Débat sur la “Technologie du coup d’Etat”, avec Thibault Prévost, le 12/11, St-Etienne

Débat le jeu­di 12/11 au Méliès St François, 8 rue de la Valse à Saint-Éti­enne, organ­isé par la Librairie Lune et l’autre et Halte au con­trôle numérique

  • 18h-19h45 débat avec Thibault Prévost, auteur du livre “Tech­nolo­gie du coup d’E­tat, les pro­gram­meurs de l’au­tori­tarisme”, inter­viewé par Agnès Crépet, mem­bre du Mou­ton Numérique
  • 20h Pro­jec­tion du film “Alphav­ille, une étrange aven­ture de Lem­my Cau­tion” (1h40), de Jean-Luc Godard (tarif habituel du Méliès)

Ce livre pro­pose une analyse des dix-huit pre­miers mois du coup d’État trump­iste. Son auteur n’est pas his­to­rien, mais jour­nal­iste tech­n­o­cri­tique.

L’ambition de cet essai : dévoil­er, sous la cacoph­o­nie virale du trump­isme, cette nou­velle tech­nique du coup d’État dev­enue une tech­nolo­gie – un ensem­ble d’outils numériques de cal­cul et de pré­dic­tion, mis au ser­vice d’un pro­jet de recon­fig­u­ra­tion rad­i­cale de la puis­sance publique –, dont le mode opéra­toire rompt avec notre per­cep­tion his­torique de l’autoritarisme.

Com­ment lut­ter con­tre une tech­nolo­gie du coup d’État qui forme simul­tané­ment un coup d’État tech­nologique ? Quelles straté­gies, quelles tech­nolo­gies mobilis­er en retour pour frein­er la prop­a­ga­tion de l’infection trump­iste aux autres pays néolibéraux, notam­ment européens, dont les appareils d’État sont déjà affaib­lis par leur dépen­dance struc­turelle aux logi­ciels de la Sil­i­con Val­ley ? Com­ment empêch­er le coup d’État lorsque les admin­is­tra­tions con­tem­po­raines bar­bo­tent dans l’environnement logi­ciel fourni par Microsoft, lorsque leurs don­nées dor­ment sur des serveurs Ama­zon, lorsque leurs employés com­mu­niquent grâce à Gmail, Teams et What­sApp, et lorsque les min­istères com­mu­niquent en pri­or­ité sur X ?

Ce que nous prenons pour un phénomène inédit – la dés­in­té­gra­tion pro­gram­mée de l’administration fédérale des États-Unis par son pro­pre gou­verne­ment et l’installation d’un nou­veau type de régime autori­taire à par­tir d’une élec­tion démoc­ra­tique – n’est peut-être en réal­ité que la réitéra­tion d’un événe­ment his­torique pas si loin­tain. Pour com­pren­dre le présent, il est sou­vent néces­saire de regarder par-dessus son épaule. Dans ce cas-ci, on gagne à se pencher sur un court et bril­lant essai de Curzio Mala­parte, pub­lié en France en 1931 et inti­t­ulé Tech­nique du coup d’État. Preuve de sa justesse, le livre sera hon­ni par trois de ses pro­tag­o­nistes : cen­suré par Hitler et brûlé en place publique dans l’Allemagne nazie, con­damné par Trot­s­ki et ban­ni en URSS, il vau­dra aus­si à Mala­parte d’être con­finé sur l’île de Lipari par Mus­soli­ni. Qu’a bien pu faire l’intellectuel ital­ien pour mérit­er un tel traite­ment ? Rien de moins que de révéler, à tra­vers l’analyse de huit coups d’État mod­ernes, ce que l’on pour­rait appel­er aujourd’hui le code source du pou­voir au XXe siè­cle – et, par exten­sion, la méth­ode pour ren­vers­er les dic­ta­teurs de l’époque.

Mala­parte a été con­damné à l’exil et son livre brûlé parce que, en dévoilant la manière opti­male de pren­dre le pou­voir sans pass­er par les urnes ou pren­dre d’assaut les lieux vis­i­bles du pou­voir, il a simul­tané­ment dévoilé la meilleure manière de pro­téger l’État… et de ren­vers­er un pou­voir auto­cra­tique. Ce qui a provo­qué l’ire de Hitler et Mus­soli­ni, c’est que Mala­parte lais­sait enten­dre que n’importe quel groupe un tant soit peu organ­isé pou­vait ren­vers­er le Duce et le Troisième Reich. C’était vrai hier, et ce l’est encore aujourd’hui.

Tout en tirant les leçons de l’histoire, l’antifascisme doit adapter ses tac­tiques aux muta­tions de l’ennemi, le pour­suiv­re et l’affronter sur son nou­v­el espace de lutte qu’est l’infrastructure numérique. Les straté­gies sont var­iées. Qu’il s’agisse d’une action comme Occu­py Bureau­cra­cy, une armée de fonc­tion­naires “rouges” désobéis­sant et sab­otant leur pro­pre engin de tra­vail, d’une suite logi­cielle pirate, étanche aux con­trol freaks de la Sil­i­con Val­ley, d’une caste d’ingénieurs choi­sis­sant la déser­tion, l’archipel des résis­tances ne peut pas se con­tenter d’être le sable dans la machine de l’oppression : il doit à son tour déploy­er un algo­rithme. Devenir le bug, le ver infor­ma­tique qui anéan­ti­ra la mon­strueuse entre­prise du fas­cisme con­tem­po­rain tech­ni­cisé.

L’analyse à froid de la tech­nolo­gie du coup d’État trump­iste et de ses pro­gram­meurs nous four­nit, en creux, l’antidote au poi­son de l’autoritarisme, aux États-Unis et dans le reste des démoc­ra­ties occi­den­tales malades du néolibéral­isme. Le phénomène tech­no­fas­ciste n’est pas une rup­ture, mais une cul­mi­na­tion. Trump, Milei et les autres ne sont pas implaca­bles ; Musk, Thiel et les tech­no-oli­gar­ques ne déti­en­nent pas les clés du futur. Leur hégé­monie actuelle est arti­fi­cielle, bâtie sur trente ans de dérégu­la­tion et d’impunité légale man­u­fac­turées par une classe poli­tique com­plice. Pour met­tre fin à leur règne, il est donc impératif d’observer leur mode opéra­toire et d’en iden­ti­fi­er les vul­néra­bil­ités.

Inter­view audio de l’au­teur par Agnès Crépet

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