Nous relayons un article de l’Observatoire des Armements (Centre de documentation et de recherche sur la paix et les conflits, basé à Lyon), diffusé dans le Nouvel Obs du 11/06/2026. Il documente la part prise par la France (2e exportateur mondial d’armement, après les USA mais devant la Russie, Israël…) en Indonésie, qui est son 2e client.
Le terme “armement” dissimule que cela recouvre aussi toute une série de matériels utilisés dans la répression “sécuritaire”. Les mêmes que ceux utilisés en France contre les opposant.es écologistes, contre les contestataires de mesures anti-sociales, contre les droits-de-l’hommistes…
Et ces matériels sont, pour beaucoup, fabriqués dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, à Saint-Étienne et alentours… Fort logiquement, l’Observatoire des armements nous invite à nous engager localement pour veiller et enquêter, pour contester aussi ces fabrications locales qui contribuent à la répression en France et dans le reste du monde.
Les grandes entreprises d’armement françaises, présentes à Eurosatory du 15 au 19 juin, ont engrangé des contrats colossaux avec l’Indonésie, notre second client en 2024. Pourtant, selon notre enquête publiée dans “Le Nouvel Obs” ce jeudi 11 juin, ces gros contrats dissimulent une contrepartie : la contribution française à la répression de la population. Les flash-ball de l’entreprise stéphanoise Verney-Carron et des blindés co-conçus avec Arquus [ex-Renault Trucks Defense, qui a des usines et centres de recherche à Saint-Germain-Laval, Lyon] sont utilisés par la police indonésienne pour briser les manifestations.
42 Rafale, un satellite, des canons Caesar [fabriqués en partie à Firminy], des sous-marins, les contrats s’empilent avec l’Indonésie depuis plusieurs années… Jakarta est depuis les années 1960 un important client de l’armement français. Notre pays a largement contribué au développement de son industrie de défense. Ses achats d’armement, qui fonctionnent par cycles, ont connu un regain ces dernières années, à la faveur de l’envolée des exportations d’armes françaises (21,6 milliards en 2024).
En 2024, le pays est notre deuxième client avec 3,5 milliards d’euros de prises de commande. En 2023 et 2022, celles-ci s’élevaient à 2,6 et 1,1 milliards. Le président indonésien a d’ailleurs été reçu en grande pompe à l’Élysée fin mai 2026. Le partenariat avec Jakarta est présenté par nos dirigeants comme essentiel pour peser face à la Chine dans la région de l’Indo-Pacifique, il a pourtant un “revers” peu connu : notre contribution française à la répression de la population que le chef d’État Prabowo Subianto, fortement contesté par sa population, a aussi achetée…
Les dernières grandes manifestations en août et septembre 2025 se sont soldées par 10 morts et 900 blessés et la France a une responsabilité indirecte dans ces représailles.
Livraison de technologies de surveillance et maintien de l’ordre, en marge de l’accord de défense de 2021
La signature d’un nouvel accord de défense en 2021 s’est également accompagnée de la vente de technologies de contrôle et de répression peut-être moins visibles que les Rafale mais plus dévastatrices pour les populations. Selon des relevés de transferts douaniers, des flash-ball, des cartouches de gaz et des équipements de protection ont été livrés à la police indonésienne en 2020–2021. Or ces équipements servent massivement à la répression des manifestants.
Pour “disperser” violemment les manifestants, les forces de police n’hésitent pas à les arroser de gaz lacrymogènes. Un véritable mode opératoire et non un “usage ponctuel”, comme en attestent une somme considérable de vidéos et de photos diffusées dans la presse et sur les réseaux sociaux.
Ces dispersions de gaz sont menées notamment à l’aide des lanceurs de Verney-Carron [rachetée en 2025 par Rivolier, entreprise de distribution d’armes de Saint-Just-Saint-Rambert, 42], notamment les Super Pro 2, aisément reconnaissables sur différentes photos par leurs canons superposés. Ces pistolets peuvent projeter des balles en caoutchouc et des cartouches à gaz. Les deux procédés peuvent mutiler sévèrement et tuer. La firme stéphanoise a fourni à la police indonésienne ces deux types de munitions (voir photos ci-dessous) même si l’entreprise publique de défense PT Pindad est en capacité de les fabriquer.

extrait de transfert sur les cartouches de gaz

photo de munition sous forme de balle en caoutchouc
En 2022, sur six modèles de lanceurs servant à asperger les manifestants de gaz lacrymogène, deux au moins étaient des références de l’entreprise stéphanoise : le Super Pro 2 et le Maxi.
Ces deux modèles ont servi au cours d’une opération de maintien de l’ordre lors d’un match de football. L’épandage de gaz lacrymogène a rapidement provoqué la panique, entraînant 135 morts au total. De nombreux manifestants sont morts écrasés par la foule, d’autres ont succombé aux effets des gaz.


