Au Soudan, les drones tueurs au coeur des massacres

Au Soudan, les drones pro­duits dans des pays étrangers, comme les Émi­rats arabes unis ou la Turquie par­ticipent au mas­sacre des pop­u­la­tions civiles. Fin octo­bre, les para­mil­i­taires des Forces de sou­tien rapi­de (FSR) ont mas­sacré plusieurs mil­liers de civils dans la ville d’El-Fasher avec ces armes, opérant un véri­ta­ble net­toy­age eth­nique qui n’est pas sans rap­pel­er ce qu’il se passe à Gaza. La France est com­plice de ces mas­sacres. Début novem­bre des rassem­ble­ments de sou­tien ont eu lieu dans plusieurs viles, y com­pris à Saint-Éti­enne.

Le con­flit en cours au Soudan, qui oppose les Forces de sou­tien rapi­de (FSR) aux Forces armées soudanais­es (FAS), l’armée régulière, a débuté en avril 2023.

Dans son rap­port, inti­t­ulé « La mort a frap­pé à notre porte ». Crimes de guerre et souf­frances des pop­u­la­tions civiles au Soudan, Amnesty Inter­na­tion­al a réu­ni des infor­ma­tions sur des cas de civil·e·s vic­times de frappes aveu­gles et d’attaques menées directe­ment con­tre la pop­u­la­tion civile par les FSR et les FAS.

Cer­taines des vio­la­tions du droit inter­na­tion­al human­i­taire com­mis­es par les par­ties au con­flit con­stituent des crimes de guerre. Le rap­port fait notam­ment état d’attaques ciblées con­tre des biens de car­ac­tère civ­il tels que des hôpi­taux et des églis­es, d’un pil­lage sys­té­ma­tique.

Un arti­cle de France 24 relève égale­ment l’utilisation de chlore, un gaz tox­ique qui a notam­ment été util­isé par le régime de Bachar el-Assad durant la guerre civile syri­enne. L’utilisation d’armes chim­iques est inter­dite par une con­ven­tion inter­na­tionale à laque­lle le Soudan est par­tie.

Par­mi les autres crimes de guerre, on compte égale­ment énor­mé­ment de vio­lences sex­uelles faites aux femmes et aux filles soudanais­es, com­prenant des vio­ls et de l’esclavage sex­uel. Dans la plu­part des cas exam­inés par Amnesty Inter­na­tion­al, les vic­times ont déclaré que les respon­s­ables des sévices, des attaques ciblées et des pil­lages, étaient des mem­bres des FSR ou de mil­ices armées alliées à ces dernières. 12 mil­lions de femmes seraient con­cernées.

Alaa Busati, avo­cate et mil­i­tante soudanaise en exil, dénonce ces vio­lences faites aux femmes, qui sont en pre­mière ligne pour apporter leur aide aux blessés mal­gré les bom­barde­ments et les atteintes à leurs lib­ertés. Elle recueille leurs témoignages et des preuves pour porter leurs voix devant la jus­tice.

Lire : https://basta.media/soudanaise-en-exil-elle-denonce-les-crimes-contre-les-femmes-de-son-pays-et-indifference-du-monde-guerre-Soudan

Soudanais ayant fui El-Fash­er-28 octo­bre 2025, Alex MITA – AFP

Depuis la prise d’El-Facher fin octo­bre 2025, la sit­u­a­tion a empiré. De nom­breux cen­tres médi­caux et human­i­taires ont été détru­its ou endom­magés partout dans le pays par des frappes inten­tion­nelles, ce qui prive les civil·e·s de nour­ri­t­ure et de soins ou pro­duits médi­caux, et aggrave encore une sit­u­a­tion déjà très dif­fi­cile.

Les chiffres sont hor­ri­fi­ants : on compte 12 mil­lions de déplacés et plus de 150 000 morts, d’après une esti­ma­tion faite en 2024 par l’ancien envoyé spé­cial éta­sunien au Soudan Tom Per­riel­lo.

Près de 25 mil­lions de per­son­nes, soit la moitié de la pop­u­la­tion, souf­frent d’une insécu­rité ali­men­taire aiguë, dont 8,5 mil­lions en sit­u­a­tion d’urgence ou de famine, selon les Nations unies et le Cadre inté­gré de clas­si­fi­ca­tion de la sécu­rité ali­men­taire (IPC).

Un grand nom­bre d’at­taques sont menées par des drones. Comme en Pales­tine, les drones sont util­isés pour com­met­tre des mas­sacres de civils de grande ampleur, de manière ciblée.

« Ce ne sont pas des acci­dents. Nous ne sommes pas face à l’imprécision d’un tir de morti­er. Avec les drones, les civils sont délibéré­ment pris pour cibles : au lieu d’espérer tuer des civils, vous en avez désor­mais la cer­ti­tude » (Wim Zwi­j­nen­burg, de l’ONG néer­landaise Pax).

Medi­a­part a sor­ti un arti­cle très com­plet sur le sujet : https://www.mediapart.fr/journal/international/251125/au-soudan-aussi-les-drones-redessinent-les-lignes-de-front

Frappe de drone sur le port de Port-Soudan, le 6 mai 2025 – Pho­to AFP Medi­a­part

L’une des plus emblé­ma­tiques est le mas­sacre d’El-Fash­er, la cap­i­tale du Dar­four du Nord, qui a eu lieu en sep­tem­bre 2025. Après avoir assiégé la ville pen­dant dix-huit mois, les FSR ont mul­ti­plié les attaques aéri­ennes, pous­sant les habitant·es à creuser des abris souter­rains.

« Il y a eu jusqu’à vingt frappes par jour, nous viv­ions en per­ma­nence avec cette men­ace au-dessus de nos têtes », témoigne Babo Hashim, habi­tant de la ville (source medi­a­part).

Mal­heureuse­ment ces abris n’ont pas suf­fi. Fin octo­bre 2025, la ville est défini­tive­ment tombée. Les FSR ont filmé une par­tie des tueries dont ils se rendaient coupables. Ces images hor­ri­bles ont cir­culé sur les réseaux soci­aux et dans les médias.

Le lab­o­ra­toire human­i­taire de l’université améri­caine Yale estime que cette attaque pour­rait avoir coûté la vie à 60 000 per­son­nes.

Des crimes de masse qui lais­sent red­outer un géno­cide en cours, comme en Pales­tine.

Voir aus­si : https://www.amnesty.fr/conflits-armes-et-populations/actualites/soudan-temoignages-massacres-el-fasher

Image satel­lite prise le 26 octo­bre 2025 mon­tre de la fumée qui s’échappe à prox­im­ité d’un point où des signes de mas­sacres ont été repérés, dans le quarti­er de Dara­ja Oula, à El-Fash­er, au Soudan © VandorTechnologies2025 – France 24

En 2024, un rap­port Human Rights Watch (HRW) avait déjà établi que des actes de net­toy­age eth­nique et des crimes con­tre l’hu­man­ité avaient été com­mis con­tre les Mas­salit et les com­mu­nautés non arabes de la ville d’El Geneina, une autre ville soudanaise attaquée par les FSR.

La chercheuse Sar­ra Mjdoub, y voit claire­ment un lien dans la façon dont sont mas­sacrés les civils : on les affame, on les place dans un bain d’hostilité con­stante avec des armes de plus en plus sophis­tiquées comme les drones, on les pousse à par­tir.

Le siège d’El-Facher mon­tre la logique d’impunité d’un acteur armé qui peut assiéger des villes et forcer à fuir pour con­trôler un ter­ri­toire. La chercheuse aver­tit : « Ce mod­èle pour­ra être appliqué ailleurs »

Images satel­lites d’El fash­er avant et après la con­struc­tion d’un mur d’encer­clement, source BBC

Amnesty Inter­na­tion­al a con­staté que des armes et des muni­tions récem­ment fab­riquées ou trans­férées provenant de pays tels que la Chine, les Émi­rats arabes unis, la Russie, la Ser­bie, la Turquie et le Yémen étaient importées en grande quan­tité au Soudan, puis, dans cer­tains cas, détournées vers le Dar­four.

Dans un doc­u­ment pub­lié en juil­let de cette année, Amnesty Inter­na­tion­al dit avoir repéré dans plusieurs régions du Soudan des véhicules blind­és de trans­port de troupes (VBTT) fab­riqués par les Émi­rats arabes unis et util­isés par les FSR.

En analysant des images numériques, elle a égale­ment pu déter­min­er que des drones de prove­nance chi­noise et émi­ratie avaient été util­isés par les FSR pour larguer des bombes aéri­ennes guidées (Nor­in­co GB50A).

