C’est l’une des revendications majeures du mouvement lycéen et étudiant (qui y ajoute la suppression de MonMaster, dispositif équivalent pour accéder aux masters).
La critique de ces systèmes informatisés est déjà ancienne (en fait dès leur mise en place, en 2018 pour Parcoursup, en 2023 pour MonMaster). Ainsi, un collectif d’organisations lycéennes et étudiantes dénonçait en 2024 par un appel commun contre la sélection et la marchandisation de l’enseignement supérieur les effets de Parcoursup, analyse toujours d’actualité.
Leurs revendications restent que l’accès à l’enseignement supérieur soit garanti pour tous les bacheliers, et au master pour tout titulaire d’une licence. Constatant qu’en 2026 886.000 candidats s’étaient inscrits sur Parcoursup pour seulement 523.000 places, ils demandent la création de 250.000 places supplémentaires dans le supérieur.
Les réponses formulées ce 26 octobre par le gouvernement semblent uniquement cosmétiques : en 2027, avec davantage de “lisibilité” et de “facilité d’usage”, avant “un remplacement en 2028” [par quoi, outre un simple changement de nom ?].
Sur le site AOC, une chercheuse et un chercheur de Rennes tentent, eux, de formuler un changement de philosophie à la lumière de différentes études universitaires, bien plus prometteuses (voir ci-dessous).
“On veut un parcours sûr, pas un Parcoursup !”
Par Esther Geuring et James Masy, chercheuse et chercheur en sciences de l’éducation à l’Université Rennes 2
Jamais le “No future” des punks ne semble avoir autant résonné dans un mouvement de jeunesse que dans celui des lycéen·nes de 2026. Outre les slogans qui témoignent d’une forte inquiétude face à l’avenir, le mouvement se caractérise surtout par une réelle volonté de ne pas abandonner cet avenir à des politiques inconséquentes.
Bien qu’en France, comme en Europe, la “fin des grands récits” ait sonné, cette sorte de mythe qui se caractérisait par l’idée d’émancipation et de futur à faire advenir [1] n’en reste pas moins au cœur des revendications, parmi lesquelles l’orientation tient une place importante, Parcoursup en tête.
Si cette “effervescence collective” semble tenir lieu d’explosion cathartique, c’est précisément parce qu’elle rend compte de la société de l’incertitude [2], dont Parcoursup est devenu le symbole pour toute une génération soumise à la régulation des flux vers et dans l’enseignement supérieur, laquelle est organisée à travers des plateformes.
“On a un avenir à construire, pas à subir !”
Depuis 60 ans, les modalités d’accès à l’enseignement supérieur se sont transformées sous l’effet des évolutions démographiques, de la relation entre formations et emplois, mais également de réformes modifiant tour à tour différents paramètres (développement du baccalauréat professionnel, création de nouveaux outils de gestion des procédures d’affectation, instauration des capacités d’accueil, etc.).
Ces réformes ont contribué à dessiner trois vagues de massification de l’enseignement supérieur, tout en participant d’une démocratisation ségrégative de l’accès à l’enseignement supérieur. L’accélération des réformes entre la deuxième moitié de la décennie 2010 et la deuxième moitié de la décennie 2020, durant laquelle les places augmentent moins vite que la population étudiante, s’est accompagnée d’un renforcement de la sélection à chacun des paliers [3], muant toujours plus la régulation des flux en véritable tri social.
“Désolé du dérangement, on veut sauver notre avenir”
Certes, les politiques volontaristes de ces 60 dernières années ont mené 80 % d’une génération au baccalauréat et près de deux tiers dans l’enseignement supérieur, mais cette démocratisation quantitative tend à cacher deux effets importants : la ségrégation socio-scolaire qui n’est que la conséquence d’un processus d’orientation marqué par les inégalités sociales, économiques et culturelles et le déclassement des nouveaux diplômés qui serait le fruit d’une “inflation des diplômes”, lesquels restent malgré tout de plus en plus nécessaires mais de moins en moins suffisants [4]. Autrement dit, la mobilité sociale promise et attendue n’est pas garantie par le seul mérite, elle repose désormais aussi sur la capacité à “bien s’orienter”.
