Surveillance numérique au travail, l’autre face des algos

L’IA van­tée allè­gre­ment sur le jour­nal local Le Pro­grès n’est pas l’al­pha et l’omé­ga de la société idyllique que nous promet­tent les par­ti­sans de cette tech­nolo­gie et elle est déjà à l’oeu­vre dans le monde du tra­vail en par­ti­c­uli­er pour la sur­veil­lance des employés.
“Les 2/3 des tra­vailleurs Améri­cains sont sous sur­veil­lance sur leur lieu de tra­vail” relève le jour­nal­iste Hubert Guil­laud, auteur de “Les algo­rithmes con­tre la société”, rédac­teur en chef du média Danslesalgorithmes.net porté par l’asso­ci­a­tion Vecteur.

Il va d’ailleurs par­ticiper le 12 juin 2025 à une table ronde au cours de la ren­con­tre Numérique en Commun[s] qui aura lieu à St-Just-St-Ram­bert.
Plus d’in­fos et inscrip­tions sur : https://numerique-en-communs.fr/nec-loire-2025/

Ce phénomène de sur­veil­lance automa­tisée n’est pas l’a­panage des Etats Unis ou des entre­pris­es dont le siège est améri­cain, en effet il s’ag­it d’une pra­tique mon­di­ale dif­fusée d’au­tant plus rapi­de­ment que le marché du tra­vail est de plus en plus mon­di­al­isé.

Une sur­veil­lance sou­vent masquée sous les out­ils numériques pour l’ensem­ble des employés

Non seule­ment elle con­cerne tous les pays mais aus­si tous les secteurs en s’ap­puyant sur la numéri­sa­tion général­isée à laque­lle Halte au con­trôle numérique s’op­pose en aler­tant sur les dan­gers qu’elle entraine.
« Cette sur­veil­lance est désor­mais aus­si com­mune pour les cols bleus que pour les cols blancs. Bien qu’elle soit sou­vent invis­i­ble, masquée sous les out­ils numériques que tous utilisent au quo­ti­di­en, elle n’est pas sans con­séquences :
elle a un impact sur la san­té et la sécu­rité des tra­vailleurs

« Des caméras ali­men­tées par l’IA qui suiv­ent l’attention des camion­neurs aux scan­ners porta­bles qui sur­veil­lent la vitesse d’emballage et de tri des col­is des employés des entre­pôts d’Amazon, en pas­sant par les logi­ciels de vidéo­con­férence qui sur­veil­lent les con­ver­sa­tions des employés pen­dant les réu­nions, dans de nom­breux secteurs les entre­pris­es utilisent de plus en plus d’outils automa­tisés pour col­lecter des don­nées sur les tra­vailleurs, puis utilisent ces don­nées pour pren­dre des déci­sions automa­tisées sur les tâch­es et les horaires des tra­vailleurs, les salaires, les pro­mo­tions, la dis­ci­pline et même les licen­ciements », explique le poli­to­logue Alexan­der Her­tel-Fer­nan­dez sur le blog du LPE Project.

Qui a un impact sur les salaires

Ce qui se joue dans le ren­force­ment de la sur­veil­lance au tra­vail est pour­tant très fort au niveau RH et plus encore au niveau de la ques­tion salar­i­ale. Les don­nées sont de plus en plus util­isées pour pro­duire des indi­ca­teurs de per­for­mances sou­vent prob­lé­ma­tiques sur de plus en plus d’employés, comme s’en émou­vait un arti­cle du Wash­ing­ton Post prédis­ant l’arrivée du licen­ciement algo­rith­mique.
La sur­veil­lance a un impact direct sur l’employabilité, le recrute­ment et sur la rémunéra­tion.

Dans le monde des plate­formes de livrai­son ou de trans­port, la rémunéra­tion n’est pas fixe. Elle est à la fois “imprévis­i­ble, vari­able et per­son­nal­isée” en inté­grant des dif­féren­ci­a­tions qui peu­vent être liées à la ges­tion opaque des pour­boires.
De plus en plus de tra­vailleurs du trans­port et de la logis­tique sont con­fron­tés à un salaire con­stam­ment fluc­tu­ant lié à la ges­tion algo­rith­mique du tra­vail.
“Dans le cadre de ces nou­veaux régimes de rémunéra­tion, les tra­vailleurs perçoivent des salaires dif­férents – cal­culés à l’aide de for­mules opaques et en con­stante évo­lu­tion reflé­tant l’emplacement, le com­porte­ment, la demande, l’offre et d’autres fac­teurs de chaque con­duc­teur – pour un tra­vail glob­ale­ment sim­i­laire.”
Le prob­lème de ces sit­u­a­tions, n’est pas seule­ment celui d’une rémunéra­tion vari­able basée sur la per­for­mance, mais aus­si avec une répar­ti­tion du tra­vail basée non seule­ment sur le com­porte­ment des tra­vailleurs, mais égale­ment sur d’autres critères liés eux à la prof­itabil­ité que le cal­cul opère pour l’entreprise entre tous les critères.
Elle pro­duit une “dis­crim­i­na­tion salar­i­ale algo­rith­mique” qui per­met aux entre­pris­es de “per­son­nalis­er et dif­férenci­er les salaires d’une manière incon­nue à ceux que ce cal­cul impacte, en les payant pour qu’ils se com­por­tent de la manière dont l’entreprise le souhaite, à la lim­ite de ce qu’ils sont dis­posés à accepter”
Ain­si “des per­son­nes qui effectuent le même tra­vail, avec les mêmes com­pé­tences, pour la même entre­prise, en même temps, peu­vent percevoir une rémunéra­tion horaire dif­férente”, le tout via un sys­tème obscur qui ne per­met ni de prédire ni de com­pren­dre sa rémunéra­tion.

