Uber condamné à 825 millions d’€ d’amende pour une IA qui suspendait automatiquement des chauffeurs


Crédit Pho­to – SHOX ART/Pexels

Cette déci­sion con­cerne des pra­tiques observées entre 2020 et 2022 dans plusieurs pays européens. Ini­tiale­ment, la plainte a été déposée par la LDH française, mais c’est l’au­torité de con­trôle néer­landaise qui l’a instru­ite, le siège européen d’U­ber étant instal­lé à Ams­ter­dam.

Cette affaire est impor­tante à plusieurs niveaux :

  • elle mon­tre qu’une plainte française peut être traitée dans un autre pays de l’UE selon les mêmes lois, et être applic­a­ble en retour en France et dans toute l’UE.
  • Cette déci­sion est prise en ver­tu de l’arti­cle 22 du RGPD, texte très impor­tant qui per­met, face à une déci­sion automa­tisée, de la con­tester et de deman­der un réex­a­m­en par des humains.
  • elle con­damne une société qui a fait du mépris des lois, notam­ment sociales, la base de sa prof­itabil­ité. Et qui n’hésite pas à soudoy­er le per­son­nel poli­tique (au plus haut niveau, voir l’affaire des Uber Files qui a impliqué Macron, alors min­istre !) pour ses détourne­ments, voire pour se tailler une lég­is­la­tion con­forme à ses seuls intérêts.

En 2021, la Ligue des droits de l’Homme (LDH) a déposé une plainte auprès de la CNIL con­tre Uber, en l’ac­cu­sant de ban­nir les chauf­feurs de son appli­ca­tion après “l’envoi de mes­sages automa­tiques et stricte­ment iden­tiques, tous étab­lis sur le même mod­èle”. Ce qui prou­vait que cette société util­i­sait un proces­sus de sanc­tion entière­ment automa­tisé et sans inter­ven­tion humaine, ce qui est illé­gal. D’au­tant plus qu’il n’ex­is­tait aucune voie de recours pour con­tester ces sanc­tions.

La LDH était man­datée par 171 chauf­feurs VTC. Au préal­able, une enquête menée par le syn­di­cat FO-INV (syn­di­cat des tra­vailleurs de plate­forme, aidée par l’association suisse PersonalData.IO), auprès de 813 chauf­feurs VTC, avait établi que plus de la moitié d’en­tre eux avaient été vic­times d’une décon­nex­ion défini­tive ou tem­po­raire. Sur les 138 chauf­feurs défini­tive­ment décon­nec­tés, 120 dis­aient l’avoir été sans le moin­dre aver­tisse­ment, et 123 n’avoir pu béné­fici­er d’au­cun recours pour con­tester la sanc­tion.

L’avocat de la LDH, Jérôme Giusti, insis­tait aus­si : “Il y a eu l’ordon­nance sur le dia­logue social (qui prévoit des élec­tions pro­fes­sion­nelles dans le secteur pour 2022) et nous sus­pec­tons Uber de vouloir faire le ménage dans cette per­spec­tive”.

Le siège social d’Uber pour l’Europe étant à Ams­ter­dam, la CNIL a trans­mis le dossier à son homo­logue néer­landaise. En effet, le RGPD, (règle­ment général sur la pro­tec­tion des don­nées) est applic­a­ble de la même façon partout dans l’UE. Selon les procé­dures de coopéra­tion qu’il intè­gre, la CNIL a été asso­ciée tout au long de la procé­dure, au moment des con­trôles et de l’analyse des preuves obtenues, puis lors de l’examen du pro­jet de déci­sion dans le cadre de la procé­dure du guichet unique. La déci­sion finale est applic­a­ble à toute l’Eu­rope et con­sultable sur le site de la CNIL.

L’Autoriteit Per­soon­s­gegevens (AP), l’au­torité néer­landaise de pro­tec­tion des don­nées équiv­a­lente de la CNIL, inflige une amende de 824.990.000 € à l’encontre des sociétés UBER B.V. (fil­iale européenne implan­tée à Ams­ter­dam) et UBER TECHNOLOGIES INC. (mai­son mère à San Fran­sis­co), pour avoir pris des déci­sions indi­vidu­elles automa­tisées con­cer­nant les chauf­feurs de sa plate­forme.

Il s’agit de la deux­ième plus impor­tante sanc­tion jamais infligée au titre du RGPD, der­rière l’amende de 1,2 mil­liard d’€ infligée à Meta par l’Irlande en 2023, pour avoir trans­féré illé­gale­ment ⁠aux Etats-Unis les don­nées d’utilisateurs européens de Face­book. Tous les régu­la­teurs européens de la pro­tec­tion de la vie privée cal­cu­lent le mon­tant des amendes avec un max­i­mum de 4% du chiffre d’af­faires annuel mon­di­al d’une entre­prise. Uber a réal­isé un chiffre d’af­faires mon­di­al d’en­v­i­ron 44,5 mil­liards d’€ en 2025.