Une capacité d’autant plus importante, que l’on demande très tôt aux jeunes de se définir un avenir souhaitable mais surtout probable : dès la troisième pour celles et ceux qui sont orienté·es en “bac pro” et dès la seconde pour les autres. Une capacité d’autant plus complexe qu’elle est traversée par une double injonction au projet et à la linéarité du parcours, édulcorée à travers l’expression “bac ‑3/+3″ qui invisibilise la “distillation fractionnée”, c’est-à-dire la sélection qu’opère l’organisation du système éducatif à chaque palier d’orientation. On demande finalement à des jeunes, au nom d’une présumée égalité des chances, de jouer le jeu méritocratique de l’école de la République, en omettant de leur préciser que les inégalités sociales “peuvent être si grandes que les individus peuvent ne jamais les franchir, à l’exception de quelques héros dont on se demande s’ils ne sont pas l’arbre de la fluidité qui cache la forêt de l’immobilisme, ou, pour le dire vite, s’ils ne sont pas des héros de propagande” [5].
Ainsi, lorsque le mouvement lycéen auto-proclamé “génération six-seven”, affiche son désarroi face à l’avenir, c’est tout un processus qui est dénoncé, la procédure Parcoursup ne faisant in fine que rendre légitime, donc acceptable, ce qui est arbitraire donc inacceptable En effet, l’algorithme et l’intervention humaine de Parcoursup n’ont d’autres fonctions que de légitimer les inégalités produites par le processus d’orientation et la régulation des flux vers le supérieur, tout cela par le même fonctionnement que la méritocratie à laquelle processus et procédure empruntent la “violence symbolique” [6] autant que les inégalités.
“Même les inégalités sont choquées d’être aussi inégalitaires”
Les revendications actuelles portant sur plus d’égalité dans les conditions d’apprentissage pourraient être déclinées en ce qui concerne l’orientation dans la mesure où les moyens qui lui sont alloués diffèrent d’un lycée à l’autre. Tandis que l’information dispensée est de manière générale bien souvent partielle ou générique face à un paysage de l’enseignement supérieur aussi complexe que hiérarchisé, elle s’avère également orientée lorsque sont par exemple prioritairement présentées les formations courtes et professionnalisantes aux bachelier·ères des voies professionnelle ou technologique. Les disparités concernent aussi la mise en œuvre de l’accompagnement à l’orientation, les acteurs professionnels du lycée étant en outre soumis à l’opacité de la “machine Parcoursup”. Pourtant, cette scolarisation des compétences à s’orienter [7] est fondée sur le postulat selon lequel information et accompagnement permettent aux élèves de “bien s’orienter”.
Les politiques d’orientation reposent en effet sur une conception des élèves comme étant des “entrepreneurs d’eux-mêmes” appelés à investir dans leur capital humain en se saisissant rationnellement de l’information et de l’accompagnement. Autrement dit, face à cette “jungle informationnelle” [8] les élèves sont invités à rechercher, réceptionner, trier, s’approprier puis mobiliser l’information afin de construire leurs aspirations de poursuite d’études en ajustant leurs espérances subjectives à leurs chances objectives dans un système où les places sont limitées.
Or, la mise à disposition de l’information et de l’accompagnement ne saurait mécaniquement se confondre avec son appropriation. D’abord, parce que cette appropriation nécessite parfois le décryptage d’une information abstraite, comme celle proposée sur la plateforme Parcoursup. Ensuite, parce qu’elle repose en grande partie sur un capital informationnel inégalement accumulable et accumulé, inégalement mobilisable et mobilisé. Enfin, parce que si s’orienter implique la capacité à maîtriser le temps présent pour faire advenir un avenir souhaité, il faut rappeler que celle-ci est socialement distribuée et dépend des conditions sociohistoriques générales autant que du contexte socio-économique [9].
En somme, aux inégalités sociales devant l’orientation, s’ajoutent les inégalités induites par l’orientation. De la sorte, si l’étape de la formulation des vœux est a priori la plus libre en ce que la non-hiérarchisation permet de reculer l’épreuve du choix, il n’en demeure pas moins que les aspirations de poursuite d’études des lycéen·nes sont non seulement socialement construites et plus ou moins précises, mais également plus ou moins informées et accompagnées, dans un contexte où l’avenir n’a jamais été aussi incertain, tout particulièrement pour celles et ceux qui ne disposent pas des ressources pour y faire face.
“Parcoursup : notre avenir n’est pas un algorithme”
Une fois les vœux édités sur la plateforme, s’ouvre la phase de classement des candidatures qui, si elle n’a rien de nouveau pour les formations sélectives, introduit la sélection à l’université. En effet, chaque formation à travers une Commission d’examens des vœux (CEV) doit désormais établir ce classement, à partir des critères qui apparaissent a priori sur la fiche Parcoursup de chaque formation. Ce sont ces critères, souvent nommés à tort “algorithmes locaux” [10], que les jeunes et leur famille ne comprennent pas et remettent en cause. Ce qui n’a rien de très étonnant au regard de la complexité de cette phase. En effet, une même Licence peut selon l’établissement présenter des critères d’examen des vœux très différents : l’une accordant 90 % du poids de la note globale aux résultats académiques et l’autre seulement 20 %.
