France terre d’accueil… des datacenters ? Luttons ensemble !

C’est claire­ment la stratégie de Macron : faire de la France la terre d’élec­tion, en Europe, pour l’im­plan­ta­tion de data cen­ters. Il annonçait en févri­er 2025 un investisse­ment de 109 mil­liards d’€, prin­ci­pale­ment financé – dit-il – par le secteur privé, pour ren­forcer la “sou­veraineté numérique” de la France. Puis, en novem­bre 2025 était dif­fusé une carte de 35, puis 63 sites “clés en main” des­tinés aux pro­mo­teurs de data cen­ters.

Depuis, tout lance­ment d’un pro­jet est l’oc­ca­sion d’un battage médi­a­tique, et Macron se délecte d’un slo­gan choc : Plug, baby, plug (Branche-toi, chéri, branche-toi), en miroir du Drill, baby, drill (Fore, chéri, fore) de Don­ald Trump. Il organ­ise ce 1e juin son “Choose France” à Ver­sailles où il reçoit – à nos gros frais ! – 180 “décideurs de la tech”. Tout cela sans qu’au­cun débat ne soit engagé avec les habitant.es et leurs élu.es.

La pol­lu­tion des data cen­ters peut sem­bler proche de celles d’autres instal­la­tions indus­trielles (rejet de fumées, de pous­sières, d’eau sale…). S’y ajoute une pol­lu­tion par le bruit à un niveau très élevé (voir à ce pro­pos l’enquête de Reporterre en Vir­ginie, l’État améri­cain priv­ilégié pour ces implan­ta­tions).

EXTRAIT : Vu du ciel, l’horizon est sat­uré de data cen­ters — à perte de vue, partout. Tout autour d’Ashburn (Vir­ginie), de gigan­tesques mastodontes sans âme et sans charme sur­plombent de ver­doy­antes rési­dences pavil­lon­naires. Au nom­bre de 150, ces data cen­ters, devenus essen­tiels pour faire fonc­tion­ner Chat­G­PT et toute autre intel­li­gence arti­fi­cielle, con­cen­trent à eux seuls au moins un cinquième du traf­ic mon­di­al d’internet — 70 % selon la com­mis­sion régionale de Vir­ginie du Nord, mais plus prob­a­ble­ment autour de 22 % — et for­ment le Data Cen­ter Alley, l’allée des cen­tres de don­nées.

Réfugiés dans la com­mune voi­sine, mais tout aus­si bruyante, de Ster­ling, Blan­dine Maréchal et Craig Dobbs vivent lit­térale­ment à la porte d’un com­plexe de trois data cen­ters appar­tenant à l’entreprise Van­tage. Avec, comme seul rem­part, de petits arbustes plan­tés aux abor­ds d’une route cen­sée men­er vers “le pro­grès”. “Ce bruit est con­stant et nous reste con­tin­uelle­ment dans les oreilles : c’est comme si vous aviez un moteur dans votre mai­son”, con­fient les deux ingénieurs en aérospa­tiale, “dés­abusés” face à l’appétit gran­dis­sant des géants de la tech.

Depuis la poussée des data cen­ters en 2023, le cou­ple fran­co-éta­sunien s’endort et se réveille au rythme de ces infra­struc­tures et tente de sur­vivre face à ces voisins encom­brants aux ron­fle­ments inces­sants. Un autre voisin, bien réel lui, dit avoir enreg­istré une pointe à 82 déci­bels, le 4 avril — une mesure bien supérieure au seuil max­i­mal de 55 déci­bels recom­mandé par l’Agence éta­suni­enne de pro­tec­tion de l’environnement (EPA) pour les zones rési­den­tielles.

La con­som­ma­tion en eau des data cen­ters est estimée à 560 mil­liards de litres chaque année dans le monde, soit l’équiv­a­lent de la con­som­ma­tion annuelle en eau potable de 10 mil­lions de Français. Les con­séquences de ces prélève­ments sur des zones déjà en “stress hydrique sont con­fir­mées par les éval­u­a­tions des GAFAM : ain­si Google a vu sa con­som­ma­tion nette d’eau aug­menter de 28 % entre 2023 et 2024, atteignant 30 mil­liards de litres, env­i­ron un tiers issu de régions en stress hydrique. Microsoft estime que 46 % de ses prélève­ments d’eau ont lieu dans de telles zones en 2024.

Il faut en plus y inté­gr­er l’eau util­isée par les cen­trales élec­triques (nucléaires ?) qui les ali­mentent, ain­si que l’eau con­som­mée lors du proces­sus de fab­ri­ca­tion des com­posants élec­tron­iques. Des chercheurs esti­ment ain­si que les méga­cen­tres de don­nées con­stru­its spé­ci­fique­ment pour les besoins de cal­cul de l’IA utilisent, en moyenne, jusqu’à 20 mil­lions de litres d’eau par jour, soit autant qu’une ville de 10 000 à 50 000 habi­tants.

Out­re sa con­som­ma­tion, le retour de ses efflu­ents dans les riv­ières, la mer, est très prob­lé­ma­tique car, aux pol­lu­ants divers, s’a­joute la hausse très exces­sive de leur tem­péra­ture, déci­mant faune et flo­re. Dès main­tenant, la bataille sur les pri­or­ités d’ac­cès à l’eau est engagée :

  • un tiers des com­munes de France (dont celles des départe­ments et régions d’outre-mer, DROM) aurait déjà des prob­lèmes récur­rents d’ac­cès à l’eau, hors des péri­odes de sécher­esse.
  • plusieurs struc­tures locales (agences de l’eau, pro­jet de ter­ri­toire pour la ges­tion de l’eau PTGE…) changent déjà les pri­or­ités d’ac­cès à l’eau au prof­it des agricul­teurs inten­sifs, des “besoins indus­triels” (où appa­rais­sent ceux des data cen­ters) et au détri­ment des humains. Le plus sou­vent sans aucun débat et, désor­mais, réduit au pou­voir dis­cré­tion­naire des préfets.
  • Dans leur livre Les Assoif­feurs. Enquête sur ces entre­pris­es qui acca­parent notre eau (2026) les jour­nal­istes Fabi­en Benoit (que nous avions reçu en 2022) et Nico­las Cel­nik mon­trent com­ment cer­tains acteurs privés, des pro­duc­teurs de maïs (mégabassines) aux pro­mo­teurs de data cen­ters, font main basse sur l’eau, avec le plein sou­tien de l’État.

EXTRAIT DE LEUR INTERVIEW : vous mon­trez com­ment désor­mais la tran­si­tion écologique – avec le besoin d’électrifier les usages – sert aus­si de pré­texte à sécuris­er l’accès à l’eau pour les indus­triels des semi-con­duc­teurs ou des data cen­ters.

Oui, parce qu’on a une tran­si­tion écologique qui est car­bo-réduc­tion­niste, c’est-à-dire qui s’intéresse unique­ment aux émis­sions de CO2, en occul­tant tout le reste. Et, effec­tive­ment, l’électrification, comme le numérique, implique une course aux métaux, ce qui veut dire des besoins colos­saux en eau.
C’était impor­tant pour nous de décon­stru­ire cer­taines idées reçues, notam­ment celle d’une “tran­si­tion écologique et numérique”. Comme si, en soi, le numérique était syn­onyme de mieux-dis­ant écologique. C’est absol­u­ment faux et c’est le fruit d’un réc­it, forgé depuis des décen­nies, pour nous faire croire que le numérique s’affranchirait de la matière et de la pres­sion sur les écosys­tèmes.

En réal­ité, depuis les mines, en pas­sant par la pro­duc­tion de semi-con­duc­teurs, le fonc­tion­nement des data cen­ters, jusqu’à tous les appareils numériques qu’on a entre nos mains, on a un con­tin­u­um qui demande beau­coup, beau­coup de matières pre­mières et, à cha­cune des étapes, énor­mé­ment d’eau. À un moment, ce n’est plus souten­able. Face à ce secteur-là qui est dans une crois­sance expo­nen­tielle, notam­ment en rai­son du développe­ment de l’intelligence arti­fi­cielle (IA), il y a une forme de gouf­fre hydrique qui se présente devant nous. Il faut se rap­pel­er que le secteur des data cen­ters, c’est 30 % de crois­sance par an. Aux États-Unis, on con­stru­it plus de data cen­ters que de bureaux. Là, le côté sys­témique est intéres­sant, car qui pointe le bout de son nez dans cette équa­tion-là ? Ce sont les acteurs indus­triels de l’eau, qui dis­ent : “Vous n’y arrivez pas, mais on peut vous con­stru­ire une usine de désalin­i­sa­tion, on peut pro­duire de l’eau pour vous.

