“Je n’ai plus envie de nourrir le monstre” : pourquoi quitter Meta

© Helka­r­a­va / Reporterre

Corinne Morel Dar­leux, mil­i­tante écoso­cial­iste de la région, essay­iste et roman­cière, dénonce l’omniprésence de l’intelligence arti­fi­cielle et affirme avoir choisi son camp dans un point de vue sur le site de Reporterre.

Pour notre part, nous con­te­stons les réseaux soci­aux mais esti­mons qu’on ne peut pas impos­er leur dis­pari­tion à ceux qui les utilisent pour com­mu­ni­quer au sein de com­mu­nautés non pris­es en compte par les médias actuels. Nous mili­tons pour l’im­po­si­tion de trans­for­ma­tions rad­i­cales de leurs algo­rithmes pour respecter les droits humains et pro­téger les plus jeunes et les minorités.

Par ailleurs, nous sommes sig­nataires de l’appel de l’Até­copol pour refuser l’usage des IA généra­tives, et de la Péti­tion “Pour une Con­ven­tion citoyenne sur l’intelligence arti­fi­cielle”.

Avant-pro­pos : Les événe­ments vont à une telle vitesse qu’il me paraît utile de pré­cis­er que je ne sais pas dans quel con­texte cette chronique sor­ti­ra. J’ai com­mencé à la rédi­ger avant le début du mou­ve­ment lycéen. Puis j’ai hésité, craig­nant que le tim­ing se révèle inap­pro­prié. À la réflex­ion, une urgence n’efface pas l’autre, les indig­na­tions ne se sous­traient pas, et même si cela peut sem­bler para­dox­al, le con­texte explosif et l’échéance prési­den­tielle n’invalident en rien les raisons de ce départ de Meta, bien au con­traire.

C’est décidé, je quit­terai bien­tôt tous mes comptes Meta. Je crois vrai­ment qu’on ne con­va­inc plus grand monde sur ces réseaux, dont les algo­rithmes nous enfer­ment dans des bulles de fil­tres, entre per­son­nes partageant déjà les mêmes opin­ions, ou au min­i­mum les mêmes indig­na­tions. On s’y informe mutuelle­ment, c’est vrai, et de nom­breuses mobil­i­sa­tions s’organisent sur les réseaux soci­aux. Mais n’oublions pas que c’est aus­si le cas pour le camp d’en face, comme on l’a vu same­di 24 octo­bre avec les petits groupes d’extrême droite qui se sont déployés simul­tané­ment dans tout le pays.

C’est sur ces mêmes réseaux que s’exercent égale­ment la sur­veil­lance et la répres­sion, à l’aide d’outils de recon­nais­sance faciale et avec le ren­fort de volon­taires invités par le gou­verne­ment à scruter chaque vidéo, chaque pho­to de man­i­fes­ta­tion ou d’émeutes urbaines pour iden­ti­fi­er les respon­s­ables et les traîn­er en jus­tice. Ce qui est d’autant plus inquié­tant qu’avec l’IA généra­tive, cela devient un jeu d’enfant d’incriminer quelqu’un à qui on veut nuire en générant de fauss­es images ou vidéos d’une per­son­ne en train de jeter un cail­lou ou de se servir dans une vit­rine…

Je ne suis pas sûre donc qu’à la fin on y gagne, sincère­ment. Et même si ça s’avère effi­cace à court terme, les réseaux soci­aux, à long terme, c’est du pou­voir tox­ique, comme l’Anneau de Sauron, qui nous font dépen­dre de fac­to des Gafam et dégradent notre capac­ité à nous organ­is­er sans eux. Le jour où le gou­verne­ment coupera les réseaux, comme ça a été le cas en Nou­velle-Calé­donie et dans d’autres pays, il fau­dra savoir faire sans…

Je sais que c’est com­pliqué. On est tous et toutes oblig­és de com­pos­er sans cesse avec le sys­tème, de chercher le juste équili­bre entre com­pro­mis et com­pro­mis­sion. Mais, par­fois, il y a un moment où cer­taines choses ne passent plus. Où le décalage, la dis­so­nance cog­ni­tive, devi­en­nent trop forte. C’est le cas pour moi, aujourd’hui, avec l’irruption mas­sive de l’intelligence arti­fi­cielle dans nos quo­ti­di­ens.

Elle est d’autant plus insup­port­able, prob­a­ble­ment, qu’elle arrive après tant de chocs accu­mulés ces vingt dernières années — un SDF qui tend la main, un champ rem­placé par un entre­pôt Ama­zon, des images de vio­lences poli­cières, des forêts cal­cinées, des man­i­fes­tants mutilés, des riv­ières à sec, un lycéen à la mâchoire arrachée, des tentes de for­tune lacérées, la bêtise ordi­naire, le racisme décom­plexé, les tem­péra­tures qui s’emballent et l’infantilisation général­isée. Les raisons de la colère et du désar­roi aujourd’hui ne man­quent pas.

Tou­jours est-il que là, l’IA, ça ne passe pas.

