Addiction aux réseaux sociaux : Meta contraint de modifier Facebook et Instagram


Noms de jeunes mort·es à cause des réseaux soci­aux, selon des militant·es, devant le palais de jus­tice fédéral à Oak­land, Cal­i­fornie © Pho­to Noah Berger/AP/SIPA

Il faut tout d’abord soulign­er la per­ti­nence de ces actions juridiques : plutôt que la puni­tion col­lec­tive et indis­crim­inée de l’in­ter­dic­tion aux con­som­ma­teurs de moins de 15 ans (d’ailleurs jugée incon­sti­tu­tion­nelle en France), les plaignant.es ont directe­ment mis en cause le four­nisseur sur les dis­posi­tifs automa­tisés d’ad­dic­tion.

Par con­tre, on peut regret­ter que, selon la procé­dure du plaider-coupable (que Macron voulait impos­er en France), ce procès se soit arrêté à un accord ami­able avec les seuls 4 États améri­cains sig­nataires de l’ac­cord (Cal­i­fornie, Col­orado, Ken­tucky et New Jer­sey) sur les 41 plaig­nants au départ, sans juge­ment défini­tif qui aurait pu impos­er des déci­sions val­ables ailleurs dans le monde. Le Haut-Com­mis­saire de l’ONU aux droits de l’homme a d’ailleurs déclaré que “les enfants ne devraient pas avoir à atten­dre qu’une action en jus­tice soit inten­tée pour pou­voir nav­iguer en toute sécu­rité en ligne”.

Pour autant, cet accord (avec d’autres déci­sions déjà obtenues) engage une autre logique com­pa­ra­ble à ce qui a été obtenu par les procès con­tre les cig­a­ret­tiers à la fin des années 1990 aux USA et, en cela, il est his­torique. Il reste à être pro­longé et appro­fon­di par d’autres actions en France, en Europe et dans le monde.

Cette action en jus­tice a démar­ré à la suite de la pub­li­ca­tion des Face­book Files, des doc­u­ments pub­liés en 2021 par Frances Hau­gen, ex-employée de Meta. Un livre de Sarah Wynn-Wyler, Care­less Peo­ple (Flat­iron Books, traduit chez Buchet-Chas­tel), a égale­ment éclairé le fonc­tion­nement de cette entre­prise et les effets négat­ifs des réseaux soci­aux qui y étaient dévelop­pés.

Meta avait éval­ué son “risque juridique” avant le procès jusqu’à 1 400 mil­liards de $ (1 210 mil­liards d’€) si elle était déclarée coupable, soit presque la total­ité de sa cap­i­tal­i­sa­tion bour­sière (autour de 1 580 mil­liards de $). Le verse­ment de 18 mil­liards de $ (env­i­ron 15,5 mil­liards d’€, soit env­i­ron un mois de chiffre d’af­faires) aux seuls 4 États est donc une bonne opéra­tion pour cette société. Ces 4 États en recevront 70 %, soit env­i­ron 12,7 mil­liards de $.

Les 30 % restants (5,3 mil­liards) ne seront déblo­qués que si YouTube et Tik­Tok s’engagent à repren­dre les fonc­tions pour restrein­dre l’usage chez les mineurs (lim­ite quo­ti­di­enne de deux heures, “mode nuit” et véri­fi­ca­tion de l’âge), et si elles acceptent de vers­er ce mon­tant à Meta. Cette dernière société s’est fendue d’une let­tre ouverte à YouTube et Tik­Tok…

A not­er que les mesures de l’ac­cord listées ci-dessous devraient s’ap­pli­quer dans les 52 États améri­cains, représen­tés au procès par des pro­cureurs :