Depuis jan­vi­er 2026, le marché de l’élec­tric­ité est totale­ment dérégulé en France. aupar­a­vant les prix à la con­som­ma­tion suiv­aient les prix de pro­duc­tion. Désor­mais, les par­ti­c­uliers et l’ensem­ble des struc­tures publiques (écoles, hôpi­taux…), les PME, sont soumis.es au “marché européen de l’énergie (Spot), où s’ap­plique la règle du coût mar­gin­al : le prix est aligné sur les four­nisseurs derniers entrés sur le marché, qui sont à 80% ceux du gaz, dont les prix explosent.

Mécanique­ment, cela con­duit à une aug­men­ta­tion con­tin­ue des prix (expo­nen­tielle à cer­taines péri­odes, comme pen­dant la guerre con­tre l’I­ran !), alors que les coûts de pro­duc­tion du nucléaire, de l’hydroélectrique sont sta­bles, et que les prix de l’éolien et du solaire ne cessent de baiss­er.

Les par­ti­c­uliers vont pay­er de plus en plus cher, alors que les indus­triels (dont ceux des Data cen­ters) sont pro­tégés par des con­trats de long terme, à des prix sous éval­ués. Ces indus­triels, comme aux États-Unis, recherchent l’ap­pro­vi­sion­nement par les cen­trales nucléaires, au coût sta­ble large­ment sub­ven­tion­né par l’im­pôt.

D’après un rap­port cité par Médi­a­part, établi pour la Seine-Saint Denis, l’im­plan­ta­tion d’un “data cen­ter crée très peu d’emplois directs : un emploi à temps plein par 10 000 m2 “. A part quelques tech­ni­ciens “para­chutés”, l’emploi local se réduit à du gar­di­en­nage. La richesse qu’ils seraient cen­sé apporter (argu­ment encore ressas­sée ce 29 juin par Macron avant le som­met Choose France, à Ver­sailles) relève, elle aus­si, du mythe.

Par con­tre les pil­lages (de l’eau, de l’én­ergie) sont, eux, avérés. Les don­nées et traite­ments qui y sont effec­tués sont, la plu­part du temps, d’usage mon­di­al­isé, donc pas spé­ci­fique­ment utiles aux voisins de ces instal­la­tions.

On se retrou­ve donc dans le sché­ma colo­nial d’une exploita­tion des ressources par une puis­sance étrangère sans aucune retombée con­crète pour les habitant.es, comme dans ce reportage au Mex­ique.

https://reporterre.net/Un-bruit-constant-en-Virginie-les-riverains-des-data-centers-paient-le-prix-fort-de-l-IA

C’est notam­ment le cas aux États-Unis, où le col­lec­tif d’associations Data Cen­ter Oppo­si­tion y a recen­sé au moins 268 groupes locaux d’opposition à la con­struc­tion d’un data cen­ter.

C’est aus­si le cas en France, où le col­lec­tif Le nuage était sous nos pieds a établi une carte des data cen­ters con­stru­its ou en pro­jet, et des luttes qui y sont engagées.

Dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, plusieurs col­lec­tifs par­ticipent aux actions engagées con­tre le pro­jet du data cen­ter de 1GW à Ville­fontaine. Vous pou­vez sign­er la péti­tion.

Por­trait d’un de ces entre­pre­neurs reçus à Ver­sailles, paru dans La Brèche n°16, juin-août 2026 (extraits)

En bon entre­pre­neur de la tech, Charles-Antoine Beyney aime quand ça va vite, très vite. Son dada, ce sont les data cen­ters. Il a créé en 2012 Etix Every­where – spé­cial­isée dans la con­struc­tion de cen­tres de don­nées – qu’il a reven­due en 2020. Il sent le monde chang­er alors, fin 2024, il crée la plate­forme de data cen­ters dédiés à l’intelligence arti­fi­cielle (IA) DataOne, soutenue par le groupe émi­rati G42, qui fait par­tie du bras armé des Émi­rats arabes unis pour “devenir l’une des nations lead­ers de l’IA d’ici 2031”, explique le site spé­cial­isé DC mag [1].

