Le Journal de la recherche d’emploi vers un classement numérique des chômeurs

Pôle emploi expéri­mente un nou­veau dis­posi­tif, inti­t­ulé « Jour­nal de la recherche d’emploi », qui instau­re un con­trôle accru des chômeurs par le biais d’un algo­rithme. Celui-ci opère un classe­ment des chômeurs en plusieurs caté­gories en fonc­tion de leur per­for­mance en terme de recherche d’emplois. S’il ne s’ag­it pour l’in­stant que d’un out­il d’ ”éval­u­a­tion” sans inci­dence par­ti­c­ulière au niveau des allo­ca­tion, ce dis­posi­tif n’est guère ras­sur­ant, car il n’est pas sans rap­pel­er les algo­rithmes de “scor­ing” mis en place à la CAF.

Partage d’un arti­cle de Bas­ta­m­ag.

Lien de l’ar­ti­cle : https://basta.media/Pole-emploi-est-ce-que-vous-meritez-vraiment-d-etre-au-chomage-le-gouvernement-durcit-les-controles-des-chomeurs

« Est-ce que vous méritez vraiment d’être au chômage ? » : Le gouvernement durcit encore le contrôle des chômeurs

24 mai 2022 par Nol­wenn Weil­er

« Quel est votre sen­ti­ment de pro­gres­sion dans votre recherche d’emploi ? » À cette ques­tion qui s’affiche sur son inter­face, une per­son­ne inscrite à Pôle emploi doit répon­dre en choi­sis­sant un type de smi­ley… « Les deman­deurs d’emploi doivent déplac­er un curseur sur une réglette qui va d’un smi­ley tout sourire à un smi­ley qui boude », détaille Aline, con­seil­lère Pôle emploi en Bour­gogne-Franche-Comté. Cocher la réglette à smi­leys n’est pas la seule tâche qui incombe aux deman­deurs d’emploi, chaque mois, au moment de leur actu­al­i­sa­tion. Ils sont aus­si tenus de rem­plir leur agen­da intel­li­gent qui les oblige à tenir le compte-ren­du détail­lé de leurs démarch­es : can­di­da­tures envoyées, employeurs con­tac­tés, for­ma­tions suiv­ies, pro­jets de recon­ver­sion envis­agés, etc.

À l’autre bout du logi­ciel, sur l’interface des con­seillers, un algo­rithme classe le deman­deur d’emploi, en fonc­tion de ses répons­es, en qua­tre caté­gories. Elles sont cen­sées déter­min­er son état d’esprit face à la recherche d’emploi : « signes de perte de con­fi­ance », « risque de dis­per­sion », « besoin de redy­nami­sa­tion », « dynamique faible de recherche ». « En ce moment, 51 % des deman­deurs que j’accompagne sont dans la case “dynamique faible de recherche d’emploi”, rap­porte Aline. Je suis cen­sée les con­tac­ter en pre­mier lieu pour faire le point avec eux ; et leur deman­der : “Bon, est-ce que, vrai­ment, vous cherchez un emploi ?” Il s’agit de prou­ver que l’on mérite d’être au chô­mage. Ce sont vrai­ment des démarch­es très insi­dieuses. »

Ces démarch­es « insi­dieuses » sont réal­isées dans le cadre d’un pro­jet pilote, le « Jour­nal de la recherche d’emploi » (ou JRE). Il est déployé à titre expéri­men­tal depuis deux ans dans deux régions, Bour­gogne-Franche-Comté et Cen­tre-Val de Loire. Et un demi-mil­lion de deman­deurs d’emploi sont invités à s’y pli­er. Le JRE ne devrait pas tarder à être éten­du à l’ensemble du ter­ri­toire [1]. .

Quid de la fracture numérique

Pour les deman­deurs d’emploi, qui doivent men­su­elle­ment actu­alis­er leur dossier, « la démarche, qui durait 10 sec­on­des, va pass­er à 10 min­utes, si rien ne bugue, souligne Aline. Bien sûr, la tâche se com­plique pour les per­son­nes qui ne sont pas famil­ières du web. » Con­traire­ment à ce que sem­blent penser les min­istres et hauts fonc­tion­naires de notre « start up nation », nom­bre de per­son­ne ont de réelles dif­fi­cultés avec le monde dématéri­al­isé, voire n’y ont pas accès du tout. Selon une récente alerte de la Défenseure des droits Claire Hédon, 60 % des démarch­es admin­is­tra­tives en ligne restent par exem­ple inac­ces­si­bles aux per­son­nes en sit­u­a­tion de hand­i­cap. Un rap­port pub­lié en 2019 par son prédécesseur Jacques Toubon soulig­nait déjà ces iné­gal­ités numériques, livrant des chiffres effrayants : un tiers des Français qui s’estime peu ou pas com­pé­tent pour utilis­er un ordi­na­teur, soit 18 mil­lions de per­son­nes ; un taux de con­nex­ion à inter­net vari­ant de 54 % pour les non diplômés à 94 % pour les diplômés de l’enseignement supérieur [2]….