Drone chi­nois FH-95, source

Depuis le début du con­flit armé le 15 avril 2023, les frappes de drones (ou UAV, selon l’acronyme en anglais de « véhicule armé sans humain à bord ») se sont inten­si­fiées, au rythme de l’acquisition, par les deux par­ties, d’appareils tou­jours plus sophis­tiqués.

L’armée soudanaise utilise en effet aus­si des drones et n’est pas exempt de crimes. Elle est accusée d’avoir visé des marchés, des zones rési­den­tielles et des bâti­ments publics. Le 20 octo­bre, des frappes de drones dans plusieurs local­ités du Dar­four-Nord et du Dar­four-Ouest ont fait au moins 13 morts.

D’après l’ar­ti­cle de medi­a­part, l’ar­mée soudanaise utilis­erait des drones depuis le milieu des années 2000. Au départ, sim­ples out­ils de sur­veil­lance util­isés au Dar­four et au Kord­o­fan, les drones ont ensuite été util­isés pour les frappes mil­i­taires.

L’ar­mée soudanaise utilis­erait à présent des drones de dernière généra­tion, dont le mod­èle turc Bayrak­tar Akin­ci et tra­vaillerait aujourd’hui, par l’intermédiaire de la Mil­i­tary Indus­try Cor­po­ra­tion (MIC), à finalis­er le Safrouq, un drone de com­bat présen­té en juil­let lors d’un salon de défense à Istan­bul (Turquie).

Le 3 jan­vi­er 2026, des frappes de drones ont fait des vic­times civiles dans les vil­lages d’Al Zurg et de Ghu­rair, notam­ment sur un marché et une clin­ique médi­cale. Des frappes à Kul­bus ont égale­ment déplacé plus de 600 per­son­nes et semé la panique par­mi les habi­tants (source ONU).

De récentes recherch­es réal­isées par Amnesty Inter­na­tion­al mon­trent que les VBTT (véhicules blind­és de trans­ports des troupes) util­isés par les FSR sont équipés avec des sys­tèmes de défense réac­t­ifs sophis­tiqués conçus et fab­riqués par des entre­pris­es français­es : le sys­tème GALIX.

« Nos recherch­es mon­trent que des sys­tèmes d’armement conçus et fab­riqués en France sont util­isés sur le champ de bataille au Soudan » (Agnès Calla­mard, secré­taire générale d’Amnesty Inter­na­tion­al.

Le sys­tème GALIX, est fab­riqué par Lacroix Défense et conçu en col­lab­o­ra­tion avec Nex­ter (main­tenant KNDS France). Il s’ag­it d’un sys­tème d’autodéfense automa­tique « soft-kill » des­tiné aux forces ter­restres qui tire des leur­res, de la fumée et des pro­jec­tiles pour con­tr­er des men­aces proches.

Sys­tème Gal­ix, pho­to pro­mo­tion­nelle du groupe Lacroix

Lacroix Défense béné­fi­cie d’une présence bien établie aux EAU, avec une coen­tre­prise créée avec Emi­rates Defense Tech­nol­o­gy dès 2015 afin de devenir « l’une des pre­mières entre­pris­es français­es de taille inter­mé­di­aire à s’établir aux EAU ». Les VBTT soudanais sont équipés avec le sys­tème GALIX depuis au moins 2017.

Dans un com­mu­niqué dif­fusé le 14 novem­bre, la société Lacroix Defense a con­fir­mé avoir fourni le sys­tème GALIX aux Émi­rats, tout en déclarant « respecter les licences d’ex­por­ta­tion ».

On peut se deman­der quels autres com­posants français se trou­vent dans ces armes exportés au Soudan, notam­ment dans les drones…

Les Émi­rats Arabes Unis et la France sont des parte­naires com­mer­ci­aux de longue date dans le secteur de la défense. Le Rap­port de 2024 au Par­lement sur les expor­ta­tions d’armement de la France pré­cise que les entre­pris­es français­es ont été respon­s­ables de la four­ni­ture aux EAU d’équipements mil­i­taires pour un mon­tant estimé à 2,6 mil­liards d’Euros entre 2014 et 2023.

Les échanges entre notre pays et cette théocratie pétrolière ont atteint 8,5 mil­liards d’euros en 2024, et les Émi­rats sont le pre­mier acheteur d’armes de la France.

