Gaza, Cisjordanie, Liban… Où s’arrêteront les massacres ?

Ces mas­sacres con­tin­u­ent à Gaza, avec le bom­barde­ment d’é­coles-refuges, en Cisjor­danie, en par­ral­lèle avec la con­fis­ca­tion de ter­res, en Syrie. Et au Liban : après les explo­sions de bipeurs puis de walkies-talkies (non revendiquées), l’ar­mée israéli­enne bom­barde, bien au delà des zones tenues par le Hezbol­lah.

Nous reprenons ci-dessous une inter­view par Bas­ta! du jour­nal­iste Meron Rapoport tra­vail­lant pour le site +972, média israé­lo-pales­tinien (en anglais et en hébreu) engagé con­tre la guerre. Nous avons déjà dif­fusé plusieurs infor­ma­tions tirées de ce site, dont celles sur l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle “Laven­der util­isée par l’ar­mée israéli­enne pour sélec­tion­ner des cibles à bom­barder ou des sus­pects à assas­sin­er à Gaza. Ce témoin priv­ilégié exam­ine les divi­sions israéli­ennes, leurs évo­lu­tions, et veut croire en la pos­si­bil­ité d’une paix, et même d’un avenir com­mun !

Extraits de l’arti­cle de Bas­ta! :

Meron Rapoport : C’est excep­tion­nel pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’ampleur des man­i­fes­ta­tions […] Ce sont près de 7 % de tous les Israéliens qui sont venus man­i­fester rien qu’à Tel-Aviv.

Deux­ième chose excep­tion­nelle : la rage, la colère qui y rég­nait […] Au cours de ces récentes man­i­fes­ta­tions, les familles des otages ont util­isé un lan­gage très dur, qual­i­fi­ant Netanya­hou de “meur­tri­er” et de “bouch­er”. C’est inédit.

Mais je pense que la chose la plus notable est qu’il sem­ble que les ora­teurs et les par­tic­i­pants à la man­i­fes­ta­tion se sont placés con­tre toute la rhé­torique de Netanya­hou et de son gou­verne­ment — et dans une cer­taine mesure con­tre celle de l’armée égale­ment. Ils refusent d’accepter l’idée d’une “vic­toire totale [sur le Hamas], qui est pour­tant le slo­gan de Netanya­hou depuis jan­vi­er 2024. Ils refusent d’accepter l’idée que la pres­sion mil­i­taire con­duira à la libéra­tion des otages […]

On a égale­ment eu le sen­ti­ment […] que l’idée même que “nous avons besoin que la guerre con­tin­ue qui sous-entend que si la guerre s’arrête, Israël est men­acé, était égale­ment rejetée. Plus encore, l’atmosphère était que nous avons besoin d’un cessez-le-feu pour recon­stru­ire la société israéli­enne. C’est un change­ment majeur. La pop­u­la­tion rejette non seule­ment la rhé­torique de Netanya­hou mais aus­si, dans une plus large mesure, celle de l’armée, de cer­tains com­men­ta­teurs et même de la plu­part des dirigeants de l’opposition, y com­pris Yaïr Lapid [cen­triste] — qui dis­aient tous qu’il fal­lait “en finir avec le Hamas”.

[…] Per­son­ne n’a par­lé du coût pour la pop­u­la­tion de Gaza ni des crimes com­mis par Israël à Gaza.

En Israël, à l’intérieur de la ligne verte (je ne par­le pas de la Cisjor­danie ni même de Jérusalem), on compte env­i­ron 18% de citoyens pales­tiniens […] La minorité arabe pales­tini­enne n’a jamais vrai­ment fait par­tie du gou­verne­ment, seule­ment pour de très cour­tes péri­odes.

“Désor­mais, ce cli­vage dans la société est mar­qué par le sang”

La société juive est divisée, comme beau­coup d’autres sociétés. Je pense que, jusqu’à il y a six ou sept ans, elle était encore d’une cer­taine manière une société soudée. Il y avait de la sol­i­dar­ité.