En con­flit avec les lois inter­na­tionales du tra­vail

Les lois inter­na­tionales du tra­vail pré­cisent “qu’à tra­vail égal salaire égal, et que les entre­pris­es ne peu­vent pas intro­duire de règles nou­velles ou opaques pour obscur­cir le cal­cul du salaire”. Or, [les cal­culs algo­rith­miques] ruinent les logiques d’équité, notam­ment parce que le salarié ne peut pas con­naître les critères que l’entreprise a déter­miné pour éval­uer son tra­vail ou le plan­i­fi­er, et que le cal­cul rend le salaire de chaque per­son­ne dif­férent, pour le même tra­vail au même moment. Entre les con­duc­tri­ces et les con­duc­teurs d’Uber : les femmes gag­nent 7% de moins que les hommes.
De plus, la rémunéra­tion algo­rith­mique varie en per­ma­nence jusqu’à en sem­bler aléa­toire au tra­vailleur alors qu’elles sont cal­culées automa­tique­ment et ne devraient pas sus­citer de doutes en sup­p­ri­mant la sub­jec­tiv­ité humaine.

Le prob­lème réside dans l’opac­ité des règles de cal­cul

Aujourd’hui, les tra­vailleurs n’ont aucune idée des don­nées qui sont col­lec­tées par dev­ers eux ni de la manière dont elles sont util­isées pour éval­uer leurs per­for­mances, alors que des juge­ments sont sou­vent effec­tués par des sys­tèmes automa­tisés tiers, dont les fonc­tion­nements ne sont jamais explic­ités ».
« lorsque les tra­vailleurs n’ont pas accès aux algo­rithmes util­isés par les employeurs, il est presque impos­si­ble de prou­ver qu’il y a eu dis­crim­i­na­tion ».
La trans­parence en matière de salaires et de con­di­tions de tra­vail est cen­sée être la règle, mais les sys­tèmes numériques pro­prié­taires sapent ce principe.

Il est temps de se deman­der quelles don­nées RH ne doivent pas être croisées entre elles.

La rémunéra­tion vari­able automa­tisée néces­site une régle­men­ta­tion sup­plé­men­taire en par­ti­c­uli­er sur les don­nées col­lec­tées et croisées.
En effet, nous sommes en train d’autoriser des croise­ments de don­nées qui ne devraient pas l’être.
A l’ère de l’IA, les entre­pris­es ont inté­gré l’idée que pour amélior­er leurs cal­culs, elles devaient dis­pos­er de tou­jours plus de don­nées et que de leurs croise­ments sor­tiront des indi­ca­teurs de per­for­mance tou­jours plus opti­maux.
Les entre­pris­es par­tent du principe que toutes les don­nées sont asso­cia­bles pour pro­duire de meilleurs cal­culs et de meilleurs indi­ca­teurs, cer­tains croise­ments ne devraient pas être ren­dus pos­si­bles, « trop sou­vent, les algo­rithmes repro­duisent et inten­si­fient les iné­gal­ités et les préjugés, con­duisent à une demande crois­sante de pro­duc­tiv­ité des tra­vailleurs et utilisent les don­nées des employés de manière à la fois opaque et abu­sive. »

Des tech­niques util­isées à tous les éch­e­lons de l’en­tre­prise

Le rap­port de Cowork­er sur le déploiement des « petites tech­nolo­gies de sur­veil­lance », ( mais omniprésentes) par­le d’un essaim de solu­tions qui se déversent désor­mais sur les employés.
Le rap­port The con­stant Boss de Data & Soci­ety intro­duit la notion de « patron per­pétuel ».

