Affaire Lyhanna : pour Darmanin, la solution c’est le zéro papier et l’IA…

Dar­manin, – actuel min­istre de la Jus­tice et ex-min­istre de l’In­térieur (nom­mé en juil­let 2020), donc très impliqué dans les dys­fonc­tion­nements policiers et de la jus­tice dans cette affaire – a trou­vé la solu­tion pour réformer tout ça. Il a promis, mar­di 23 juin, “un choc numérique au min­istère de la Jus­tice”, “le zéro papi­er d’i­ci six mois”, et “on va tout scan­ner” avec l’aide de “l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle dans toutes les juri­dic­tions”.

L’autre façon de se défauss­er de ses respon­s­abil­ités aura été de sanc­tion­ner gen­darmes, juges…, soit de cibler des “erreurs humaines” qui doivent, selon sa logique, être sup­pléées par des machines. Le tech­no-solu­tion­nisme habituel en vigueur sous Macron pour faire croire qu’on gère les prob­lèmes, alors qu’il s’ag­it d’une logique de pri­vati­sa­tion, de fauss­es économies et de fuite devant leurs respon­s­abil­ités. A ce jour, Dar­manin n’a tou­jours pas présen­té sa démis­sion. Extraits d’un arti­cle de France Info et d’une brève de l’AFP (dif­fusée par Le Monde.

Depuis 2018, la “procé­dure pénale numérique” (PPN), pro­gramme inter­min­istériel entre la Jus­tice et l’In­térieur, se déploie en France pour dématéri­alis­er les pièces des dossiers, depuis la plainte jusqu’à l’archivage de la déci­sion (voir inter­view de l’un de ses con­cep­teurs). Mais ce dis­posi­tif ne se met en place que pro­gres­sive­ment, notam­ment par manque de moyens.

De quoi expli­quer l’en­voi par cour­ri­er du dossier con­cer­nant Rosa, même si rien n’empêchait les mag­is­trats du par­quet de l’adress­er en par­al­lèle de façon dématéri­al­isée, selon le rap­port d’in­spec­tion. “On est dans une péri­ode tran­si­toire qui dure”, pointe Aurélien Mar­ti­ni, pro­cureur adjoint au tri­bunal judi­ci­aire de Meaux et secré­taire général adjoint de l’U­nion syn­di­cale des mag­is­trats (USM). A l’heure actuelle, la pra­tique majori­taire reste, selon lui, de traiter les procé­dures, tels que les procès-ver­baux, sur ordi­na­teur puis de les imprimer et de scan­ner ensuite les doc­u­ments.

“Les ser­vices de police, de gen­darmerie et de jus­tice ont trois logi­ciels dif­férents. Même s’il y a une reprise des don­nées d’un logi­ciel à l’autre depuis quelques années, ce n’est pas suff­isant”. D’après Aurélien Mar­ti­ni, “cette coex­is­tence du papi­er et du numérique com­plique la tâche et engen­dre un risque d’er­reur et d’ou­bli.”

“On a un enjeu majeur : faire en sorte que le traite­ment numérique ne soit pas plus long que le traite­ment papi­er”, pour­suit Aurélien Mar­ti­ni. Selon le mag­is­trat, l’outil actuel néces­site de “ren­tr­er sans arrêt des codes et des mots de passe avec un nom­bre de clics très impor­tant”. Soit quelques min­utes de plus qu’une sig­na­ture sur papi­er. Un temps pré­cieux “quand vous traitez 150 procé­dures par jour”. “Je vois bien l’in­térêt de com­mu­ni­quer sur un délai de six mois, mais il faut le faire bien, pour être robustes pour les vingt ans à venir”, estime le vice-pro­cureur.

“Pour avoir un scan­ner, on me dit ‘pas de bud­get, il faut atten­dre’, donc on peut douter que ce choc numérique se pro­duise en six mois”, abonde Jérôme Pauzat, vice-prési­dent en charge de l’ap­pli­ca­tion des peines au tri­bunal judi­ci­aire de Nan­cy, où il coor­donne le pôle “vio­lences intrafa­mil­iales”. Pour lui, “L’IA n’au­rait jamais rien changé au traite­ment de la procé­dure déclenchée après les révéla­tions de la petite Rosa”.

Ce mag­is­trat, qui a créé l’as­so­ci­a­tion “Amour de la jus­tice” pour œuvr­er à répar­er les liens entre les Français et l’in­sti­tu­tion judi­ci­aire, met en garde au sujet du recours annon­cé à l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle : “l”IA peut nous faire gag­n­er un temps fou pour les comptes-ren­dus de réu­nions, les plan­nings, mais pas pour rédi­ger à notre place ou pri­oris­er les procé­dures.”

Gérald Dar­manin a annon­cé mi-mai le déploiement immé­di­at auprès de “plusieurs mil­liers d’a­gents” d’une IA généra­tive, Mon assis­tant jus­tice, afin de leur faire “gag­n­er du temps sur de nom­breuses tâch­es du quo­ti­di­en tout en répon­dant aux exi­gences” de sécu­rité.

Déjà pour traiter indus­trielle­ment les plaintes des migrant.es face aux OQTF, le min­istère de l’intérieur utilise l’IA généra­tive pour pro­duire à la chaine les mémoires en défense.