Cette terrible répression a été très loin de décourager le fabricant de Saint-Étienne. En juillet 2024, il ne s’est pas privé de signer un partenariat avec l’entreprise publique de défense PT Pindad afin de produire localement des équipements.
Depuis les années 1980–90, Jakarta exige des transferts de technologies en contrepartie de ses achats dans le but de progresser en compétence dans la fabrication d’armement. Une preuve que l’implication de sociétés françaises aux côtés de l’armée indonésienne s’insère dans un partenariat global signé au plus haut niveau de l’État. On ne s’étonnera donc pas que l’équipementier stéphanois soit tantôt qualifié par les journalistes de l’archipel comme “la fierté” ou “le pilier” de la police indonésienne [9].
Des blindés et des drones
Autre entreprise impliquée, Arquus. Elle n’a pas fait que livrer des blindés Sherpa de 2011 à 2015 selon la base de données du Sipri mais aussi réalisé des transferts de technologie. Depuis 2007, Arquus entretient elle aussi un partenariat avec l’entreprise publique indonésienne PT Pindad. Elle lui partage son savoir-faire en matière de développement et conception de nouveaux véhicules tout en fournissant différents sous-systèmes : des moteurs, des systèmes de transmission et des châssis. De fait, le Komodo et l’Anoa semblent les copies du Sherpa Light et des Véhicules de l’avant blindé (Vab).
Nous avons repéré la présence d’un véhicule Anoa au cours d’une opération policière en 2025.
L’entreprise Thales affirme d’ailleurs fournir des caméras [en partie construites à Saint-Héand] destinées à équiper ce type de véhicules.
Enfin, six drones Delair ont été exportés la même année en 2021 selon notre base de données douanières. Selon une vidéo de promotion destinée au marché indonésien, ils permettent de suivre en temps les mouvements des humains, bateaux, véhicules…
Contactées, les entreprises Verney-Carron, Arquus et Delair n’ont pas réagi aux éléments qui leur ont été communiqués.

Capture d’une vidéo de promotion des drones Delair destinés à l’Indonésie
La France réédite donc “le scénario égyptien”. À partir de 2012, en plus des gros contrats (Rafale, frégates…) nous avons fourni des technologies militaires décisives au régime égyptien pour réprimer sa population tout en renforçant notre partenariat militaire (formation, entraînements communs…).
L’achat d’équipements militaires français creuse d’autre part la dette indonésienne. Ces contrats colossaux sont pointés par les manifestants comme une des raisons de la contestation.
Cruauté du sort, le partenariat militaro-sécuritaire français contribue aussi à les réprimer. Alors que nous ne cessons de voter de nouveaux crédits pour le réarmement, nous refusons toujours de regarder en face ses conséquences. Les populations civiles en paient le prix.
D’ailleurs, certains armements sont expressément vendus aux fins de maintien de l’ordre, comme l’atteste la brochure “Gestion des foules” éditée par le Gicat (Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres). En acquérant les “têtes de gondole” de l’armement français, nos pays clients s’achètent aussi “un soutien politique” qui justifierait toutes sortes d’exactions.

