La reconnaissance faciale déjà dans les écoles brésiliennes…

Le réseau Inves­ti­gate Europe (qui regroupe des jour­nal­istes de dif­férents pays européens pour des enquêtes au long court) s’in­téresse au déploiement de la recon­nais­sance faciale pour sur­veiller les écol­iers brésiliens (voir extraits ci-dessous).

Les entre­pris­es qui dévelop­pent cette tech­nolo­gie sont européennes, mais elles ne sont pas, pour le moment, exploitées en Europe du fait d’une régle­men­ta­tion jugée trop pro­tec­trice (RGPD, régle­ment IA…). Mais ça pour­rait chang­er puisque, juste­ment, l’UE a la volon­té d’al­léger sa règle­men­ta­tion dans le cadre du “Dig­i­tal Omnibus” (voir sur le site de l’EDRi, Euro­pean Dig­i­tal Rights) !

Investigate Europe analyse comment les logiciels biométriques européens se sont implantés dans le secteur éducatif brésilien, avec des conséquences potentielles bien au-delà des salles de classe.

Au Colé­gio Estad­ual Pro­fes­sor Loureiro Fer­nan­des, un lycée pub­lic de l’É­tat du Paraná, dans le sud du Brésil, un cours com­mence comme tous les autres. Le pro­fesseur ouvre une appli­ca­tion sur son télé­phone, le lève et prend plusieurs pho­tos de la salle. En quelques sec­on­des, les images sont envoyées à un serveur cloud, où un algo­rithme de recon­nais­sance faciale détecte le vis­age de chaque élève, l’ex­trait et le com­pare à une base de don­nées de pro­fils bio­métriques. L’ap­pli­ca­tion LRCO Paraná ren­voie une liste de noms. Les élèves iden­ti­fiés sur les pho­tos sont mar­qués comme présents ; ceux que le sys­tème ne trou­ve pas sont mar­qués comme absents.

Ce logi­ciel de recon­nais­sance faciale a été conçu pour iden­ti­fi­er près d’un mil­lion d’en­fants par jour dans l’É­tat du Paraná . Depuis 2023, cette tech­nolo­gie est déployée dans plus de 1 700 écoles du Paraná, rem­plaçant l’ap­pel tra­di­tion­nel par un sys­tème d’i­den­ti­fi­ca­tion automa­tisé instan­ta­né.

Pour cer­tains élèves, une absence injus­ti­fiée est une source d’ir­ri­ta­tion admin­is­tra­tive. Pour d’autres, elle peut com­pro­met­tre l’ac­cès de leur famille aux aides sociales. Au Brésil, l’éli­gi­bil­ité au pro­gramme Bol­sa Família dépend en par­tie de la fréquen­ta­tion sco­laire, et dans l’É­tat du Paraná, ces don­nées sont désor­mais large­ment générées par un algo­rithme.

La tech­nolo­gie de recon­nais­sance faciale qui rend cela pos­si­ble a été dévelop­pée en Europe par une entre­prise slo­vaque du nom d’Inno­vatrics . Bien qu’elle ne soit pas inter­dite dans l’U­nion européenne, son util­i­sa­tion dans les écoles a été blo­quée à plusieurs repris­es par les tri­bunaux et les autorités, qui ont statué que les enfants ne peu­vent don­ner un con­sen­te­ment éclairé à la sur­veil­lance bio­métrique en classe au regard du RGPD. Au Brésil, en revanche, où l’au­torité de pro­tec­tion des don­nées n’a com­mencé à sanc­tion­ner des entre­pris­es qu’en 2023 et n’a pronon­cé qu’une poignée d’a­mendes à ce jour, des logi­ciels sim­i­laires peu­vent désor­mais scan­ner des cen­taines de mil­liers d’en­fants chaque jour.

En avril 2025, le pro­cureur de l’É­tat du Paraná, Mar­cos José Por­to Soares, a déposé une pre­mière con­tes­ta­tion judi­ci­aire, arguant que le sys­tème enfreint la loi brésili­enne. L’af­faire est tou­jours en cours. Entre-temps, cette tech­nolo­gie se répand dans d’autres États brésiliens, comme Rio de Janeiro et São Paulo, et même vers l’Eu­rope.