Cela s’explique entre autres par le fait que les universités ne proposent pas le même cadrage : tandis que certaines cadrent directement l’activité des CEV sous une forme très centralisée, dans d’autres chaque formation définit ses propres critères. Cela révèle alors un certain modèle culturel des agents en charge de la mise en œuvre de Parcoursup qui, en définissant les critères d’accès à l’université, définissent aussi une conception de la réussite et donc de l’“étudiant idéal” ou de l’échec universitaire et donc du ciblage des candidatures à risque [11]. L’exemple est patent dans certaines universités ou Licences qui octroient des points supplémentaires en fonction du baccalauréat obtenu ou des enseignements de spécialité, les bachelier·ères professionnel·les étant dans ce cas systématiquement pénalisé·es.
Si l’on peut de manière générale douter à raison de la capacité de ce paramétrage à sélectionner l’étudiant idéal, les équipes n’en ont toutefois pas abandonné l’idée. Ainsi, là où les enseignants des universités se sont agacés de Parcoursup, ils en ont cependant conservé toutes les promesses, s’en saisissant pour participer de la sélection d’un étudiant idéal qui, bien qu’inatteignable, n’en reste pas moins cousue de cette “fiction nécessaire” que l’on ne peut pas plus réfuter que démontrer [12] : la méritocratie.
Et quand bien même les formations non sélectives auraient la possibilité d’établir pleinement leurs propres critères généraux d’examen des vœux, leur classement est bouleversé par l’implémentation de l’algorithme national de Parcoursup qui introduit les quotas boursiers et non-résidents académiques. Surtout, le fonctionnement de Parcoursup reste largement dépendant des candidat·es à travers leur choix final.
“Parcoursupprime nos rêves”
Soumis aux résultats d’affectation, ce choix final souligne à quel point Parcoursup constitue une épreuve dont certain·es ressortent gagnant·es en disposant du luxe de pouvoir choisir leur choix final et d’autres perdant·es en voyant leurs aspirations entravées en raison d’un refus ou d’une attente estimée trop longue dans la formation ciblée. En dehors (peut-être) de celles et ceux obtenant et acceptant dès le premier jour des résultats d’affectation leur “premier vœu”, il semble pourtant légitime de généraliser le stress que génère cette étape de la procédure [13] puisqu’il s’agit de formaliser un choix décrit comme étant déterminant pour l’avenir, sans droit à l’erreur, ni à l’errance. Or, ce sont là encore les inégalités sociales de réussite qui se manifestent, tant les classements des candidatures sont opérés sur la base des résultats scolaires, autant que les contraintes financières ou affectives qui empêchent par exemple de s’éloigner du domicile familial.
Ce à quoi il convient d’ajouter un jugement de soi parfois mêlé à une incompréhension voire à un sentiment d’injustice, lorsque ne pas être accepté signifie ne pas correspondre à l’“étudiant idéal”, lorsque ne pas disposer du luxe d’attendre que son nom remonte dans la liste des appelé·es contraint le choix ou encore lorsque s’orienter dans une formation initialement pensée comme “vœu de secours” amène à reconfigurer voire à renoncer à ses aspirations. Ces situations, aujourd’hui dénoncées à travers le mouvement lycéen, suggèrent finalement que la régulation des flux l’emporte paradoxalement sur la concrétisation des aspirations que les élèves sont invités à construire à l’aune d’une injonction au projet.
Au final, alors qu’il est demandé aux jeunes de se représenter un temps à venir souhaité, souhaitable et probable, leur avenir s’avère tout aussi contraint par leur passé scolaire que par des facteurs plus exogènes comme les capacités d’accueil des formations, le classement des CEV, l’algorithme national de Parcoursup ou encore le jeu des acceptations et des renoncements des candidat·es mieux classé·es. En outre, la rationalisation des flux qu’induit Parcoursup s’oppose à la “volatilité des aspirations de poursuite d’études” [14] qui traduit la rationalité de jeunes pensant et construisant leur avenir au gré de leur expérience, de leurs désirs voire de leurs rêves. Rappelons que Parcoursup ne détermine pas systématiquement la suite du parcours et que le processus de construction des aspirations ne s’arrête pas une fois franchies les portes du supérieur.
Qu’elle ait été élective ou au contraire contrariée, l’arrivée dans l’enseignement supérieur ouvre en effet sur une expérience étudiante au cours de laquelle les déconvenues rivalisant avec les découvertes offrent un temps propice à la construction de soi, de son avenir et de facto du monde à venir. Cela suggère toutefois que des politiques ambitieuses offrent à chacun et chacune la possibilité de vivre pleinement sa jeunesse fût-elle ou non étudiante, c’est-à-dire le droit à se construire un monde à soi (autonomie) pour se définir soi (identité) dans le monde à venir.