L’AP avait déjà infligé à Uber une pre­mière amende de 10 mil­lions d’€ en 2023 pour des man­que­ments à l’information des chauf­feurs ain­si qu’une deux­ième dans ce même dossier en 2024, cette fois-ci pour 290 mil­lions d’€ pour avoir trans­féré les don­nées per­son­nelles des con­duc­teurs européens vers des serveurs instal­lés aux États-Unis.

Pour cette troisième amende, l’autorité néer­landaise a con­staté qu’Uber, de 2018 à 2022, util­i­sait un logi­ciel pour sur­veiller le com­porte­ment des chauf­feurs au volant et analyser les avis des clients. “Si ce logi­ciel détec­tait un soupçon de fraude ou si les avis des clients étaient trop négat­ifs, les comptes des chauf­feurs con­cernés étaient automa­tique­ment dés­ac­tivés”. “Aucune éval­u­a­tion humaine n’intervenait dans ce proces­sus”.

Elle s’appuie sur l’arti­cle 22 du RGPD pour jus­ti­fi­er sa déci­sion. Cet arti­cle affirme que “la per­son­ne con­cernée a le droit de ne pas faire l’objet d’une déci­sion fondée exclu­sive­ment sur un traite­ment automa­tisé, y com­pris le pro­fi­lage, pro­duisant des effets juridiques la con­cer­nant ou l’affectant de manière sig­ni­fica­tive de façon sim­i­laire”. Dans sa déci­sion formelle, à laque­lle le Finan­cial Times a eu accès, l’AP ajoute aus­si qu’“Uber a égale­ment porté atteinte au droit d’être pleine­ment infor­mé de ces déci­sions automa­tisées”. Cer­taines de ces sus­pen­sions étaient “à vie”.

Cet arti­cle n’a été util­isé que dans peu de juge­ments jusque-là. Il l’est en France dans le recours lancé par 25 organ­i­sa­tions con­tre l’al­go­rithme de scor­ing très dis­crim­i­nant util­isé à la CAF. A not­er que cet arti­cle est actuelle­ment réécrit dans le cadre du Dig­i­tal omnibus, ten­ta­tive de la Com­mis­sion Européenne pour “alléger les con­traintes juridiques” pour les big tech…

Cette affaire dépasse large­ment le seul cas Uber. Elle pose une ques­tion appelée à devenir de plus en plus pres­sante avec la général­i­sa­tion de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle : jusqu’où une entre­prise peut-elle laiss­er une machine décider de l’avenir pro­fes­sion­nel d’un être humain ?

Cela con­cerne des “auto-entre­pre­neurs” dont l’ac­tiv­ité dépend directe­ment de leur accès à la plate­forme. Une sus­pen­sion de compte peut ain­si sig­ni­fi­er une inter­rup­tion immé­di­ate des revenus… Uber n’en est pas à sa pre­mière ten­ta­tive de nier toute appli­ca­tion du droit du tra­vail. Sur le cas spé­ci­fique des livreurs à vélo, voir les con­di­tions de vie imposées dans l’ex­cel­lent film “L’Histoire de Souley­mane”.

Il faut aus­si rap­pel­er, les con­cer­nant, que l’Es­pagne, puis la Bel­gique, ont ten­té de faire pass­er une direc­tive européenne qui visait à faire bas­culer ces livreurs dans le statut de salarié, avec toutes les garanties sociales qui y sont liées. La France a blo­qué toutes les ten­ta­tives, jusqu’à une direc­tive qui l’in­stitue, mais qui laisse à chaque État le choix de définir ses pro­pres règles pour appréci­er la “pré­somp­tion légale de salari­at”. La France n’a pas voté ce texte, et s’ingénie depuis à en nier l’ap­pli­ca­tion. Un rap­port d’en­quête par­lemen­taire de 2023 a mon­tré la col­lu­sion du min­istre Macron avec le dirigeant d’U­ber pen­dant toute la procé­dure.

Suite à la déci­sion néer­landaise sur les chauf­feurs VTC, Uber a affir­mé sa volon­té de faire appel de l’a­mende qual­i­fiée de “dis­pro­por­tion­née”, et basée sur “des poli­tiques anci­ennes qui avaient été aban­don­nées il y a des années”. La société affirme que “nous prenons très au sérieux les déci­sions qui affectent la capac­ité des chauf­feurs à gag­n­er leur vie, et nous nous enga­geons pleine­ment à leur garan­tir un traite­ment équitable. Cela inclut des con­trôles effec­tués par des humains, des mesures de pro­tec­tion solides et la pos­si­bil­ité pour les chauf­feurs de faire appel de nos déci­sions s’ils esti­ment que nous avons com­mis une erreur”. Soit les ter­mes de la loi qu’elle ne respec­tait pas jusque là…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *