­t­tre la sanc­tion pénale des usages fraud­uleux.

Le contrôle social par la technologie ne passera pas !

Un avo­cat de La Quad­ra­ture du Net a déposé un recours devant le Tri­bunal admin­is­tratif dans la région Sud (ex-PACA), avec la LDH, la FCPE et CGT Educ’action, con­tre l’expérimentation de por­tiques bio­métriques dans deux lycées à Mar­seille et à Nice. Si le juge­ment sur le fond n’a pas encore été pronon­cé, l’action a déjà for­cé le prési­dent de la Région – qui finance le pro­jet – Renaud Muse­li­er a annon­cé son report avant le juge­ment. C’est dans cette démarche que nous nous enga­geons [9], avec plusieurs asso­ci­a­tions et col­lec­tifs stéphanois. Nous visons d’abord l’interpellation de la CNIL, puis le lance­ment de nou­velles actions, dans les rues et éventuelle­ment devant un tri­bunal.

L’expertise gag­née dans ce com­bat sera utile face aux autres ten­ta­tives de pro­jets smart ou safe cities prévues, ain­si qu’en direc­tion des GAFA et entre­pris­es divers­es qui utilisent notre voix dans des appli­ca­tions type Alexa (Ama­zon), Siri (Apple), Alo­ha Mes­sen­ger (Face­book), Google Assis­tant, Cor­tana (Microsoft)…

Notes

[1] Cf. le livre blanc sur l’intelligence arti­fi­cielle présen­té le 19 févri­er dernier.

[2] La Quad­ra­ture Du Net : asso­ci­a­tion fondée en 2008 pour résis­ter au con­trôle d’Internet qui va à l’encontre des lib­ertés publiques. Elle lutte con­tre la cen­sure et la sur­veil­lance par les États ou les entre­pris­es privées. Elle œuvre pour un Inter­net libre, décen­tral­isé et éman­ci­pa­teur.

[3] Tech­nop­o­lice : plate­forme crée par La Quad­ra­ture Du Net pour doc­u­menter les pro­jets locaux liés aux smart et safe cities, avec un site https://technopolice.fr/, un forum https://forum.technopolice.fr/, une base de don­nées des doc­u­ments admin­is­trat­ifs col­lec­tés https://data.technopolice.fr/.

[4Smart ou safe cities : smart city, désigne une ville dite « intel­li­gente »util­isant les tech­nolo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion pour « amélior­er » la qual­ité des ser­vices urbains et réduire ses coûts ; safe city en est une décli­nai­son plus lim­itée, cen­trée sur les ques­tions de sécu­rité.

[5] Direc­tion générale de l’aviation civile, qui dépend actuelle­ment du min­istère de la tran­si­tion écologique et sol­idaire (!). Règle­ment de sep­tem­bre 2019. Disponible sous : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/drones-usages-professionnels.

[6] Guide CNIL de sen­si­bil­i­sa­tion au RGPD pour les col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales (sep­tem­bre 2019), disponible sous : https://www.cnil.fr/sites/default/files/atoms/files/cnil-guide-collectivite-territoriale.pdf.

[7] Tra­vailler avec un sous-trai­tant (sep­tem­bre 2019), disponible sous : https://www.cnil.fr/fr/travailler-avec-un-sous-traitant.

[8] Lab­o­ra­toire d’Innovation Numérique de la CNIL (LIN-CNIL). Dossier sur les assis­tants vocaux disponible sous : https://linc.cnil.fr/fr/dossier-assistants-vocaux.

[9] Le Col­lec­tif Halte au con­trôle numérique a été con­sti­tué en lien notam­ment avec cette mobil­i­sa­tion. Cf. notam­ment http://resistance-verte.over-blog.c….