Je pense que cela a com­mencé à chang­er il y a quelques années. Cette divi­sion s’est inten­si­fiée sous ce gou­verne­ment, avec la refonte du sys­tème judi­ci­aire […] affaib­lis­sant le pou­voir de la jus­tice et sa capac­ité à con­trôler les déci­sions du gou­verne­ment. Nous avons assisté à d’énormes man­i­fes­ta­tions […] Per­son­ne ne sait vrai­ment qui est du côté de l’arrêt de la guerre, du cessez-le-feu, de la sig­na­ture d’un accord, et com­bi­en sont con­tre.

Dans un dis­cours récent, Netanya­hou a affir­mé qu’il était plus impor­tant de rester dans le cor­ri­dor de Philadel­phie [la zone tam­pon entre l’Égypte et la bande de Gaza] que de con­clure un accord avec le Hamas pour libér­er les otages […] Il sem­ble que la par­tie qui souhaite que la guerre se pour­suive mal­gré l’absence d’accord sur la libéra­tion des otages soit minori­taire […]

Désor­mais, ce cli­vage dans la société est mar­qué par le sang. À l’époque de la réforme judi­ci­aire […] il s’agissait de lois qu’on peut faire et défaire. Aujourd’hui, il s’agit d’une ques­tion de vie ou de mort. Refuser un accord sig­ni­fie que des otages mour­ront […]

Je tra­vaille pour Local Call/+972 […] très à gauche. Il y a aus­si Haaretz […] Je pense que le reste des médias [a], pen­dant de nom­breux mois, adop­té totale­ment la ver­sion de Netanya­hou et de l’armée selon laque­lle nous devri­ons éradi­quer totale­ment le Hamas et que les otages ne seront libérés que par la pres­sion mil­i­taire.

Nos col­lègues de Gaza sont blo­qués. Les gens meurent autour d’eux, ils per­dent des mem­bres de leur famille. C’est déchi­rant

Depuis un mois, nous assis­tons à un change­ment. Je pense que cela est lié à un change­ment au sein de l’armée elle-même […] Elle a l’impression de ne pas pou­voir faire plus et de ne pas pou­voir libér­er les otages de cette manière.

Les hauts dirigeants de l’armée ont l’impression que Netanya­hou et le gou­verne­ment de droite les entraî­nent dans une aven­ture à laque­lle ils ne veu­lent pas par­ticiper, à savoir l’occupation totale de Gaza et le rétab­lisse­ment du con­trôle mil­i­taire sur Gaza […]

[…] Elle craint que cela n’entraîne une guerre presque sans fin, comme celle qu’Israël a con­nue au Liban lorsqu’il a occupé le sud du pays pen­dant près de 15 ans […]

[…] Il y a quelques jours, l’armée a dif­fusé une vidéo du tun­nel où les six corps des otages ont été retrou­vés, à Rafah. Il s’agissait d’un tun­nel très étroit, dans lequel il est impos­si­ble de se tenir debout. Il est évi­dent que leur but est de mon­tr­er au pub­lic israélien que les otages vivent dans des con­di­tions impos­si­bles et qu’il est irre­spon­s­able de les laiss­er là parce qu’ils mour­ront, de mal­adie, de bom­barde­ments, ou seront tués à l’arrivée de l’armée.

[…] Une grande par­tie des médias israéliens a adop­té cette ligne. […] Les médias sont désor­mais divisés entre l’aile droite qui sou­tient la pour­suite de la guerre et refuse de traiter avec le Hamas, et une grande par­tie qui souhaite ce cessez-le-feu ou cet accord.