La même logique indus­trielle et déshu­man­isante serait donc éten­due aux affaires pénales con­cer­nant les vio­lences sex­uelles sur mineurs.

Pour les pro­fes­sion­nels, la ques­tion des effec­tifs demeure le nerf de la guerre. “Le fil con­duc­teur, ce sont les humains qui ont du temps der­rière la machine”, pré­cise Jus­tine Prob­st, sub­sti­tute auprès du pro­cureur général de la cour d’ap­pel de Douai et secré­taire nationale du Syn­di­cat de la mag­i­s­tra­ture ℠. A ses yeux, cette “poli­tique d’af­fichage” autour du numérique vise à “détourn­er le regard d’autres prob­lé­ma­tiques mis­es en lumière par le rap­port d’in­spec­tion”.

Au bureau d’en­reg­istrement des procé­dures d’Auch, par exem­ple, il manque un poste de greffi­er, “qui a une capac­ité d’analyse plus fine” que les adjoints admin­is­trat­ifs, note Jus­tine Prob­st. Quant à la sub­sti­tute du par­quet en charge des mineurs, étril­lée par le garde des Sceaux pour ses man­que­ments, le rap­port relève a min­i­ma qu’elle “a une activ­ité à tout le moins chargée”. “Quand on regarde le plan­ning de la col­lègue, on se rend compte qu’elle n’a aucun creux entre les per­ma­nences, les audi­ences et les réu­nions”, pointe la syn­di­cal­iste, esti­mant qu’ “il n’y a pas de tech­no-solu­tion­nisme dans la jus­tice”.

Mort de Lyhanna : les deux plus hauts magistrats de France dénoncent “la mécanique du bouc émissaire” face à une “crise systémique”

Christophe Soulard et Rémy Heitz, respec­tive­ment pre­mier prési­dent et pro­cureur général de la Cour de cas­sa­tion, récla­ment, dans une déc­la­ra­tion com­mune, un débat “fait d’exigences démoc­ra­tiques et non de déc­la­ra­tions à l’emporte-pièce”. Ils regret­tent que, dans “cette tragédie”, l’État, la jus­tice n’ont pas su pro­téger”. Ils s’appuient notam­ment sur le prérap­port d’inspection, ren­du pub­lic le 22 juin, qui con­firme que “c’est une chaîne de pro­tec­tion qui a cédé”. Ils dénon­cent les cri­tiques for­mulées trop rapi­de­ment con­tre les mag­is­trats, présen­tés, con­tre toute vérité, comme irre­spon­s­ables”.

Ils rap­pel­lent que les mag­is­trats doivent répon­dre de leur respon­s­abil­ité, “au besoin jusqu’à la révo­ca­tion”, et que chaque jus­ti­cia­ble peut adress­er au Con­seil Supérieur de la Mag­i­s­tra­ture (CSM) des plaintes con­cer­nant un mag­is­trat. Ils met­tent en garde “con­tre la mécanique du bouc émis­saire”. “Ques­tion­ner la respon­s­abil­ité de tel mag­is­trat ou de tel enquê­teur ne doit pas con­stituer une stratégie per­me­t­tant d’éviter la con­fronta­tion au miroir que la société civile nous tend”.

Les deux mag­is­trats ont égale­ment évo­qué la ques­tion des moyens de la jus­tice, qui n’est pas d’après eux le seul débat à avoir dans le cadre de la mort de Lyhan­na, mais qui “ne peut pas non plus être éludée”. Ils ont rap­pelé que la France con­sacre moins d’argent par habi­tant et par an à la jus­tice que la moyenne européenne et qu’elle dis­pose de moins de pro­cureurs.

Enfin, Christophe Soulard et Rémy Heitz se sont adressés directe­ment à leurs homo­logues mag­is­trats et aux autres per­son­nels de la jus­tice. “Si l’institution tient, c’est grâce au dévoue­ment des mag­is­trats du siège et du par­quet, des fonc­tion­naires de greffe, qui ne comptent pas leurs heures, dans des con­di­tions dif­fi­ciles”. Ils ont égale­ment encour­agé les ini­tia­tives locales qui visent à davan­tage ouvrir cer­tains tri­bunaux au pub­lic, “pour don­ner à voir cette réal­ité et répon­dre aux ques­tions que les citoyens se posent”, notam­ment pour évo­quer avec trans­parence la mort de Lyhan­na et, plus large­ment, la ques­tion des vio­lences faites aux enfants.

Sur ce dernier point, Christophe Soulard et Rémy Heitz ont, en guise de con­clu­sion de leur déc­la­ra­tion com­mune, appelé leurs col­lègues à inter­roger leurs pra­tiques et “les con­sciences de toutes nos insti­tu­tions”. Et jugé “néces­saire de met­tre en œuvre un véri­ta­ble plan Mar­shall de la pro­tec­tion de l’enfance”, notam­ment avec une propo­si­tion de “loi inté­grale. Déposée le 2 décem­bre, cette dernière con­cerne égale­ment les vio­lences faites aux femmes et est soutenue par plus de 150 asso­ci­a­tions et presque autant de députés. Elle pro­pose notam­ment la créa­tion d’une jus­tice spé­cial­isée mais aus­si une approche glob­ale (au tra­vail, dans la san­té…). Son exa­m­en à l’Assemblée nationale est prévu pour l’automne.

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