Cory Doc­torow fait le par­al­lèle avec la ges­tion sci­en­tifique du tra­vail inven­tée par Tay­lor qui a fait croire aux rich­es indus­triels qu’il pou­vait aug­menter la pro­duc­tiv­ité des ouvri­ers. Les employés n’étaient pas plus effi­caces, mais avaient l’air plus obéis­sants, iro­nise-t-il, à la plus grande sat­is­fac­tion de leurs patrons. Les employeurs ont pour­tant bien remar­qué que leurs revenus ne s’amélioraient pas avec le tay­lorisme, sous pré­texte que cette ges­tion sci­en­tifique n’était pas encore assez aboutie. « Il ali­mente leurs préjugés et leur méfi­ance envers leurs employés, et leur con­fi­ance mal placée en leur pro­pre capac­ité à com­pren­dre le tra­vail de leurs employés mieux que leurs employés. »

Ce man­age­ment sci­en­tifique du tra­vail est désor­mais disponible sous forme d’innombrables appli­ca­tions, c’est ce qu’on appelle le « boss­ware ». « Les tra­vailleurs indépen­dants sont au cœur du boss­ware ». Alors que le tra­vailleur indépen­dant rêve de devenir son pro­pre patron, il est en fait totale­ment dépen­dant d’un télé­phone qui le sur­veille et le dis­ci­pline en con­tin­ue. Et l’IA vient renou­vel­er cette bulle du boss­ware, qui con­tin­ue à venir con­va­in­cre les patrons que l’IA va pou­voir faire votre tra­vail à votre place.

Pour Alvaro Bedoya, qui s’intéresse à la pro­tec­tion des tra­vailleurs, “cette ges­tion algo­rith­mique du tra­vail devrait être con­sid­érée comme illé­gale”.
En moyenne, un employé d’un cen­tre d’appels est soumis à au moins 5 formes de sur­veil­lance qui pèsent sur lui, le dén­i­grent et ne tolèrent aucune dis­cus­sion : une sur­veil­lance vidéo sous IA, une sur­veil­lance vocale sous IA qui pré­tend mesur­er leur empathie, une IA qui chronomètre leurs appels, une autre qui analyse les sen­ti­ments durant l’appel et une dernière qui éval­ue la réus­site des employés à attein­dre des objec­tifs arbi­traires.

L’augmentation des cadences que pro­duit le boss­ware con­duit à des préju­dices sur la san­té des employés.
La ges­tion algo­rith­mique du tra­vail pro­duit surtout des sanc­tions arbi­traires, comme quand les opéra­teurs de cen­tres d’appels qui ont un accent, sont éval­ués néga­tive­ment par les IA qui sont chargés de détecter leur émo­tion.

Com­ment préserv­er le droit du tra­vail ?

« Les tra­vailleurs devraient avoir le droit de savoir quelles don­nées les con­cer­nant sont col­lec­tées, par qui elles sont partagées et com­ment elles sont util­isées. »
Plusieurs ini­tia­tives comme “la for­ma­tion en négo­ci­a­tion sur la numéri­sa­tion” ou “le guide de la gou­ver­nance des sys­tèmes algo­rith­miques au tra­vail” du Why Not Lab, per­me­t­tent aux représen­tants des salariés d’adress­er des ques­tions aux direc­tions sur les sys­tèmes util­isés.
Une clause du droit d’entrée numérique que les syn­di­cats pro­posent d’introduire dans les con­ven­tions col­lec­tives, réclame que les tech­nolo­gies util­isées par les employeurs soient mieux doc­u­men­tées. Aucun des pro­grès obtenus par des tra­vailleurs n’a été obtenu facile­ment : tous sont le résul­tat d’une lutte soutenue, et celle-ci doit désor­mais se faire jusqu’aux out­ils numériques !

Reste que démon­tr­er l’arbitraire et pire encore l’absurdité des cal­culs reste extrême­ment dif­fi­cile.
Le tra­vail d’un groupe de chercheurs et de hack­ers européens, Revers­ing Works a con­duit les autorités ital­i­ennes à con­damn­er l’application de livrai­son ital­i­enne Glovo/Foodinho pour atteinte à la vie privée. L’application démul­ti­pli­ait l’utilisation de don­nées prob­lé­ma­tiques, sur­veil­lait les tra­vailleurs au-delà de leurs heures de tra­vail, util­i­sait un score de nota­tion des tra­vailleurs et envoy­ait d’innombrables infor­ma­tions con­fi­den­tielles à des tiers.
Comme l’expliquait le col­lec­tif dans un com­mu­niqué, le RGPD est insuff­isam­ment util­isé par les syn­di­cats, notam­ment parce que « la vie privée est un droit indi­vidu­el qui n’est pas con­sid­éré comme un out­il de lutte des tra­vailleurs », alors qu’il per­met de con­tester nom­bre de pra­tiques déloyales.

Sans compter que bien sou­vent, le lég­is­la­teur ne per­met pas aux employés de pro­duire des don­nées en par­al­lèle de celles de l’employeur.

La ques­tion des don­nées et de leur accès demeure trop sou­vent sec­ondaire dans les négo­ci­a­tions syn­di­cales. Mais il n’y aura pas de lim­ites à la sur­veil­lance sans con­sacr­er un droit d’accès et de traite­ment pour les tra­vailleurs et leurs représen­tants.