Une réalité invisible en raison de l’opacité du rapport au Parlement sur les exportations d’armes et l’absence de tout support (rapport, base de données) sur les exportations de matériel de maintien de l’ordre et de surveillance. Le contrôle des biens sensibles est éclaté entre différents régimes (matériel militaire, armes civiles, double usage, explosif…) et ministères ; il devrait être fusionné de façon à harmoniser le contrôle et la transparence.
Nous déplorons enfin la quasi-absence de travail parlementaire sur le sujet. Suite à la mobilisation contre l’utilisation des armes françaises au Yémen, une commission parlementaire de contrôle des exportations a été mise en place en 2023. Elle est aux abonnés absents et n’a pas encore auditionné les ONG. En refusant d’assumer leur fonction de contrôle, les parlementaires se cachent les yeux sur les usages réels de l’armement français et ses implications en cascade. Encore faut-il vouloir sortir de la version mythifiée promue par le ministère des Armées… Nous demandons donc aux membres de la Commission de démarrer enfin le travail pour lequel ils ont été nommés et de nous auditionner dans les plus brefs délais.
Nos recommandations
- Il est indispensable que la commission parlementaire de contrôle des exportations d’armes auditionne l’Observatoire des armements et les ONG, et fasse pression sur le gouvernement pour obtenir rapidement un renforcement de la transparence, seul à même de permettre un véritable débat. Elle doit d’autre part mener une enquête permettant de mesurer l’étendue de la complicité française par rapport à la répression en Indonésie.
- Il est nécessaire que le gouvernement publie chaque année un rapport sur les exportations de matériel de maintien de l’ordre et de surveillance, un autre angle mort du contrôle démocratique.
- La Région Auvergne-Rhône-Alpes, qui subventionne le cluster Eden dont l’entreprise stéphanoise Verney-Carron est membre, doit également rendre public tous les détails sur ses financements à l’industrie militaire. En effet, c’est grâce à ces subventions, notamment, que Verney-Carron est présent lors des salons d’armement et peut conclure des partenariats avec les différents acteurs étatiques. Sa responsabilité est donc pleinement engagée.
- Nous invitons les sections syndicales et les représentants du personnel à engager un travail mesurant l’impact de leur société sur les répressions et conflits internationaux.
- Enfin, nous sommes à disposition de tout citoyen prêt à réaliser un travail de veille permanent, d’interpellation sur les entreprises de Saint-Étienne, d’Auvergne-Rhône-Alpes et à s’engager dans un groupe d’enquête sur le sujet. Car l’implication de chacun est essentielle pour éveiller le débat au niveau local.
La contribution française à la répression de la population indonésienne
Depuis 2019, le régime indonésien est régulièrement contesté dans la rue par une partie majeure de sa population. Le mécontentement s’accumule : inégalités sociales écrasantes, affaiblissement des droits des salariés, corruption des élites dirigeantes, répression de la liberté sexuelle, réformes anti-écologiques sans compter l’occupation de l’ouest de la Papouasie…
En toile de fond, la gestion du pouvoir se militarise toujours plus – le président actuel est le gendre du dictateur Suharto. Dernière secousse, en août/septembre 2025, une mobilisation d’ampleur a démarré dans la province de Java central pour s’étendre au niveau national jusqu’aux petites villes.
Manifestations de septembre 2025 – Jakarta et Bandung


Nous identifions l’utilisation du Super Pro 2 lors des manifestations dans le centre de Jakarta et de l’autre modèle Maxi sur plusieurs images à Bandung en plein cœur d’un campus d’étudiants. La population proteste contre le népotisme de la classe dirigeante et les inégalités sociales… Suite aux interventions de la police, 10 personnes sont mortes, 900 sont blessées et vingt sont portées disparues.
Manifestation d’août 2025 – Sorong (Papouasie Occidentale)


La population s’oppose au transfert de militants papous dans un lieu de détention situé sur une autre île. L’arrestation arbitraire et l’assassinat d’activistes papous “pro-démocratie” par les autorités indonésiennes est courante. L’Indonésie occupe la partie occidentale de la Papouasie depuis 1963. Selon les informations dont on dispose, la répression de la police, qui a grièvement blessé un manifestant, a entraîné d’autres violences commises cette fois-ci par la société civile.
On repère sur une vidéo l’usage d’un flash-ball Maxi et d’un véhicule blindé de la série Anoa (fortement inspiré par les Véhicules de l’avant blindé français) que la société Arquus a co-produit en apportant un savoir-faire indispensable et plusieurs pièces.
Manifestations d’octobre 2020 – Jakarta


Dans tout l’archipel, des étudiants et salariés descendent dans la rue pour s’opposer au démantèlement de leurs acquis sociaux, menacés par une loi réformant le marché du travail. Nous identifions le Super Pro 2 muni d’une crosse d’épaule aux mains des policiers.
Manifestations de novembre 2016 – Kampung Harapan


Des centaines de manifestants protestent pour dénoncer les expulsions et démolitions de maisons ordonnées par les autorités suite à l’arrivée d’un promoteur immobilier. Là encore, des policiers se saisissent du flash-ball Maxi pour répandre du gaz lacrymogène.