Je ne reviens pas en détail sur l’affaire Thélyson Orélien, qui a sec­oué la ren­trée lit­téraire. De la fronde raciste à laque­lle, hélas, on pou­vait s’attendre, et à d’autres en guise de riposte, aux­quelles j’avoue je ne m’attendais pas. Blan­dine Rinkel et Youness Bousen­na l’ont très bien for­mulé dans un arti­cle où elle et il dis­ent leur “stupé­fac­tion face aux nom­breuses voix qui, pré­ten­dant défendre l’écrivain, jus­ti­fient l’usage de l’IA comme par­tie prenante du geste d’écriture” et en évo­quant “les pro­mo­teurs d’une créa­tion lit­téraire hybridée à l’IA [qui] ont trou­vé dans cette polémique un cheval de Troie inespéré pour légitimer leur cause”.

Si l’IA m’inquiète autant, ce n’est pas “juste” pour la ques­tion de l’humain dans la créa­tion, les emplois sup­primés, l’avenir des jeunes, ni même ses hypothé­tiques développe­ments en matière d’annihilation de la civil­i­sa­tion, mais plus prosaïque­ment, ici et main­tenant, l’eau, l’énergie et les matières néces­saires, l’emprise au sol des data cen­ters, leur con­som­ma­tion, bref, le grand absent de l’avalanche de com­men­taires et de pris­es de posi­tion : l’impact envi­ron­nemen­tal de l’IA.
Le béton, le char­bon, la grande accéléra­tion.

En fait, cette seule ques­tion devrait suf­fire à con­clure que le recours à l’IA n’est pas une option.

Et pour­tant. Même dans les milieux tech­n­o­cri­tiques, dans ceux de l’autonomie poli­tique et matérielle, au sein des réseaux mil­i­tants, écol­o­gistes, je vois fleurir des visuels réal­isés par l’IA généra­tive, des comptes-ren­dus de visio générés par l’IA, qui a ain­si accès à tous nos débats, des dis­cus­sions inter­rompues par la recon­nais­sance vocale d’un télé­phone qui croit qu’on lui a posé une ques­tion. Je recueille des aveux plus ou moins gênés d’auteurs con­nus et respec­tés, des témoignages de proches qui l’utilisent dans leur vie pro­fes­sion­nelle et dans leur quo­ti­di­en. J’assiste à des dis­cus­sions lunaires, en fes­ti­val lit­téraire ou dans le train.

Récem­ment, j’ai vu un petit groupe d’écrivains se racon­ter, gogue­nards, com­ment ils avaient passé la soirée à inter­roger Chat­G­PT sur leur “col­orimétrie” — ceci con­sis­tant à se pren­dre en pho­to, injecter leurs vis­ages dans la gigan­tesque base de don­nées de l’IA (com­ment dire, nour­rir la recon­nais­sance faciale en ces temps poli­tiques pour le moins incer­tains, très malin) et lire en retour ce qui vous va le mieux au teint, avec des résul­tats aus­si sub­tils que des teintes autom­nales et du vert aux rouquins.

Sérieuse­ment. On crame de l’énergie, de l’eau, des ter­res arables, des emplois et des mil­liards pour ça ? Quand ce n’est pas pour com­par­er des mar­ques de trot­tinettes, plan­i­fi­er ses vacances à l’étranger ou savoir dans quel restau­rant dîn­er ?

La dis­so­nance ultime, celle qui ne passe pas, la voilà : tout le monde déteste l’IA, mais tout le monde l’utilise. Parce que c’est effi­cace, parce que c’est pra­tique, parce que c’est là. Parce qu’on peut. Parce qu’on ne s’empêche pas. Et mon décourage­ment se creuse, ma tolérance dévisse (j’ai revu récem­ment Idioc­ra­cy, et Wall‑E aus­si, ce n’était peut-être pas une bonne idée).

De mon côté, c’est donc un “non” sere­in et ferme, je n’utiliserai pas l’IA tant que je pour­rai l’éviter — et tant qu’elle ne se sera pas effon­drée sous son pro­pre poids. J’ai résisté au “Ghi­b­li effect”, changé de moteur de recherche, je suis la per­son­ne qui a réus­si à ne jamais scan­ner un QR-code de sa vie. Et comme je n’ai plus envie de nour­rir le mon­stre, deux ans après avoir quit­té X, je vais dés­ac­tiv­er mes comptes Meta [1]. Après avoir allè­gre­ment piraté des ouvrages pro­tégés par le droit d’auteur pour entraîn­er ses mod­èles, Meta vient de sor­tir son assis­tant per­son­nel IA, Muse, qui dis­pose de con­signes ter­ri­fi­antes pour mon­ter des dossiers détail­lés et saura bien­tôt tout de vous, même si vous ne l’utilisez pas. Tout ce qu’on injecte dans les réseaux soci­aux y con­tribue déjà – en plus de ren­dre addict, d’enfermer dans une bulle de fil­tres, de faire primer la vis­i­bil­ité et le mar­ket­ing indi­vidu­el sur toute autre con­sid­éra­tion, d’entretenir un sys­tème de com­para­i­son délétère et un rap­port util­i­tariste aux men­tions, et, in fine, de priv­ilégi­er le cash, le clash et le back­lash.

Je n’étais de toute manière pas très douée pour ces choses-là.

Je reste joignable par mail, via mon blog (je suis aus­si sur Sig­nal et Mastodon), mes écrits, et dans la vraie vie.

Note

[1] Meta regroupe notam­ment Face­book, Insta­gram et What­sapp

Corinne Morel Dar­leux est l’autrice de Chimères trop­i­cales (éd. Dal­va, 2026), et de Plutôt couler en beauté que flot­ter sans grâce (éd. Lib­er­talia, 2019).

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