Cela fait plusieurs mois que le sou­tien au Soudan et au Con­go se man­i­feste dans les man­i­fes­ta­tions de sou­tien pour la Pales­tine. Début novem­bre, une grosse mobil­i­sa­tion de sou­tien au Soudan a eu lieu à Paris, en présence des comités de sou­tien pour la Pales­tine.

À Saint-Éti­enne un rassem­ble­ment organ­isé par des réfugiés Soudanais a eu lieu le 8 novem­bre à 10h place Jean Jau­rès.

Les Soudanais ont appelé à la paix, à la fin des mas­sacres, des vio­ls et du géno­cide au Soudan. Ils ont aus­si dénon­cé le sou­tien des Émi­rats aux FSR, respon­s­ables du mas­sacre d’El-Fasher. Des enfants ont égale­ment pris la parole (voir la tran­scrip­tion ci-dessous).

Un rassem­ble­ment con­tre tous les géno­cides a ensuite eu lieu à 15h à Cha­vanelle à l’appel d’Urgence Pales­tine Saint-Éti­enne, auquel ont par­ticipé les Soudanais.

L’Union européenne a décrété un embar­go sur les armes pour tout le Soudan depuis 1994. L’ONU a égale­ment décrété un embar­go des armes pour la région du Dar­four depuis 2004, réaf­fir­mé en 2024.

La Chine et la Turquie, d’où sont orig­i­naires la majorité des drones, sont sig­nataires du Traité sur le com­merce des armes, qui inter­dit les expor­ta­tions en cas de risque avéré d’atteintes aux droits humains.

« Or au Soudan, les deux camps com­met­tent des vio­la­tions avec les engins four­nis par leurs alliés respec­tifs ».

Amnesty Inter­na­tion­al demande au Con­seil de sécu­rité des Nations Unies d’étendre rapi­de­ment à l’ensemble du Soudan l’embargo sur les armes qui s’applique actuelle­ment au Dar­four, et de garan­tir son respect.

Amnesty a aus­si lancé une péti­tion : https://www.amnesty.org/fr/petition/demand-an-arms-embargo-in-sudan/

Comme pour la Pales­tine, soyons sol­idaires avec les Soudanais !

Pour suiv­re les actu­al­ités sur le Soudan, allez voir le site Sud­fa media, le média par­tic­i­patif fran­co-soudanais !

Le 23 mai 2025, Sud­fa Media était invité par la Coor­di­na­tion Régionale Anti-Arme­ments et Mil­i­tarisme (région AURA) à venir dis­cuter de la sit­u­a­tion au Soudan et en République Démoc­ra­tique du Con­go avec l’association Généra­tion Lumière (une asso­ci­a­tion d’écologie décolo­niale et de sol­i­dar­ité inter­na­tionale fondée par des jeunes Congolais·es à Lyon).

Der­rière les mas­sacres au Soudan se cachent, comme sou­vent, dif­férents intérêts poli­tiques et financiers. Le Dar­four, où se situe El-fash­er, se situe dans une région riche en ressources minérales var­iées comme le plomb et le zinc, la chromite, mais aus­si des réserves de baux­ites et de kaoli­n­ite, ain­si que des indices de la présence d’uranium, de fer et de pier­res indus­trielles comme le cal­caire et le mar­bre.

Le Soudan est surtout le troisième pro­duc­teur d’or d’Afrique, une ressource très con­voitée, à la fois par les FSR et les FAR, mais aus­si par des acteurs extérieurs comme les Émi­rats Arabes Unis. Comme au Con­go, c’est donc l’extractivisme qui ali­mente la guerre.

« L’image que le pub­lic occi­den­tal se fait de l’Afrique est sou­vent asso­ciée aux guer­res et à la bar­barie, comme si la guerre y était nor­male. Mais [au Soudan], c’est une guerre inter­na­tionale pour les ressources, et non pas une guerre civile (…) » (Alaa Busati).

Mine, Sud­fa­me­dia

Guerre au Soudan : com­ment les Émi­rats con­voitent l’or et les ter­res agri­coles (Reporterre)

Sar­ra Maj­doub sur la guerre au Soudan : « On est face à des cycles inter­minables de déplace­ments de pop­u­la­tion (Medi­a­part)

Soudan : la plus grande crise human­i­taire du monde au cœur d’une guerre entre impéri­al­ismes (Con­tre Attaque)

Soudan : la révo­lu­tion démoc­ra­tique noyée dans une guerre con­tre les civils (RTBF)