L’enfer quotidien des populations soumises à la reconnaissance faciale

Le site Médi­a­part nous con­te, dans une série de qua­tre épisodes, en quoi la recon­nais­sance faciale a changé la vie d’ar­gentins, ouïghours, russ­es ou bélaruss­es. Nous en relevons quelques extraits qui peu­vent éclair­er sur les dérives pos­si­bles de cette tech­nolo­gie avant son appli­ca­tion prochaine en France (seul pays européen qui en a légal­isé le déploiement dans le cadre de la loi JO 2024).

Dans l’épisode 1, “En quelques sec­on­des, j’apprends que je suis recher­ché pour un braquage”, c’est la mésaven­ture de Lean­dro, qui se voit accusé par la police argen­tine, sur la foi d’une iden­ti­fi­ca­tion par recon­nais­sance faciale, d’un délit qu’il n’a pas com­mis.

Sur la ligne B du métro de Buenos Aires, à la sta­tion Callao, le logi­ciel de recon­nais­sance faciale cou­plé aux caméras aurait iden­ti­fié une per­son­ne visée par un man­dat d’arrêt. Le niveau de con­fi­ance de ce “match” est de 86,09 %.

Il a fal­lu atten­dre plusieurs années pour que ce sys­tème [dévelop­pé par la société argen­tine Danaide] soit défini­tive­ment arrêté. En mars 2023, la cour d’appel de Buenos Aires a jugé cette recon­nais­sance faciale illé­gale, notam­ment à cause de l’absence d’étude d’impact sur les droits des citoyen·nes ou des erreurs dans la base de don­nées. Selon le cen­tre d’études légales et sociales, une ONG argen­tine spé­cial­isée dans la défense des droits humains, sur 1 648 per­son­nes arrêtées grâce au sys­tème, 141 [soit près de 10%] ont été des faux posi­tifs.

Dans l’épisode 2, “Cela rend para­noïaque, on se dit que l’on peut être recon­nu partout”, Luba, man­i­fes­tante russe con­tre la guerre en Ukraine le 9 mai 2022, a été iden­ti­fiée par des caméras du métro moscovite.

J’ai pen­sé qu’une banque, lesquelles sont en Russie très liées au pou­voir, aurait pu com­mu­ni­quer l’im­age qui a servi de base de recherche au sys­tème de recon­nais­sance faciale cou­plé aux caméras du réseau de métro.

Depuis plusieurs années, Moscou est l’un des plus grands lab­o­ra­toires d’un essai amor­cé pour sécuris­er la Coupe du monde de foot­ball 2018. Aujourd’hui, près de 180 000 caméras lorgn­eraient sur les rues moscovites, dont 100 000 seraient con­nec­tées au logi­ciel de recon­nais­sance faciale de la société NTech­Lab. Une entre­prise pro­gres­sive­ment tombée sous le giron de Ros­tec, agence publique mil­i­taro-indus­trielle russe, dirigée depuis 2007 par Ser­gueï Tcheme­zov, ancien agent du KGB et intime de Vladimir Pou­tine.

Elle sera arrêtée plusieurs heures, et les tra­casseries poli­cières se répèteront dans les mois suiv­ants. Cette iden­ti­fi­ca­tion par recon­nais­sance faciale a accen­tué son sen­ti­ment d’insécurité : “cela rend para­noïaque, on se dit que l’on peut être recon­nu partout, et que l’État peut savoir si on man­i­feste. Je regar­dais les caméras partout, essayais de dis­simuler mon vis­age. C’est vrai­ment une tech­nolo­gie mal­saine.”

La recon­nais­sance faciale est en effet util­isée pour réprimer les activistes et opposant·es au régime, comme le doc­u­mente l’organisation non gou­verne­men­tale russe OVD-Info. Luba a fini par quit­ter le pays et se réfugi­er en Alle­magne.

L’épisode 3, “Les Ouïghours sont vic­times du pre­mier géno­cide tech­nologique de l’histoire”, nous présente Kalbinur, qui a vécu le développe­ment de la sur­veil­lance tech­nologique de la pop­u­la­tion ouïghoure par le régime chi­nois.

Jusque dans le camp de “redresse­ment” pour Ouïghours où cette pro­fesseure des écoles se voit forcer de tra­vailler pen­dant deux ans. Deux gardes armés l’accueillent dans sa salle de classe. Une cen­taine de détenus, ses élèves, crânes rasés, corps squelet­tiques, numéros inscrits sur leur tenue en guise de prénom, fran­chissent la porte en ram­pant, les mains enchaînées.

Dis­per­sées dans les angles de la pièce, huit caméras, dont deux juste au-dessus de sa tête, fil­ment chaque sec­onde. “Un polici­er m’a mise en garde : elles captent tout ce que tu fais et ce que tu dis”. “C’est le pre­mier géno­cide tech­nologique de l’histoire”, pour Rahi­ma Mah­mut, direc­trice anglaise du World Uyghur Con­gress. Tech­nologique, car le virage total­i­taire amor­cé au Xin­jiang est indis­so­cia­ble des mil­liers de caméras cou­plées à des logi­ciels de recon­nais­sance faciale.

