Une mesure autoritaire de dématérialisation de plus : plus de dix millions de petites entreprises, paysannes ou artisanes, doivent passer à un système de facturation électronique dès ce 1e septembre.
Le but de la réforme est, pour l’État, de récupérer 2 milliards d’€ par an. A comparer aux 211 milliards d’€ par an d’aides publiques aux – grandes – entreprises, données sans aucun contrôle… Et avec ce discours de mépris contre les pauvres, ces fraudeurs en puissance.
Nous reprenons ci-dessous des éléments de divers articles de Basta!, de Reporterre, de l’association Solidarité Paysans et d’une fiche d’un collectif soutenu par la Confédération Paysanne de Loire-Atlantique (jointe).
C’est, au départ, l’application d’une directive européenne de 2014 qui a imposé à toutes les entités publiques des États membres d’accepter et de traiter les factures électroniques conformes à la norme européenne, dixit “pour faciliter la lutte contre la fraude à la TVA” (plusieurs milliards d’euros à récupérer) “et alléger les contraintes administratives”. La France a mis en place le portail Chorus Pro, à l’époque gratuit.
Dans un 2ème temps, le projet ViDA (VAT in the Digital Age ou La TVA à l’ère numérique), publié au JO de l’UE le 25/03/2025, a intégré une série de mesures imposant la facturation électronique pour toutes les entreprises. A ce stade, le gouvernement français a fait le choix d’ouvrir ce “marché” à la concurrence : 148 sociétés à but lucratif et autres start-up s’y sont engouffrées pour proposer un service de facturation électronique ! Ce que ne font pas d’autres pays, dont l’Italie, la Pologne, la Roumanie… qui gardent un système de facturation électronique unique, publique et gratuite.
Selon une enquête d’Ifop/Cerfrance, beaucoup d’artisan·es, exploitant·es agricoles, micro-entrepreneur·ses, petites entreprises et associations, qui ne bénéficient pas de services comptables conséquents, se retrouvent face à une réforme kafkaïenne, sans possibilité d’éviter des surcoûts administratifs supplémentaires et menacé.es, de plus, d’amendes allant jusqu’à 500 € par factures non émises ! 61 % d’entre eux estiment que cette réforme est “source de stress”.
Dans un article de Reporterre, plusieurs petits paysans expriment leur désarroi et leur colère face à cette obligation administrative qui va leur imposer un passage au numérique (là où ils pouvaient s’en sortir avec du papier ou un tableur), à l’encaissement par carte bancaire et aux validations par smartphone… L’obligation de e‑reporting va les obliger à transmettre les données de chaque vente à l’administration via la plateforme. “Il faudra détailler toutes les transactions. Si je vends un bœuf découpé à des particuliers, ça pourra représenter 150 lignes différentes.” Ces données devront être transmises tous les mois. Pour ceux qui n’ont ni caisse connectée ni logiciel de gestion, il faudra les saisir à la main.
Or, jusque là ils ne devaient déclarer leur TVA qu’une seule fois par an, quel que soit leur régime. Les plus petites fermes relèvent souvent du régime du microbénéfice agricole (micro-BA), qui leur évite de tenir une comptabilité complète. “Ce qui pèse, ce n’est pas seulement la facturation électronique, c’est l’accumulation des démarches administratives et leur dématérialisation”, avec une perte d’autonomie. On dépossède les agriculteurs d’une partie de leur gestion comptable, sans toujours savoir ce qui se passe derrière ces outils.”
Et, contrairement à l’Italie, à la Pologne ou à la Roumanie, qui ont choisi des plateformes publiques et gratuites, la France a confié la gestion de cette facturation électronique à des plateformes privées, libres de fixer leurs tarifs. Si certaines offres sont gratuites pour les très petits volumes, beaucoup de solutions pour indépendants et PME coûtent entre 10 et 30 euros par mois.
Au-delà de la réforme, c’est tout un modèle qu’ils et elles rejettent. “Pour moi, le numérique, c’est aussi de l’extractivisme : des mines, des data centers, toujours plus d’énergie”. Un éleveur de brebis et de vaches, engagé contre l’implantation d’une antenne de téléphonie près de sa ferme, fustige une “marche forcée vers le tout numérique, avec de moins en moins d’humain”.
Autre crainte : la perte de maîtrise de leurs données. Un agriculteur bio utilise depuis 2025 la plateforme comptable MyKinexo, mise en place avec Cerfrance, qu’il juge complexe et chronophage. Il s’interroge aussi sur sa sécurité, dans un contexte marqué par de nombreuses cyberattaques, comme celle contre l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) en avril ou celle contre le site des impôts mi-août…
Or, au 11 juillet 2026, seules 20 % des entreprises étaient affiliées à une plateforme (d’après Basta!)…
La résistance s’organise :
- en Ardèche, cinq entrepreneurs du village de Vernon refusent la facturation électronique et organisent le lundi 31 août une réunion pour fédérer les oppositions.