« On ne peut pas résumer un demandeur d’emploi à une série de chiffres et de graphiques »

« Tout est suivi, staté, résumé par des chiffres et des graphiques mais on ne peut pas résumer un deman­deur d’emploi à une série de chiffres et de graphiques », s’insurgent des con­seillers. « La machine ne voit pas si les per­son­nes maîtrisent bien le français, si elles ont fait un burn out, si elles ont un hand­i­cap ou un prob­lème psy quel­conque », remar­que Aline. « Les gens qui arrivent devant nous sont par­fois très cabossés, en grande dif­fi­culté », ajoute Gilles, con­seiller depuis 30 ans. Il repense à cette jeune maman de 18 ans, aban­don­née par le père de son enfant et qui se débat­tait seule pour sur­vivre. « Elle avait davan­tage besoin d’un accom­pa­g­ne­ment social que de pres­sions pour retrou­ver au plus vite un boulot. » Ou d’une éval­u­a­tion algo­rith­mique la caté­gorisant par­mi la « dynamique faible de recherche ».

« Aujourd’hui, on est au ser­vice des objec­tifs que se fixe le gou­verne­ment en terme de diminu­tion du nom­bre de chômeurs, con­state Gilles. En fait, les deman­deurs d’emploi doivent être à notre ser­vice, c’est le monde à l’envers. On doit les inciter à pren­dre des emplois dans les fameux secteurs “en ten­sion” qui obsè­dent le gou­verne­ment. Mais il faut savoir que ces secteurs “en ten­sion” ne représen­tent que 6 % des offres. C’est rien du tout. »

Plus que la paresse des deman­deurs d’emploi, sug­gérée à longueur de temps, ce sont les con­di­tions de tra­vail très éprou­vantes de ces secteurs – hôtel­lerie et restau­ra­tion notam­ment – qui freinent les recrute­ments, ain­si que… la dernière réforme de l’assurance chô­mage, menée par Elis­a­beth Borne, dev­enue Pre­mière min­istre. « L’hôtellerie-restauration fait n’importe quoi depuis 30 ans, c’est une réal­ité, décrit Gilles. L’autre prob­lème, dont per­son­ne ne par­le jamais, c’est la réforme du chô­mage. Les gens ne sont pas bêtes. Ils ont bien com­pris que pour les CDD, les saison­niers et les per­son­nes en intérim, ce serait de plus en plus com­pliqué d’avoir des allo­ca­tions entre deux mis­sions. Or, la restau­ra­tion et l’hôtellerie pro­posent essen­tielle­ment ce type de con­trats. Résul­tat ? Les gens vont voir ailleurs. Et ce n’est pas le JRE qui va y chang­er quoi que ce soit. »

« Nous sommes pistés, notés, surveillés. Nous avons des indicateurs de radiations »

Avec le JRE, « il s’agit de per­son­nalis­er davan­tage l’accompagnement, de détecter les deman­deurs d’emploi découragés ou en sit­u­a­tion de fragilité dans leur recherche d’emploi et de ren­forcer l’accompagnement si néces­saire », promet un doc­u­ment interne de Pôle emploi. « C’est juste un moyen pour con­trôler encore plus les chômeurs, pensent plutôt les con­seillers Pôle emploi. Pour le moment, il n’y a pas de radi­a­tion automa­tique liée à tel ou tel com­porte­ment réper­torié via le JRE. Évidem­ment, ceux qui sont con­sid­érés comme peu dynamiques dans leur recherche sont plus sus­cep­ti­bles que les autres d’être con­trôlés. » « On avait déjà l’impression d’être des flics depuis la mise en place du con­trôle de la recherche d’emploi (CRE), mais là c’est encore pire, déplore Aline. Com­ment main­tenir une rela­tion de con­fi­ance avec les gens dans ces con­di­tions ? Or, sans con­fi­ance, nous ne pou­vons pas tra­vailler. »

Le JRE risque d’aggraver la perte de sens que les agents Pôle emploi dénon­cent depuis des années. « Nous devons cen­tr­er nos entre­tiens sur ce que nous dicte la machine. Il faut qu’on débranche notre cerveau. Que l’on oublie ce que l’on sait, pour obéir », pense Aline qui dit se trou­ver dans une « pos­ture dif­fi­cile », avec une direc­tion qui met de plus en plus la pres­sion. « Nous sommes pistés, notés, sur­veil­lés. Nous avons des indi­ca­teurs de radi­a­tions. S’ils ne sont pas assez élevés, on nous le fait remar­quer. Par­fois, je me sens vrai­ment dés­espérée. Je ne sais plus quoi faire, dit-elle. Heureuse­ment que je peux avoir des échanges avec d’autres col­lègues au sein du syn­di­cat, sinon, je ne crois pas que je tiendrais le coup. »