[1] Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, 1979. – Claire Pagès, “La fin des grands récits d’émancipation. Lyotard et l’aliénation”, Presses Universitaires de France, 2011.
[2] Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Presses universitaires de France, 1968. – Eguzki Urteaga, La Société de l’incertitude, L’Harmattan, 2011.
[3] Mathieu Rossignol-Brunet, Leïla Frouillou, Marie-Paule Couto et Fanny Bugeja-Bloch, “Ce que masquent les ‘nouveaux publics étudiants’ : les enjeux de la troisième massification de l’enseignement supérieur français”, Lien social et Politiques, n°89, 2022. – Pierre Merle, La Démocratisation scolaire, La Découverte, 2002. – Fanette Merlin, Mathieu Rossignol-Brunet et Nadine Théophile, “Accélération des réformes (2015−2025) : vers une segmentation accrue des publics étudiants”, Éducation & formations, n°109, 2026.
[4] Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire, Le Seuil, 2006. – Tristan Poullaouec, “L’inflation des diplômes. Critique d’une métaphore monétaire”, La société des diplômes (dir. Mathias Millet et Gilles Moreau), La Dispute, 2011, p. 37–49.
[5] Aziz Jellab, “L’orientation scolaire en France ou de la distillation fractionnée Des inégalités modulées par l’organisation du système éducatif et par des effets de contexte”, Administration & Éducation, 171(3), 2021. – François Dubet, “Egalité des places, égalité des chances”, Études, n°414(1), 2011, p. 40.
[6] Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Éditions de Minuit, 1970. – Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Éditions de Minuit, 1980.
[7] Erwan Lehoux, “Une analyse des dynamiques d’établissement. Le cas de l’accompagnement à l’orientation au lycée”, Éducation et Sociétés n°54 (2), 2025. – Alexie Geers, Florence Legendre et Samuel Pinto, “Opacités et implicites : ce que Parcoursup fait au groupe professionnel des enseignant·es”, Éducation et socialisation n°72, 2024. – Paul Lehner et Clément Pin, “Les politiques d’orientation depuis les années 2000 : le mythe de la régulation de l’information”, Questions d’orientation n°1, 2019.
[8] Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément et Guy Dreux, La nouvelle école capitaliste, La Découverte, 2011. – James Masy et Esther Geuring, Parcoursup, le mirage d’une égalité face à l’orientation ?, The Conversation, 2025.
[9] James Masy, De la construction sociale du rapport au temps ? Le cas des boursiers des classes préparatoires aux grandes écoles, Thèse de doctorat, Université de Nantes, 2014. – Jean-Pierre Terrail, “Familles ouvrières, école, destin social (1880−1980)”, Revue française de sociologie n°25 (3), 1984. – Marc Bessin, “Le temps, une question de pouvoir”, Revue Mouvement n°2, 1999.
[10] Julien Grenet, “Les algorithmes d’affectation dans le système éducatif français”, Comment ça matche. Une sociologie de l’appariement (dir. Melchior Simioni et Philippe Steiner), Presses de Sciences Po, 2022.
[11] Manon Hoareau et James Masy, “La prévention du décrochage universitaire dans le cadre de la loi ORE : quelles mises en œuvre des dispositifs de remédiation ?”, L’orientation scolaire et professionnelle n°54 (2), 2025. – Romuald Bodin et Sophie Orange, “La gestion des risques scolaires. Avec Parcoursup, je ne serais peut-être pas là”, Sociologie 10 (2), 2019.
[12] Agathe Dirani et Céline Piquée, “Analyse du processus d’admission en L1 dans les filières universitaires non sélectives. L’intervention humaine en question”, Éducation et socialisation n°72, 2024. – François Dubet, L’École des chances. Qu’est-ce qu’une école juste ?, Le Seuil, 2004. – Philip Brown, Marie Duru-Bellat et Agnès van Zanten, “La méritocratie scolaire : un modèle de justice à l’épreuve du marché”, Sociologie n°10 (1), 2010.
[13] Alban Mizzi, Le moment Parcoursup. Double-enquête sur l’orientation post-bac, Thèse de doctorat, Université de Bordeaux, 2025.
[14] Esther Geuring, Le processus de construction des aspirations de poursuite d’études vers et dans l’enseignement supérieur. L’expérience sociale de la procédure Parcoursup, Thèse de doctorat, Université Rennes 2, 2024.