Dans les médias, les souf­frances de Gaza sont à peine mon­trées, voire jamais. Les scènes de bom­barde­ment des écoles de Gaza, par exem­ple, ne sont pas mon­trées à la télévi­sion israéli­enne […] Il est très répan­du que les gens croient que tous les hommes de Gaza entre 16 et 60 ans sont des mil­i­tants du Hamas. Pour eux, il n’y a pas d’innocents à Gaza […]

Nous sommes en fait deux rédac­tions. L’une en hébreu, appelée Local call, ou Mekomit, et l’autre en anglais, +972. Mais nous sommes sous le même toit et nous traduisons cer­tains de nos sujets — pas tous, car il y a par­fois des arti­cles dif­férents pour des publics dif­férents. Mais nous menons nos enquêtes en com­mun […]

Les deux peu­ples vivent sur la même terre et con­sid­èrent ce ter­ri­toire comme leur patrie. Nous devons donc tra­vailler ensem­ble. Nous n’avons pas d’autre choix

Tout a changé. Mais, en même temps, on fait du jour­nal­isme et on a con­tin­ué à faire notre tra­vail. Le 7 octo­bre a été, bien sûr, un choc énorme. Aucun Israélien n’oubliera jamais ce moment. Ce fut un choc parce que moi, un homme de gauche, très cri­tique à l’égard de l’armée israéli­enne, je pen­sais mal­gré tout que l’armée pou­vait nous pro­téger. Le moment où nous avons vu que le Hamas avait pris le con­trôle de vastes zones d’Israël, qui ont été blo­quées pen­dant 48 heures, a été un véri­ta­ble choc.

Je pense que ce qui a fait la par­tic­u­lar­ité de Local Call/+972 à ce moment-là, là où nous avons sen­ti que nous étions uniques, c’est que dès le début, nous avons rap­pelé […] que le 7 Octo­bre n’est pas sor­ti de nulle part. Qu’il était lié à l’occupation, au siège de Gaza, à la pri­va­tion des droits depuis 75 ans.

Out­re ce cadre de pen­sée, nous avons égale­ment la chance […] d’avoir des sources au sein des ser­vices de ren­seigne­ment israéliens. Elles nous ont révélé cer­taines des méth­odes util­isées par Israël pen­dant la guerre pour atta­quer Gaza. Encore une fois, je pense qu’elles sont venues à nous, ou que nous avons pu les utilis­er, en rai­son de notre manière de traiter cette actu­al­ité […]

Ghousoon Bisharat, la rédac­trice en chef de +972, est en con­tact per­ma­nent avec eux […] Les gens meurent autour d’eux, ils per­dent des mem­bres de leur famille. C’est déchi­rant.

[…] Ils con­tin­u­ent à faire leur tra­vail, ils ne renon­cent pas à faire des reportages et à informer le monde. Le fait même de vouloir encore racon­ter son his­toire sig­ni­fie que l’on n’a pas per­du son human­ité. Aus­si, ils savent que leur tra­vail sera pub­lié en hébreu, sur le site web de Local Call, et que les Israéliens le liront […]

Two States, One Home­land” (“Deux États, une patrie”, aujourd’hui appelé “A Land for all”) a été fondé, par moi-même et d’autres Israéliens et Pales­tiniens il y a plus de 10 ans. Le con­cept même sur lequel on a fondé l’organisation était la prise de con­science que nous sommes deux peu­ples sur cette terre entre la riv­ière et la mer, et que per­son­ne ne compte par­tir. Ni les Juifs ni les Pales­tiniens n’iront ailleurs. Nos vies, dans une large mesure, sont déjà entrelacées — à l’intérieur d’Israël, à Jérusalem, en Cisjor­danie… Notre économie, nos lieux de tra­vail, nos espaces de vie dans de nom­breuses villes sont déjà dans une sorte de réal­ité bina­tionale.

“A Haï­fa, mal­gré des dis­crim­i­na­tions encore exis­tantes entre Israéliens et Pales­tiniens, il y a la sta­bil­ité. L’é­gal­ité des droits est la meilleure garantie pour la paix”

[…] Ces deux peu­ples vivent ensem­ble sur la même terre, d’une manière très mélangée, et con­sid­èrent l’ensemble du ter­ri­toire comme leur patrie. Nous devons donc tra­vailler ensem­ble. Nous n’avons pas d’autre choix. La seule façon de tra­vailler ensem­ble est d’accepter que nous sommes égaux, que nous avons des droits égaux — des droits indi­vidu­els égaux et des droits nationaux égaux. C’est fon­da­men­tal.