Kalbinur se sou­vient de leur appari­tion dans les rues, en 2014 : “Ils nous dis­aient que c’était pour sur­veiller le traf­ic. Nous étions méfi­ants, sans être para­noïaques.” Les choses s’accélèrent en 2016. La vie quo­ti­di­enne devient orwelli­enne. Des mil­liers d’outils numériques lorgnent aujourd’hui la pop­u­la­tion. Utilis­er What­sApp ou pass­er un appel à l’étranger suf­fit à être envoyé dans des camps de redresse­ment, con­stru­it à par­tir des années 2010.

Gul­ba­har, amie de Kalbinur, racon­te la spé­ci­ficité de ces déten­tions arbi­traire dans son livre Rescapée du Goulag chi­nois (édi­tions Équa­teurs). La caméra “tourne la tête pour suiv­re celles d’entre nous qui se dépla­cent du lavabo au lit, du lit au lavabo. Bzzz, Bzzz. C’est insup­port­able. Elle se moque de nous, cette caméra. Elle nous hum­i­lie.”

Kalbinur com­prend pro­gres­sive­ment le rôle des caméras dans ce géno­cide. Un jour, j’ai pu accéder dans la salle où sont cen­tral­isées les camérasIl y avait des dizaines d’écrans sur trois murs. Les détenus n’ont pas le droit de par­ler entre eux. Dès qu’ils chu­chotaient, une alerte appa­rais­sait sur l’écran en ques­tion.”

Cette prison tech­nologique suit Kalbinur partout. Des QR codes sont instal­lés devant les portes des apparte­ments. En les scan­nant, la police sait qui y réside et qui est venu. Lorsqu’elle se rend au super­marché, la pro­fesseure voit son vis­age scan­né par une caméra de recon­nais­sance faciale. Même sen­tence lorsqu’elle passe le péage d’accès à son dis­trict.

Elle a depuis quit­té le pays pour La Haye mais le har­celle­ment con­tin­ue. Un jour, elle a reçu un appel en visio­con­férence de sa sœur via le réseau social chi­nois WeChat. Der­rière l’écran, elle décou­vre, incré­d­ule, un polici­er, qui la somme de revenir au Xin­jiang. Sur son télé­phone, elle con­serve égale­ment une vidéo “d’espions chi­nois” qui seraient venus filmer devant son apparte­ment hol­landais.

Une bande dess­inée éditée par la Japan Uyghur Asso­ci­a­tion racon­te son his­toire.

Dans l’épisode 4,Je voulais mon­tr­er que ces tech­nolo­gies peu­vent se retourn­er con­tre le régime, c’est Andrew, bélarusse expa­trié aux États-Unis, qui a tra­vail­lé sur un logi­ciel per­me­t­tant de démas­quer les policiers rép­ri­mant la pop­u­la­tion de son pays natal.

Une vidéo YouTube mon­tre un polici­er en civ­il matra­quer à plusieurs repris­es un homme au sol. L’image de la vidéo se fige et zoome sur le vis­age cagoulé de l’assaillant. Un onglet d’identification s’ouvre. Des dizaines de por­traits appa­rais­sent et dis­parais­sent jusqu’à ce que le “match” soit iden­ti­fié : le vis­age du polici­er en civ­il est démasqué. Son iden­tité est révélée au grand jour, tout comme sa date de nais­sance.

En pleine crise Covid, Andrew a eu l’idée de dévelop­per ce logi­ciel capa­ble de recréer le vis­age masqué des policiers qui répri­ment vio­lem­ment toute con­tes­ta­tion au Bélarus. Ces tech­nolo­gies de sur­veil­lance sont le sym­bole du Big Broth­er : cet œil du régime qui nous sur­veille. En faisant cela, je voulais mon­tr­er que si ces tech­nolo­gies exis­tent, elles peu­vent égale­ment se retourn­er con­tre le régime.”

“J’ai gran­di en voy­ant des femmes se faire frap­per sans rai­son, des per­son­nes âgées se faire met­tre KO et des gens dis­paraître du jour au lende­main. Quand je par­tais man­i­fester, c’était comme par­tir à des funérailles, je me dis­ais que peut-être je n’en reviendrais jamais.” Dans un récent rap­port, l’ONU a qual­i­fié de “cat­a­strophique” la sit­u­a­tion des droits humains au Bélarus, où plus de 1 500 per­son­nes seraient tou­jours détenues pour motifs poli­tiques.

La dif­fi­culté, c’est qu’il faut une base de don­nées détail­lée des vis­ages de tous les fonc­tion­naires de police bélaruss­es et que nous n’en avons pas.” Son objec­tif a désor­mais évolué. Ce que nous voulons, c’est atten­dre que le régime de Loukachenko tombe. Nous pour­rons ensuite récupér­er plus facile­ment des images des forces de l’ordre et les com­par­er aux vio­lences com­mis­es par ces derniers. Nous voulons doc­u­menter cette vio­lence d’État.”