- l’association Solidarité Paysans réclame la possibilité de laisser le choix entre la solution papier et numérique et publie le communiqué ci-dessous.
- des résistances locales se manifestent, à l’initiative d’un collectif de paysan.nes, artisan.nes à Redon, soutenu.es par la Confédération paysanne de Loire-Atlantique (voir fiche explicative et revendicative ci-dessous), en Ariège (voir tract)…
- pour la porte-parole du syndicat Solidaires Finances publiques : “Si les grandes entreprises et leur armée de comptables et experts-comptables sont au courant de ce qui se met en place, ce n’est pas le cas de beaucoup de contribuables qui pensent ne pas être concernés : les plus petites entreprises ou les auto-entrepreneurs, par exemple”
- lors d’une conférence de presse le 21 juillet 2026, la députée LFI Mathilde Hignet a annoncé le dépôt d’une proposition de loi visant à instaurer un moratoire sur l’application de la réforme de la facturation électronique. Et le député Paul Molac (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) a déposé une question écrite.
- une pétition a été déposée à l’Assemblée nationale pour l’abrogation de cette obligation numérique (déjà 1218 signatures).
- d’après un article du Monde, face au nombre réduit d’entreprises qui ont engagé la démarche, le ministère des finances “entend faire preuve de souplesse dans les prochains mois”. Tout en affirmant que près de 58% des entreprises avaient choisi leur plateforme au 23 août, le cabinet du ministre est même allé plus loin en affirmant mercredi 26/08 qu’ “aucune sanction” ne sera infligée à la moindre entreprise” cette année. Un mini moratoire ?
Communiqué de l’association nationale Solidarité Paysans
Facturation électronique : un remembrement administratif qui ne dit pas son nom
La mise en œuvre de la réforme de la facturation électronique suscite de nombreuses inquiétudes chez les paysan.nes.
Par les obligations nouvelles qu’elle impose, sous peine de sanctions financières lourdes, par sa complexité et le manque d’accompagnement, cette réforme va accélérer la sortie du métier et l’arrêt de nombreuses fermes.
Elle s’apparente à un remembrement administratif qui ne dit pas son nom.
A l’heure où la santé mentale fragilisée des agriculteur.rices est mise en avant dans les débats publics, cette réforme met une pression supplémentaire par l’alourdissement de la charge administrative qu’elle impose.
Complexe dans sa mise en œuvre, peu accompagnée, la réforme de la facturation électronique se heurte à un constat général : les difficultés d’accès à l’outil numérique restent une réalité dans la population et le monde agricole est particulièrement touché.
D’après l’INSEE, 15% de la population était en situation d’illectronisme [1] en 2021 et 28% des usagers d’internet avaient des capacités numériques faibles.
Nos constats confirment cette absence et ces difficultés avec l’outil numérique.
Elles touchent entre un tiers et la moitié des personnes en difficulté accompagnées par notre association, notamment les paysan.nes les plus âgé.es et les plus isolé.es.
Outre ces constats, l’obligation de passer à une plateforme privée payante interroge sur les garanties en matière de protection des données et sur l’accès de tous.tes aux services publics. Elle constitue une nouvelle perte d’autonomie administrative et décisionnelle sur les fermes.
Reprenant en cela les recommandations faites par la Défenseure des droits, nous exigeons une application réaliste des contraintes faites aux paysannes et paysans, passant par :
- La possibilité de laisser le choix entre la solution papier et numérique dans le mode d’établissement de la facturation et de relation avec l’administration ;
- Ne pas enfermer les personnes dans une relation exclusivement numérique et prévoir l’accès à d’autres dispositifs (lieux physiques, courriers, interlocuteurs téléphoniques…) ;
- Le développement d’une plateforme publique gratuite et adaptée à tous les publics ;
- Le développement des dispositifs d’aide et de formation pour accompagner les agriculteur.rices qui le souhaitent vers l’autonomie numérique. Cela passe par le renforcement des moyens aux associations qui agissent au quotidien dans cet objectif et le soutien à l’équipement en matériel informatique des agriculteur.rices.
Solidarité Paysans – 16 juin 2026
[1] L’illectronisme désigne l’incapacité à utiliser les outils numériques du quotidien
Fiche réalisée par un collectif de paysan.nes, artisan.nes et auto-entrepreneurs.ses du pays de Redon, soutenu.es par la Confédération paysanne de Loire-Atlantique
Tract d’un collectif de l’Ariège
Communiqué de la Confédération Paysanne nationale
