De l’utopie numérique au vectofascisme


Le tech­no­fas­cisme n’est pas une résur­gence du fas­cisme du XXe siè­cle, mais bien une “trans­for­ma­tion struc­turelle dans la manière dont le pou­voir se con­stitue, cir­cule et s’exerce”, explique Gré­go­ry Cha­ton­sky, artiste fran­co-cana­di­en.

Pour lui, “Les tech­nolo­gies numériques, se dis­ant jadis por­teuses de promess­es d’émancipation, se sont pro­gres­sive­ment trans­for­mées en instru­ments de dom­i­na­tion. Cette méta­mor­phose n’est pas acci­den­telle mais s’inscrit dans une logique pro­fonde où le cap­i­tal­isme avancé con­verge avec des ten­dances autori­taires et prend la forme du vecto­fas­cisme qui utilise les sta­tis­tiques vec­to­rielles des espaces latents comme instru­ment de pro­pa­gande et de destruc­tion de la pen­sée réflex­ive.”

Ci-dessous un arti­cle qui présente cette thèse.

Dans les années 1980–2000, les tech­nolo­gies numériques émer­gentes s’inscrivaient dans le pro­longe­ment de la con­tre-cul­ture améri­caine des années 1960. Inter­net et le Web 1.0 por­taient en eux une promesse de décen­tral­i­sa­tion, d’horizontalité et de libre cir­cu­la­tion du savoir. Les pio­nniers du numérique, sou­vent inspirés par des idéaux lib­er­taires, imag­i­naient un espace affranchi des con­traintes du monde physique et des struc­tures de pou­voir tra­di­tion­nelles. Tout du moins c’était le dis­cours affiché.

Cette utopie repo­sait sur plusieurs pré­sup­posés :

  • l’accès égal­i­taire à l’information engen­dr­erait une démoc­ra­ti­sa­tion du savoir ;
  • la mise en réseau des indi­vidus favoris­erait l’émergence d’une intel­li­gence col­lec­tive ;
  • la dématéri­al­i­sa­tion des échanges per­me­t­trait de s’affranchir des hiérar­chies sociales exis­tantes.

Le Web était perçu comme un out­il d’émancipation indi­vidu­elle et col­lec­tive, capa­ble de redis­tribuer le pou­voir loin des insti­tu­tions cen­tral­isées.

Mais cette vision idéal­isée masquait une réal­ité plus com­plexe. Der­rière le dis­cours éman­ci­pa­teur se met­tait en place l’infrastructure d’un réseau mon­di­al qui, par sa nature et son infra­struc­ture même, con­te­nait le poten­tiel de devenir un instru­ment de sur­veil­lance et de manip­u­la­tion sans précé­dent. L’égalité d’accès théorique dis­sim­u­lait l’inégalité des moyens et des com­pé­tences, créant de nou­velles formes d’exclusion et de dom­i­na­tion.

La tran­si­tion entre le réc­it fan­tas­mé de l’utopie orig­inelle et la réal­ité actuelle est passée par une phase de cap­ta­tion du numérique par le cap­i­tal­isme et sa trans­for­ma­tion en néoli­bréal­isme aspi­rant l’argent et les biens publics. Les plate­formes numériques, ini­tiale­ment conçues comme des espaces de lib­erté, sont rapi­de­ment dev­enues les nou­veaux ter­ri­toires d’expansion du cap­i­tal.

Cette cap­ta­tion s’est opérée à plusieurs niveaux :

Pre­mière­ment, par la con­cen­tra­tion économique. Un petit nom­bre d’entreprises (les GAFAM) ont pro­gres­sive­ment monop­o­lisé l’infrastructure numérique mon­di­ale, trans­for­mant l’architecture ini­tiale­ment décen­tral­isée d’Internet en un sys­tème oli­gop­o­lis­tique. Cette con­cen­tra­tion a rem­placé la diver­sité des voix par la dom­i­na­tion de quelques acteurs sur­puis­sants. La diver­sité a été inté­grée dans cette con­cen­tra­tion trans­for­mant les sous-cul­tures en pop-cul­ture.

Deux­ième­ment, par la marchan­di­s­a­tion de l’attention. L’économie numérique repose sur la cap­ta­tion et la monéti­sa­tion de l’attention des util­isa­teurs, trans­for­mant chaque inter­ac­tion en oppor­tu­nité d’extraction de valeur. Ce mod­èle économique a favorisé le développe­ment de tech­nolo­gies addic­tives et manip­u­la­tri­ces, conçues pour max­imiser l’engagement au détri­ment de l’autonomie indi­vidu­elle.

Troisième­ment, par la datafi­ca­tion de l’existence. La col­lecte mas­sive de don­nées per­son­nelles a per­mis une con­nais­sance sans précé­dent des com­porte­ments, désirs et vul­néra­bil­ités des indi­vidus. Cette con­nais­sance, ini­tiale­ment jus­ti­fiée par la per­son­nal­i­sa­tion des ser­vices, est dev­enue un instru­ment de pro­fi­lage, de pré­dic­tion et d’influence com­porte­men­tale. Cette pré­dic­tion est per­for­ma­tive. Elle pro­duit les effets qu’elle annonce.

Le cap­i­tal­isme avancé a façon­né une forme par­ti­c­ulière de sub­jec­tiv­ité, car­ac­térisée par l’individualisme, la com­péti­tion et la max­imi­sa­tion de l’intérêt per­son­nel trans­for­mant l’héritage d’Adam Smith. Cette sub­jec­tiv­ité cap­i­tal­iste, en apparence fondée sur l’autonomie, con­tient en réal­ité les ger­mes de sa pro­pre néga­tion. Le sujet cap­i­tal­iste, ne pen­sant qu’à son intérêt pro­pre, finit par con­cevoir l’ensemble des rela­tions sociales, y com­pris la poli­tique, comme un espace de dom­i­na­tion.

Ce retourne­ment s’opère par deux mécan­ismes psy­chologiques pro­fonds : le ressen­ti­ment et le nihilisme. Le ressen­ti­ment naît du décalage entre les promess­es d’accomplissement indi­vidu­el et la réal­ité d’une pré­car­ité crois­sante. Face à l’impossibilité de réalis­er l’idéal d’autonomie et de réus­site promis par le cap­i­tal­isme, le sujet développe une hos­til­ité envers ceux qu’il perçoit comme obsta­cles à sa réal­i­sa­tion (minorités, étrangers, élites intel­lectuelles). Le nihilisme, quant à lui, résulte de l’érosion des valeurs col­lec­tives au prof­it de la seule ratio­nal­ité instru­men­tale. Le sujet finit par val­oris­er la puis­sance pour elle-même, puis­sance déchaînée qui con­sume aus­si bien l’existence que la Terre.

Cette con­fig­u­ra­tion sub­jec­tive crée un ter­rain fer­tile pour les idéolo­gies fas­cistes, qui pro­posent de résoudre les con­tra­dic­tions du cap­i­tal­isme non par leur dépasse­ment mais par la restau­ra­tion fan­tas­mée d’un ordre naturel hiérar­chique.

Les tech­nolo­gies numériques, et plus récem­ment l’intelligence arti­fi­cielle généra­tive, pos­sè­dent une nature fon­da­men­tale­ment ambiva­lente, que l’on pour­rait qual­i­fi­er de chi­rale. Elles peu­vent aus­si bien servir des final­ités éman­ci­patri­ces que total­i­taires, fac­tices que factuelles, créa­tives que mimé­tiques.

Cette ambiva­lence ne relève pas sim­ple­ment d’un choix instru­men­tal (utilis­er un out­il pour une fin ou une autre) mais découle de la nature même de ces tech­nolo­gies, de leur con­cep­tion et des logiques de pro­duc­tion qui les sous-ten­dent. Les algo­rithmes d’intelligence arti­fi­cielle, entraînés sur des cor­pus reflé­tant les biais struc­turels de nos sociétés, peu­vent repro­duire et ampli­fi­er ces biais s’ils sont util­isés de manière préréflex­ives. Les archi­tec­tures des réseaux soci­aux, opti­misées pour max­imiser l’engagement, favorisent la polar­i­sa­tion et la dif­fu­sion de con­tenus émo­tion­nels sur les con­tenus nuancés.

Le Web, conçu comme espace de trans­parence et d’accès équitable à l’information, s’est révélé être un médi­um idéal pour la pro­pa­gande et la manip­u­la­tion de masse. Les mécan­ismes qui devaient garan­tir l’horizontalité des échanges (anony­mat, vitesse de dif­fu­sion, absence de fil­trage insti­tu­tion­nel) sont pré­cisé­ment ceux qui facili­tent la prop­a­ga­tion de dis­cours extrémistes et la con­sti­tu­tion de bulles cog­ni­tives her­mé­tiques.