La guerre n’y change rien. Elle nous a même don­né rai­son, d’une cer­taine manière. Jusqu’à présent, l’idée dom­i­nante dans la société israéli­enne était celle d’une sépa­ra­tion entre Juifs et Pales­tiniens. Gaza était l’exemple le plus pur de cette sépa­ra­tion. Israël a con­stru­it un mur au-dessus du sol et même à l’intérieur du sol pour isol­er Gaza […], ren­dant impos­si­ble le pas­sage de Gaza à Israël. Et c’est de l’endroit de la sépa­ra­tion la plus totale que la vio­lence la plus cru­elle a éclaté. Pour moi, c’est la preuve que la sépa­ra­tion n’est non seule­ment pas souhaitable, mais qu’elle est aus­si dan­gereuse. Elle por­tait en elle tous les ingré­di­ents de la future explo­sion.

[…] À Haï­fa (ville avec une forte minorité de Pales­tiniens, env­i­ron 15%), Juifs et Pales­tiniens ne s’apprécient pas, ne se mari­ent pas, vont rarement dans les mêmes écoles, mais ils tra­vail­lent ensem­ble, ils fréquentent les mêmes cafés et restau­rants, ils utilisent les mêmes trans­ports en com­munÀ Haï­fa, il n’y a eu aucune vio­lence pen­dant ce pic après le 7 Octo­bre. Là où les Pales­tiniens sont des citoyens israéliens, où ils peu­vent vot­er, où ils peu­vent aller au tri­bunalMal­gré des dis­crim­i­na­tions encore exis­tantes aujourd’hui, il y a quand même de la sta­bil­ité. L’égalité des droits est la meilleure garantie pour la paix.

Nous nous inspirons notam­ment de l’exem­ple de l’Union Européenne […] L’Allemagne et la France peu­vent avoir des diver­gences, mais je ne les vois pas entr­er à nou­veau en guerre. Pas plus que l’Irlande du Nord. L’histoire récente nous a mon­tré que les solu­tions fondées sur le partage et l’égalité sont tout sim­ple­ment plus sta­bles que celles fondées sur la destruc­tion totale ou la sépa­ra­tion totale […]

Je pense que oui. Je me rap­pelle qu’au moment où les cam­pus d’universités se sont soulevés, on a espéré que cela con­tribuerait à met­tre fin à la guerre. La société civile a un rôle énorme à jouer. Tout d’abord, cela sert à met­tre une pres­sions sur Israël pour qu’il arrête sa guerre. Car Israël est l’agresseur. Il y a eu toutes sortes de déci­sions inter­na­tionales pris­es par des tri­bunaux inter­na­tionaux, la Cour inter­na­tionale de jus­tice, la Cour pénale inter­na­tionale. Je pense que la société civile devrait utilis­er ces déci­sions des tri­bunaux inter­na­tionaux pour faire pres­sion.

Faire pres­sion pour le bien d’Israël. Pour notre bien à nous, les Juifs vivant en Israël. Ce n’est pas con­tre nous que la société civile se bat, c’est pour nous. Nous voulons vivre ici en paix. Nous ne voulons pas de guerre interne. Netanya­hou par­le d’une nou­velle Sparte. Il y a quelques jours, lors d’une réu­nion du gou­verne­ment, il a déclaré devant les caméras que nous vivrons tou­jours sur nos gardes. Je ne veux pas que mes enfants et mes petits-enfants vivent dans une telle sit­u­a­tion. Je pense que, pour notre bien, la société civile devrait égale­ment utilis­er ces insti­tu­tions afin de faire pres­sion, de s’adapter, de pouss­er à une solu­tion basée sur l’égalité entre Israéliens et Pales­tiniens.

Je pense que c’est une bonne chose qu’elle soit dev­enue une ques­tion inter­na­tionale. C’est devenu une ques­tion d’identité poli­tique que de s’identifier aux Pales­tiniens […]