En août 2019, l’Au­torité sué­doise de pro­tec­tion des don­nées a infligé une amende au con­seil sco­laire de Skelleft­eå , une petite ville du nord de la Suède. Un lycée local avait expéri­men­té un sys­tème de con­trôle des présences util­isant un logi­ciel de recon­nais­sance faciale, dévelop­pé par une entre­prise infor­ma­tique fin­landaise, pour enreg­istr­er 22 élèves pen­dant trois semaines.

L’au­torité sué­doise a jugé que l’ex­péri­men­ta­tion enfreignait le RGPD. “Le con­trôle de présence peut être effec­tué par d’autres moyens moins intrusifs pour l’in­tégrité des élèves”. L’au­torité a souligné que les élèves ne peu­vent con­sen­tir libre­ment à l’u­til­i­sa­tion de tech­nolo­gies de sur­veil­lance en classe.

Quelques mois plus tard, en févri­er 2020, un tri­bunal admin­is­tratif de Mar­seille est par­venu à une con­clu­sion sim­i­laire et a sus­pendu deux pro­jets pilotes qui prévoy­aient l’in­stal­la­tion de sys­tèmes de con­trôle d’ac­cès par recon­nais­sance faciale dans des lycées de Nice et de Mar­seille.

Les juges ont invalidé l’ex­péri­men­ta­tion parce qu’ils ont con­staté que le gou­verne­ment région­al n’avait pas la com­pé­tence légale pour met­tre en œuvre un tel sys­tème. Le con­sen­te­ment obtenu des élèves était invalide, compte tenu du déséquili­bre de pou­voir inhérent entre les étab­lisse­ments sco­laires et les mineurs. Le gou­verne­ment n’avait pas démon­tré que la recon­nais­sance faciale était néces­saire ni qu’elle ser­vait un intérêt pub­lic sub­stantiel. Enfin, le sys­tème bio­métrique était man­i­feste­ment dis­pro­por­tion­né, étant don­né que des alter­na­tives moins intru­sives, comme le con­trôle d’ac­cès par badge, étaient facile­ment disponibles.

Depuis, l’U­nion européenne a pris des mesures pour régle­menter l’u­til­i­sa­tion de la recon­nais­sance faciale et des tech­nolo­gies con­nex­es, avec l’adop­tion du règle­ment sur l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle en 2024. Bien que non formelle­ment inter­dite, l’u­til­i­sa­tion de tels sys­tèmes dans les étab­lisse­ments sco­laires est stricte­ment encadrée, même si les out­ils de suivi des présences ne sont pas explicite­ment con­sid­érés comme à haut risque. La lég­is­la­tion ne prévoit pas de con­trôle des expor­ta­tions de ces tech­nolo­gies hors des fron­tières européennes.

Le Paraná est le cinquième État le plus peu­plé du Brésil, avec près de 12 mil­lions d’habi­tants répar­tis entre plaines agri­coles, villes indus­trielles et la cap­i­tale ten­tac­u­laire de Curiti­ba. Son sys­tème d’en­seigne­ment pub­lic sco­larise plus d’un mil­lion d’élèves. En 2019, Rena­to Fed­er a pris la direc­tion du départe­ment de l’É­d­u­ca­tion de l’É­tat . Entre­pre­neur du secteur tech­nologique, Fed­er est arrivé avec une vision claire­ment définie, qu’il avait exposée des années aupar­a­vant dans son livre “Car­regan­do o Ele­fante” [“Porter l’éléphant”, une ver­sion brésili­enne du “dégraiss­er le mamouth” du min­istre français Claude Allè­gre ?]. Le sys­tème édu­catif brésilien, écrivait-il, était paralysé par “une mau­vaise ges­tion et un gaspillage incroy­able dans des pro­jets insen­sés, l’in­ef­fi­cac­ité, un per­son­nel admin­is­tratif pléthorique et la cor­rup­tion”.

Fed­er s’é­tait forgé une répu­ta­tion de dirigeant réfor­ma­teur, ayant con­tribué à trans­former la petite entre­prise d’élec­tron­ique Mul­ti­laser en l’une des plus grandes sociétés infor­ma­tiques du Brésil. Dans le domaine de l’édu­ca­tion, il a cher­ché à appli­quer une logique sim­i­laire : stan­dard­i­s­a­tion, mesura­bil­ité et util­i­sa­tion général­isée des out­ils numériques. “La tech­nolo­gie est là pour dur­er, pour enrichir les con­tenus enseignés en classe”, a déclaré Fed­er après sa prise de fonc­tions . Sous sa direc­tion, le sys­tème édu­catif du Paraná a été entière­ment numérisé.