La thèse selon laque­lle l’ultime phase du cap­i­tal­isme est le fas­cisme mérite d’être exam­inée à la lumière de ces évo­lu­tions. Le cap­i­tal­isme, dans sa phase avancée, génère des con­tra­dic­tions qu’il ne peut résoudre dans le cadre démoc­ra­tique : iné­gal­ités crois­santes, pré­cari­sa­tion du tra­vail, crise écologique. Face à ces con­tra­dic­tions, deux voies se dessi­nent : soit un dépasse­ment vers une organ­i­sa­tion sociale plus équitable et écologique, soit un repli autori­taire visant à préserv­er les priv­ilèges étab­lis par la coerci­tion.

Le fas­cisme appa­raît alors comme une solu­tion de con­ti­nu­ité pour un cap­i­tal­isme en crise, lui per­me­t­tant de main­tenir la con­cen­tra­tion des richess­es tout en canal­isant les frus­tra­tions sociales vers des boucs émis­saires. Les tech­nolo­gies numériques, par leur capac­ité à per­son­nalis­er la pro­pa­gande, à sur­veiller les pop­u­la­tions et à manip­uler l’opinion publique, four­nissent au fas­cisme con­tem­po­rain des instru­ments d’une effi­cac­ité sans précé­dent.

Cette con­ver­gence n’est pas une fatal­ité his­torique, mais elle s’inscrit dans une logique où les mécan­ismes du marché, lais­sés à eux-mêmes, ten­dent à éroder les con­tre-pou­voirs démoc­ra­tiques et à con­cen­tr­er les ressources dans un nom­bre restreint de mains.

Face à ce con­stat, la sim­ple cri­tique dis­cur­sive ou l’appel à une util­i­sa­tion plus éthique des tech­nolo­gies exis­tantes appa­rais­sent insuff­isants. Ce dont nous avons besoin, ce sont de nou­velles matéri­al­ités et con­cré­tions – de nou­velles archi­tec­tures tech­nologiques conçues explicite­ment pour servir des final­ités éman­ci­patri­ces.

Ces alter­na­tives devraient être fondées sur des principes rad­i­cale­ment dif­férents : pro­priété col­lec­tive des infra­struc­tures numériques, gou­ver­nance démoc­ra­tique des algo­rithmes, val­ori­sa­tion de la neu­ro-diver­sité plutôt que l’optimisation de l’engagement, et code source des mécan­ismes de fil­trage et de recom­man­da­tion.

De telles tech­nolo­gies ne peu­vent émerg­er spon­tané­ment dans le cadre du cap­i­tal­isme numérique actuel. Elles néces­si­tent une inter­ven­tion poli­tique délibérée, un cadre régle­men­taire con­traig­nant et des investisse­ments publics mas­sifs. Elles exi­gent égale­ment une réap­pro­pri­a­tion des mul­ti­tudes des com­pé­tences tech­niques, per­me­t­tant aux com­mu­nautés de dévelop­per et main­tenir leurs pro­pres infra­struc­tures numériques.

L’évolution des tech­nolo­gies numériques, de l’utopie éman­ci­patrice à l’instrument de dom­i­na­tion, nous rap­pelle que la tech­nolo­gie n’est jamais neu­tre mais tou­jours inscrite dans des rap­ports de force économiques et poli­tiques. Le bas­cule­ment du Web et de l’IA vers des out­ils de pro­pa­gande fas­ciste n’était pas inévitable, mais résulte d’une con­fig­u­ra­tion par­ti­c­ulière où le cap­i­tal­isme avancé ren­con­tre une crise de légitim­ité démoc­ra­tique.

Pour invers­er cette ten­dance, il ne suf­fit pas de cri­ti­quer les dérives actuelles ou d’espérer un usage plus éthique des tech­nolo­gies exis­tantes. Il faut repenser fon­da­men­tale­ment l’architecture de nos sys­tèmes tech­niques pour qu’ils incar­nent et ren­for­cent les valeurs démoc­ra­tiques plutôt que de les éroder. Cette trans­for­ma­tion tech­nologique ne peut être séparée d’une trans­for­ma­tion sociale et économique plus large, visant à dépass­er la logique cap­i­tal­iste d’accumulation et d’exploitation.