  • lim­ite d’usage quo­ti­di­enne de deux heures par défaut pour les ado­les­cents (cumulée entre Insta­gram et Face­book) ;
  • mode nuit qui bloque les apps entre minu­it et 6 h du matin ;
  • mode “école” qui dés­ac­tive les noti­fi­ca­tions entre 8 h et 15 h ;
  • rap­pels après chaque péri­ode de 15 min­utes d’utilisation con­tin­ue de Face­book ou d’Instagram ;
  • affichage d’un fil non algo­rith­mique, que l’ado devra activ­er ;
  • dés­ac­ti­va­tion de la lec­ture automa­tique, là aus­si une option ;
  • dés­ac­ti­va­tion des fil­tres de chirurgie esthé­tique et de maquil­lage extrême ;
  • véri­fi­ca­tion de l’âge, détec­tion et sup­pres­sion des comptes de mineurs trop jeunes ;
  • restric­tion de con­tenus adap­tés à l’âge ;
  • ren­force­ment du con­trôle parental ;
  • créa­tion d’une fon­da­tion indépen­dante de recherche sur les réseaux soci­aux, avec laque­lle Meta partagera des don­nées d’utilisateurs ayant don­né leur con­sen­te­ment ;
  • audi­teur indépen­dant qui véri­fiera chaque année pen­dant cinq ans le respect de l’accord par Meta et en ren­dra compte aux États.

Par rap­port aux attentes exprimées avant le procès, l’ac­cord final reste par­tiel. Étaient visés :

  • le défile­ment infi­ni et le décompte pub­lic des likes (lors du procès au Nou­veau-Mex­ique, le juge a obligé Meta à dis­simuler par défaut le nom­bre de likes pour les usagers de moins de 18 ans) ;
  • cer­tains fil­tres, notam­ment ceux mod­i­fi­ant l’apparence sur des images de soi ou des autres ;
  • le fonc­tion­nement des con­tenus éphémères comme les Sto­ries d’Instagram ;
  • la mod­i­fi­ca­tion des sys­tèmes de recom­man­da­tion des algo­rithmes, accusés d’agir directe­ment, avec ou sans le con­cours des autres fonc­tion­nal­ités, sur le sys­tème dopamin­ergique des inter­nautes…

Cette action n’a pas été menée par l’État fédéral améri­cain (Trump, préférant ménag­er cette “big tech” qui le sou­tient finan­cière­ment et lui four­nit des don­nées de sur­veil­lance), mais par des par­ti­c­uliers et des États locaux. Il est à crain­dre les mêmes réac­tions de l’UE et des États européens, tout aus­si dépendant.es. C’est donc aux citoyen.nes de s’ac­tiv­er pour obtenir les mêmes avancées chez nous, soutenu.es par des asso­ci­a­tions.

La posi­tion de l’ONU est cepen­dant à soulign­er : pour le Haut-Com­mis­saire aux droits de l’homme, “les gou­verne­ments doivent pren­dre les devants plutôt que d’attendre que les tri­bunaux et les entre­pris­es agis­sent”. Assur­er la sécu­rité des enfants en ligne est une pri­or­ité urgente.

Pour lui, se con­cen­tr­er unique­ment sur les restric­tions d’âge ne chang­era en rien les con­cep­tions et les algo­rithmes qui ont ren­du ces plate­formes dan­gereuses. Les géants de la tech­nolo­gie doivent inté­gr­er la sécu­rité “dès la con­cep­tion, au lieu de faire porter cette respon­s­abil­ité aux par­ents et aux enfants”. Son bureau a pub­lié dix lignes direc­tri­ces pour la sécu­rité des enfants en ligne. Elles prévoient notam­ment de garan­tir la pro­tec­tion max­i­male des don­nées des enfants par défaut. Elles indiquent aus­si que le “micro-ciblage” des mineurs à des fins com­mer­ciales “ne devrait pas être autorisé”.

De son côté, un “groupe spé­cial sur la sécu­rité des enfants en ligne et [sur] d’éventuelles lim­i­ta­tions d’âge pour les médias soci­aux” a été mis en place en mars 2026 par la Com­mis­sion Européenne. Son rap­port ci-dessous, établi après trois réu­nions, a débouché sur une série de recom­man­da­tions :

  • aux enfants et ados (p. 25),
  • aux par­ents et adultes en charge (p. 26),
  • mais aus­si aux respon­s­ables divers (p. 27–28) avec des axes cen­sés être plus poli­tiques. Il y a cepen­dant peu de réflex­ions sur les oblig­a­tions à faire respecter par les four­nisseurs des réseaux soci­aux pour assur­er la sécu­rité numérique, dès la con­cep­tion et par défaut des appli­ca­tions…

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