Entre 2021 et 2024, l’É­tat du Paraná a dépen­sé plus de 153 mil­lions de réaux (25 mil­lions d’€) en plate­formes éduca­tives privées, selon une étude menée par des chercheurs de l’U­ni­ver­sité fédérale du Paraná. Google Class­room est devenu l’en­vi­ron­nement d’ap­pren­tis­sage numérique de l’É­tat. La société suisse EF Edu­ca­tion First a dis­pen­sé des cours d’anglais via la plate­forme Inglês Paraná. L’en­tre­prise aus­trali­enne Matif­ic a dévelop­pé une plate­forme de math­é­ma­tiques. Enfin, la société améri­caine Quiz­izz, désor­mais appelée Way­ground, a fourni un out­il d’ap­pren­tis­sage par quiz.

Le min­istère de l’É­d­u­ca­tion ne s’est pas con­tenté de numéris­er les plans de cours et les devoirs. Il a égale­ment entre­pris de numéris­er un élé­ment plus fon­da­men­tal : déter­min­er quels élèves étaient présents en classe et lesquels étaient absents. La jus­ti­fi­ca­tion invo­quée n’é­tait ni une crise du décrochage sco­laire ni un taux d’ab­sen­téisme alar­mant, mais un souci d’ef­fi­cac­ité admin­is­tra­tive. Citant une étude de l’OCDE mon­trant que les enseignants brésiliens con­sacraient un tiers de chaque cours à des tâch­es non péd­a­gogiques, l’É­tat a fait val­oir que l’au­toma­ti­sa­tion du suivi des présences per­me­t­trait de récupér­er le temps d’en­seigne­ment per­du.

En sep­tem­bre 2022, Celepar, la société infor­ma­tique publique de l’É­tat du Paraná, a signé un con­trat avec la société brésili­enne Valid pour une “solu­tion tech­nologique d’i­den­ti­fi­ca­tion des per­son­nes”, selon les doc­u­ments. L’ac­cord por­tait sur la “recon­nais­sance bio­métrique faciale par analyse d’im­ages”, ain­si que sur le traite­ment des don­nées dans le cloud et un sup­port tech­nique con­tinu. Con­crète­ment, ce con­trat a mar­qué un tour­nant : la présence des élèves en classe ne dépendrait plus unique­ment du juge­ment de l’en­seignant, mais de l’é­val­u­a­tion d’un algo­rithme.

L’am­pleur du pro­jet était con­sid­érable. Chaque mois, le sys­tème devait traiter les don­nées bio­métriques de près d’un mil­lion d’en­fants dans une infra­struc­ture cloud. Les images sont stock­ées sur des serveurs gou­verne­men­taux pen­dant un an. Pour fournir ce ser­vice, Valid s’est asso­cié à Inno­vatrics, une entre­prise slo­vaque spé­cial­isée dans la recon­nais­sance faciale, dont le logi­ciel con­stitue le cœur du sys­tème d’i­den­ti­fi­ca­tion. Dans une étude de cas pub­liée sur son site web, Inno­vatrics affirme que sa solu­tion per­me­t­trait de gag­n­er 80 % de temps sur l’ap­pel par classe. Et selon l’en­tre­prise, la solu­tion présente un autre avan­tage : “Les par­ents peu­vent véri­fi­er instan­ta­né­ment la présence de leur enfant.

Depuis son siège social à Bratisla­va, Inno­vatrics a bâti une entre­prise inter­na­tionale spé­cial­isée dans l’i­den­ti­fi­ca­tion bio­métrique, réal­isant un chiffre d’af­faires annuel de plus de 23 mil­lions d’eu­ros. Depuis 2004, la société développe des logi­ciels per­me­t­tant aux gou­verne­ments et aux entre­pris­es d’iden­ti­fi­er les indi­vidus à par­tir d’im­ages faciales, d’empreintes dig­i­tales ou de scans de l’iris. Ses pro­duits sont util­isés dans les pro­grammes d’iden­ti­fi­ca­tion nationale, les pro­jets d’inscrip­tion des électeurs et les sys­tèmes de con­trôle aux fron­tières à tra­vers le monde. Selon l’en­tre­prise, sa tech­nolo­gie a traité les don­nées bio­métriques de plus d’un mil­liard de per­son­nes dans plus de 80 pays.

Inno­vatrics a égale­ment béné­fi­cié du sou­tien de l’U­nion européenne. Entre 2018 et 2019, la société a reçu près de 200 000 € de finance­ment pub­lic dans le cadre d’un pro­jet de recherche de l’UE axé sur l’analyse, la clas­si­fi­ca­tion et le tri automa­tisés de pho­togra­phies à l’aide de la bio­métrie faciale

Caitlin Bish­op, qui coor­donne les travaux sur les tech­nolo­gies de sur­veil­lance au sein de l’ONG Pri­va­cy Inter­na­tion­al, a exam­iné de près le déploiement de cette tech­nolo­gie dans l’É­tat du Paraná.

La lég­is­la­tion brésili­enne n’est pas si dif­férente de la lég­is­la­tion européenne, a déclaré Bish­op. “Mais il y a une absence de con­trôle effi­cace qui per­met le déploiement de cette tech­nolo­gie dans les salles de classe”. Par ailleurs, l’absence de tout con­trôle des expor­ta­tions dans la loi sur l’IA ou dans d’autres régle­men­ta­tions de l’UE a créé une sit­u­a­tion préoc­cu­pante, selon Bish­op, qui per­met à des entre­pris­es européennes de com­mer­cialis­er à l’in­ter­na­tion­al ce qu’elle qual­i­fie de “tech­nolo­gie pro­fondé­ment intru­sive”.

Lors des négo­ci­a­tions de la loi sur l’IA à Brux­elles, le Par­lement européen a plaidé pour une inter­dic­tion de telles activ­ités. Sa posi­tion offi­cielle stip­u­lait qu’ ”il con­vient d’in­ter­dire l’ex­por­ta­tion” des sys­tèmes dont l’u­til­i­sa­tion est jugée “inac­cept­able” au regard de la loi sur l’IA. Toute­fois, cette propo­si­tion n’a recueil­li que peu de sou­tien auprès des autres insti­tu­tions de l’UE [quand un texte est voté par le Par­lement, il fait l’ob­jet d’une négo­ci­a­tion en “tri­logue” avec la Com­mis­sion Européenne et le Con­seil, représen­tant les États] et a été exclue du texte final. “L’ab­sence de telles mesures sig­ni­fie que des tech­nolo­gies inter­dites ici pour­raient être ven­dues et déployées ailleurs, por­tant atteinte à nos valeurs”, a déclaré Bran­do Benifei, eurodéputé social-démoc­rate ital­ien par­ti­san de l’in­ter­dic­tion. “Nous ne devri­ons pas autoris­er l’ex­por­ta­tion et l’u­til­i­sa­tion à l’é­tranger de sys­tèmes que nous n’au­toris­e­ri­ons pas chez nous.”

Lors du déploiement du sys­tème dans l’É­tat du Paraná, Celepar, entre­prise infor­ma­tique publique, l’a présen­té comme effi­cace, sécurisé et incon­testable­ment béné­fique. Dans un com­mu­niqué de presse, l’en­tre­prise a affir­mé que les enseignants per­daient “plus de 100 heures par an” et par classe en tâch­es admin­is­tra­tives rou­tinières telles que l’ap­pel. Le nou­veau sys­tème, selon Celepar, per­me­t­trait aux enseignants de gag­n­er des dizaines d’heures.

Des enseignants ont décrit une réal­ité dif­férente. Selon eux, l’al­go­rithme met sou­vent plus de temps à enreg­istr­er les présences que la saisie manuelle. Les erreurs d’i­den­ti­fi­ca­tion des élèves restent fréquentes.

Ces obser­va­tions sont cor­roborées par une étude indépen­dante pub­liée en 2025 par des chercheurs de l’Uni­ver­sité d’É­tat de São Paulo. Ces derniers ont testé le sys­tème dans un étab­lisse­ment sco­laire pub­lic du Paraná et ont con­staté une pré­ci­sion moyenne de 91,1 %, inférieure au seuil de 95 % fixé par le con­trat d’ac­qui­si­tion du gou­verne­ment. Le con­trôle de présence, cen­sé dur­er 30 sec­on­des, pre­nait en réal­ité en moyenne deux min­utes. La con­nex­ion inter­net, le posi­tion­nement des élèves et la qual­ité de la caméra ont tous influ­encé les per­for­mances.

Au début, les enseignants sont tenus d’utiliser le système d’appel par reconnaissance faciale. Mais au bout d’un certain temps, les bureaucrates cessent de nous le demander.” — Vandré Alexandre, enseignant et dirigeant syndical du Paraná

Une enquête menée par APP-Sindi­ca­to , l’un des syn­di­cats d’en­seignants les plus influ­ents du Paraná, a révélé que huit enseignants sur dix con­sid­éraient le sys­tème de recon­nais­sance faciale comme moins effi­cace que le con­trôle des présences clas­sique. Ce syn­di­cat représente plus de 65 000 enseignants.

Dans les étab­lisse­ments sco­laires, l’u­til­i­sa­tion du sys­tème est dev­enue iné­gale. “Chaque année, en début d’an­née sco­laire, le Secré­tari­at à l’É­d­u­ca­tion nationale nous demande d’in­scrire les élèves dans la base de don­nées”, explique Van­dré Alexan­dre, enseignant et respon­s­able syn­di­cal. “Au début, les enseignants sont tenus d’u­tilis­er l’ap­pel par recon­nais­sance faciale. Mais au bout d’un moment, les bureau­crates cessent de nous le deman­der.

Les erreurs du sys­tème pren­nent une impor­tance dif­férente lorsqu’on les con­sid­ère au regard de l’ar­chi­tec­ture de pro­tec­tion sociale brésili­enne.

Dans le cadre du pro­gramme Bol­sa Família, les familles doivent rem­plir cer­taines con­di­tions pour con­tin­uer à béné­fici­er des trans­ferts moné­taires, notam­ment veiller à ce que leurs enfants fréquentent l’é­cole régulière­ment. Les élèves de plus de six ans doivent être présents à au moins trois quarts de leurs cours.

Le taux de pré­ci­sion de 91,1 % du sys­tème, doc­u­men­té dans l’é­tude de l’U­ni­ver­sité d’É­tat de São Paulo, peut paraître élevé. Cepen­dant, dans un État où plus d’un mil­lion d’en­fants peu­vent être scan­nés quo­ti­di­en­nement, même une petite marge d’er­reur pour­rait affecter des dizaines de mil­liers de dossiers.

Dans un cas pré­cis, un élève de cinquième avec seule­ment trois absences a été exclu des reg­istres de présence offi­ciels jusqu’à ce que les don­nées fédérales de l’é­d­u­ca­tion soient com­pilées. “Ils ont noté que cet élève était absent, alors qu’il était dans ma classe”.

Caitlin Bish­op, de Pri­va­cy Inter­na­tion­al, a déclaré que la sim­ple pos­si­bil­ité d’un tel lien entre absence con­statée et sus­pen­sion des allo­ca­tions soulève de sérieuses inquié­tudes.

Le secré­tari­at à l’É­d­u­ca­tion de l’É­tat du Paraná a pré­cisé que l’u­til­i­sa­tion du sys­tème de recon­nais­sance faciale est fac­ul­ta­tive pour les enseignants, qui véri­fient manuelle­ment la liste des élèves présents et peu­vent cor­riger les erreurs d’i­den­ti­fi­ca­tion du sys­tème. Les élèves peu­vent égale­ment refuser l’u­til­i­sa­tion du sys­tème “sans préju­dice” sur demande. Le secré­tari­at a ajouté que les dys­fonc­tion­nements tech­niques n’en­traî­nent pas automa­tique­ment l’ab­sence de l’élève et n’ont aucune inci­dence directe sur son éli­gi­bil­ité aux aides sociales.

Ces préoc­cu­pa­tions ont finale­ment été portées devant les tri­bunaux. En avril 2025, le par­quet de l’É­tat du Paraná a inten­té une action civile con­tre le gou­verne­ment de l’É­tat, Celepar et le prestataire Valid, pour vio­la­tion de la loi générale brésili­enne sur la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles. Mar­cos José Por­to Soares, pro­cureur en charge du dossier, a déclaré que c’é­tait la pre­mière fois que son par­quet engageait des pour­suites con­tre le gou­verne­ment de l’É­tat pour des infrac­tions pré­sumées à la loi sur la pro­tec­tion des don­nées. Par­mi les points litigieux fig­u­rait la ques­tion du con­sen­te­ment : une ver­sion antérieure du for­mu­laire d’in­scrip­tion sco­laire ne per­me­t­tait pas aux par­ents de refuser l’u­til­i­sa­tion des images de leurs enfants pour le pro­gramme de recon­nais­sance faciale.