« J’ai 61 ans, j’ai de la bouteille et je ne me sens absol­u­ment pas lié aux objec­tifs de la mai­son, enchaîne Gilles, qui con­state néan­moins que ses marges d’autonomie se réduisent. Si les per­son­nes que j’accompagne man­quent un ren­dez-vous, je dis que je les ai vus pour qu’ils ne soient pas radiés ou qu’ils ne fassent pas l’objet d’un con­trôle. Et je ne pre­scris pas d’atelier s’ils n’ont pas de sens pour les gens que j’accompagne. Mais tout le monde ne peut pas, ou ne veut pas, procéder comme moi. Les plus jeunes qui arrivent ont ten­dance à obéir, point. »

Au guichet, les con­di­tions de tra­vail ne vont pas s’améliorer dans les mois et années à venir. Les effets de la dernière réforme de l’assurance chô­mage vont se faire sen­tir de plus en plus au fil du temps. « Cer­taines per­son­nes vont voir leurs allo­ca­tions dimin­uer de 40 %. C’est énorme, insiste Gilles. On a des col­lègues pour qui cela devient infer­nal, avec des ten­sions impor­tantes à l’accueil et des arrêts mal­adies qui se mul­ti­plient. » Entrés à Pôle emploi pour soutenir et accom­pa­g­n­er des per­son­nes en dif­fi­culté, Gilles se dit scan­dal­isé et effrayé par les réformes et dis­posi­tifs divers qui sont mis en place depuis 15 ans : « On se dirige de plus en plus vers un sys­tème à l’anglaise, avec des deman­deurs d’emploi qui doivent être au garde-à-vous ! »

Nol­wenn Weil­er

Pour aller plus loin

Scor­ing et sur­veil­lance algo­rith­mique

« En par­al­lèle de l’extension du droit d’accès aux don­nées per­son­nelles, s’est dévelop­pée l’utilisation par les organ­ismes soci­aux d’algorithmes de “scor­ing” à des fins de con­trôle dont les effets (déshu­man­i­sa­tion, har­cèle­ment, dif­fi­cultés de recours et ren­force­ment des dis­crim­i­na­tions) sont régulière­ment dénoncés10. Ces algo­rithmes assig­nent à chaque allo­cataire un “score de risque”, c’est à dire une prob­a­bil­ité d’être “fraudeur-se”, ser­vant par la suite à sélec­tion­ner qui doit être contrôlé‑e.

L’utilisation à grande échelle des tech­niques de scor­ing a été ini­tiée par les CAF en 2011 et serait actuelle­ment en développe­ment à Pôle emploi11. Dans un livre pas­sion­nant inti­t­ulé « Con­trôler les assistés », Vin­cent Dubois étudie l’impact de ces tech­niques sur la pra­tique du con­trôle par les CAF12. Il mon­tre, chiffres à l’appui, que l’introduction du score de risque s’est accom­pa­g­née d’un sur-con­trôle des pop­u­la­tions les plus pré­caires, en par­ti­c­uli­er des familles mono­parentales (femmes isolées prin­ci­pale­ment), des per­son­nes à faibles revenus, au chô­mage ou allo­cataires de min­i­ma soci­aux.

S’il n’est pas pos­si­ble aujourd’hui de don­ner une liste exhaus­tive des vari­ables util­isées pour le cal­cul du score de risque, Vin­cent Dubois cite: le mon­tant des revenus, la sit­u­a­tion pro­fes­sion­nelle per­son­nelle et celle de son ou sa conjoint‑e, la sit­u­a­tion famil­iale (en cou­ple, seul‑e, nom­bre d’enfants, âge des enfants), le mode de verse­ment des presta­tions sociales (vire­ment ban­caire ou non) ou encore le mode de con­tact avec les CAF (le fait d’appeler ou de se ren­dre sur place). La Cour des comptes ajoute que sont pris­es en compte les vari­ables suiv­antes: la nation­al­ité de l’allocataire regroupé en trois caté­gories (france, UE et hors UE), le code postal ain­si que les car­ac­téris­tiques socio-économiques de la com­mune de rési­dence (part des act­ifs-ves occupé-e‑s, part d’allocataires à bas revenus…).

En plus des pop­u­la­tions évo­quées ci-avant, le sim­ple fait que de telles vari­ables aient été retenues laisse imag­in­er que le score de risque est plus élevé, et ain­si la prob­a­bil­ité d’être con­trôlée, pour une per­son­ne étrangère ou pour les habi­tant-e‑s des quartiers que pour le reste de la pop­u­la­tion. »

Arti­cle de la Quad­ra­ture du Net sur Pole Emploi et le Jour­nal de recherche: https://www.laquadrature.net/2021/12/22/pole-emploi-dematerialisation-et-controle-social-a-marche-forcee/

Voir aus­si la tri­bune col­lec­tive con­tre les con­trôles dis­crim­i­na­toires de la CAF par les algo­rithmes de “scor­ing” : https://www.laquadrature.net/2022/04/06/controles-discriminatoires-nous-demandons-le-demantelement-des-pratiques-illegales-des-caf/