Charles-Antoine vit à Dubaï mais veut innover en France. Il assure pou­voir con­stru­ire un data cen­ter en 20 semaines chrono. Il va vite et voit grand. À Eybens, à côté de Greno­ble, il veut créer rien de moins que le plus grand super­cal­cu­la­teur d’Europe, ce qui préoc­cupe les riverains. “Quand il y a de l’inquiétude, de la peur, en général c’est un manque d’information. On n’a rien à cacher”, a‑t-il racon­té en réu­nion publique comme le relate Le Pos­til­lon [2]. C’est allé telle­ment vite que “beau­coup d’élus ne savaient même pas !”, indique le média Synth [3]. Mais pour Charles-Antoine ce n’est pas suff­isant. Il voudrait faire évoluer la puis­sance de son data cen­ter de 15 à 200 mégawatts – soit l’équivalent de la con­som­ma­tion de la ville de Bor­deaux – en quelques semaines.

Le frein ? la bureau­cratie. “Il faut trois ans en France pour faire ce qui nous a pris trois mois aux États-Unis et qui prend une semaine à Dubaï.” [4] Dans le monde de Beyney, on par­le en GPU – processeurs graphiques util­isés pour l’entraînement des mod­èles d’IA. “Le nou­veau pét­role, c’est les GPU”, con­fie-t-il au pod­cast, Comp­toir IA [5]. En plus, les GPU se trans­for­ment facile­ment en dol­lars : “On a lancé cette entre­prise en novem­bre de l’année dernière et on a déjà signé pour des mil­liards de dol­lars de con­trats. C’est l’AI révo­lu­tion !” […] DataOne promet un “data cen­ter durable”, mais son PDG n’est pas très branché écolo­gie : “T’as pas besoin de faire des études qui ser­vent à que dalle. Pas besoin de savoir s’il y a une grenouille verte qui est passée dans le coin.” Ça tombe bien, le gou­verne­ment souhaite accélér­er les procé­dures admin­is­tra­tives en déclarant les data cen­ters comme pro­jets d’intérêt nation­al majeur.

[…] “Les États-Unis avan­cent très vite, la Chine avance très vite, l’Europe est à la traîne. […] On est dans une guerre économique, stratégique, du savoir… Celui qui dis­pose de la plus forte intel­li­gence (sic) sera capa­ble de domin­er le monde de demain. Ce qui nous a mis en haut de la chaîne ali­men­taire, c’est notre cerveau, pas notre force physique. Imag­ine que tu es en train de créer un cerveau 1 000 fois plus puis­sant que le cerveau humain. Si tu n’as pas cet arme­ment, tu es obsolète.

Le ravi de la Tech
À ses yeux, l’intelligence arti­fi­cielle – il n’aime pas le terme de super­cal­cu­la­teur – per­met aus­si des choses for­mi­da­bles : “Des gens qui sont en Afrique seront aus­si intel­li­gents (sic) que des per­son­nes en France ou aux USA. C’est l’accès enfin à l’éducation uni­verselle, une vraie glob­al­i­sa­tion des Lumières.” C’était déjà la promesse d’internet. On a vu le suc­cès… Et cela demande le détri­co­tage des normes européennes…

[1] “DataOne con­firme l’installation d’un data cen­ter d’IA en Isère”, DC mag, 24 févri­er 2025
[2] “Total­i­taire”, Le Pos­til­lon, print­emps 2026
[3] ‘“Beau­coup d’élus ne savaient même pas !” : près de Greno­ble, l’implantation rapi­de et sans recours d’un data cen­ter’, Synth, 17 mars 2026
[4] “Data cen­ters : le coup de gueule du patron de DataOne sur les délais de rac­corde­ment en France”, L’Usine Nou­velle, 17 sep­tem­bre 2025
[5] “20 Semaines vs 3 ans : com­ment ce Français révo­lu­tionne les data cen­ters pour l’IA !”, Comp­toir IA, 11 juin 2025

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