En mai 2025, un juge a rejeté la demande du pro­cureur visant à sus­pendre immé­di­ate­ment le sys­tème. Le tri­bunal n’a trou­vé aucune preuve con­crète de préju­dice immi­nent, et esti­mait que l’ar­rêt du sys­tème pour­rait néces­siter l’adop­tion rapi­de d’un autre mode de con­trôle des présences, avec des con­séquences poten­tielles sur les dépens­es publiques.

En sep­tem­bre, le par­quet a formelle­ment con­testé ce raison­nement, arguant que cette poli­tique ne repose sur aucun fonde­ment juridique clair, ni dans la loi ni dans la régle­men­ta­tion. L’af­faire est tou­jours en cours.

Con­cer­nant la procé­dure engagée par le pro­cureur, Celepar a déclaré : “La société main­tient que toutes ses activ­ités de traite­ment de don­nées sont menées dans le strict respect du Règle­ment général sur la pro­tec­tion des don­nées (RGPD). Celepar col­la­bore active­ment avec le MPPR afin de démon­tr­er les pro­to­coles de sécu­rité, le chiffre­ment des don­nées et les jus­ti­fi­ca­tions d’intérêt pub­lic qui sous-ten­dent le pro­jet.

Celepar reste attaché à la modernisation de l’éducation publique de l’État par la transformation numérique.” — Un porte-parole de Celeper

Mal­gré les plaintes crois­santes des enseignants et l’ou­ver­ture de pour­suites judi­ci­aires, l’É­tat du Paraná con­tin­ue d’u­tilis­er la tech­nolo­gie de recon­nais­sance faciale dans ses salles de classe. Début sep­tem­bre de l’an­née dernière, il a pro­longé son con­trat d’un an , jusqu’en sep­tem­bre 2026.

Alors même que la procé­dure judi­ci­aire suit son cours, Inno­vatrics a con­tin­ué de com­mer­cialis­er sa tech­nolo­gie de sur­veil­lance sco­laire ailleurs. À l’été 2023, un représen­tant de l’en­tre­prise a ren­con­tré des respon­s­ables du min­istère chilien de l’É­d­u­ca­tion. Mais un représen­tant de NutreChile, une entre­prise impliquée dans le pro­jet pilote pro­posé, a déclaré que celui-ci n’avait jamais abouti, sans fournir davan­tage d’ex­pli­ca­tions.

Au Brésil, le mod­èle s’est répan­du. Selon l’or­gan­isme de recherche Inter­net­Lab , sept des 27 États du pays utilisent désor­mais la tech­nolo­gie de recon­nais­sance faciale dans les écoles, et d’autres envis­agent des sys­tèmes sim­i­laires.

De manière moins vis­i­ble, cette tech­nolo­gie a égale­ment com­mencé à cir­culer dans l’autre sens, vers l’Eu­rope. En 2024, le gou­verne­ment du Paraná a annon­cé l’ex­por­ta­tion de son sys­tème de recon­nais­sance faciale vers le Por­tu­gal. Le logi­ciel a été testé pen­dant trois mois à l’Unit­ed Lis­bon Inter­na­tion­al School, un étab­lisse­ment privé accueil­lant des élèves d’une cinquan­taine de pays. Suite aux ques­tions posées par Inves­ti­gate Europe, l’au­torité por­tu­gaise de pro­tec­tion des don­nées a annon­cé l’ou­ver­ture d’une enquête offi­cielle.

Celepar a con­fir­mé qu’au­cun con­trat per­ma­nent n’avait été signé au Por­tu­gal – du moins pour l’in­stant.

Ce pro­jet d’in­ves­ti­ga­tion a été mené par l’équipe jour­nal­is­tique Inves­ti­gate Europe, en parte­nar­i­at avec le Réseau de respon­s­abil­ité en matière d’IA du Pulitzer Cen­ter. . Il est pub­lié dans le monde entier par les médias Tech Pol­i­cy Press (États-Unis), Nucleo (Brésil), Públi­co (Por­tu­gal), EUob­serv­er (Bel­gique) et Den­nik N (Slo­vaquie).