“Le social est incalculable”

Samah Kara­ki (chercheuse en neu­ro­science et auteure de Le tal­ent est une fic­tion, 2023 et L’empathie est poli­tique, 2024) estime que quan­ti­fi­er l’hu­main est impos­si­ble, ce qui rend vain les pré­ten­tions actuelles d’une intel­li­gence arti­fi­cielle pré­sumée apte à sup­pléer au raison­nement humain.

Extraits de son inter­view par Hubert Guil­laud, auteur du livre Les algo­rithmes con­tre la société et l’un des ani­ma­teurs du site Dans les algo­rithmes.

Les neu­ro­sciences con­duisent d’autres auteurs à une vision mécan­iste de l’hu­main, voire à la jus­ti­fi­ca­tion d’un humain “aug­men­té”, vision fas­cisante. L’un des leurs – François Gonon – déplore que beau­coup occul­tent les déter­mi­nants soci­aux et économiques, ce que juste­ment Samah Kara­ki essaie d’in­té­gr­er.

Dans vos deux derniers essais, vous ne faites pas qu’une lec­ture neu­ro­sci­en­tifique de nos com­porte­ments, mais vous immergez les apports de la recherche en neu­ro­science et en psy­cholo­gie de per­spec­tives sociales et poli­tiques. Vous nous invitez à pren­dre du recul sur nos émo­tions et nos com­porte­ments, pour mieux les poli­tis­er. Est-ce à dire que vous ne trou­vez pas les apports des neu­ro­sciences suff­isam­ment poli­tiques ?

Effec­tive­ment, je trou­ve que les neu­ro­sciences s’intéressent peu aux fac­teurs soci­aux. La lec­ture des com­porte­ments y est sou­vent faite d’une façon réduc­tion­niste, depuis des études en lab­o­ra­toire, où les com­porte­ments ne ressem­blent pas à ce qui se pro­duit dans la vie réelle. C’est sou­vent la vul­gar­i­sa­tion sci­en­tifique qui fait des général­i­sa­tions, qui sou­vent passe, un peu facile­ment, de la cel­lule au com­porte­ment.

L’impérialisme biologique qui a régné au XIXe siè­cle a par­fois ten­dance à revenir, avec des pro­pos de généti­ciens du com­porte­ment qui don­nent une pri­mauté sur l’explication des com­porte­ments par le biologique.

La dif­fi­culté des neu­ro­sciences, c’est qu’on ne peut pas repro­duire les fac­teurs soci­ologiques au sein d’un lab­o­ra­toire. D’où l’importance de s’ouvrir aux lec­tures d’autres dis­ci­plines, d’éclairer les neu­ro­sciences d’autres dis­ci­plines.

Vos deux essais nous mon­trent que les com­porte­ments des autres influ­en­cent pro­fondé­ment les nôtres. Dans Le tal­ent est un fic­tion, vous nous dites que les com­porte­ments des édu­ca­teurs ont le plus d’effet sur nos capac­ités à croire en nos chances de réus­site. Dans L’empathie est poli­tique, vous nous dites que celle-ci est très dépen­dante de nos représen­ta­tions, de nos ancrages soci­ologiques, et que pour faire advenir des com­porte­ments pro-soci­aux et dépass­er nos répons­es émo­tion­nelles, nous devons dépass­er les influ­ences qui nous façon­nent et les décon­stru­ire. Les deux essais don­nent l’impression que nos croy­ances et nos représen­ta­tions nous façon­nent bien plus qu’on le pense. En être con­scient suf­fit-il à dépass­er nos biais ?

Absol­u­ment pas, hélas. Aujourd’hui, on par­le de cog­ni­tion incar­née, qui est un par­a­digme qui règne de plus en plus sur la lec­ture que nous faisons de notre manière de penser. Cela sig­ni­fie que la cog­ni­tion n’existe pas que dans nos cerveaux mais aus­si dans nos corps et que nos corps exis­tent aus­si dans notre rap­port aux autres. C’est bien sûr ce qui a facil­ité la survie de notre espèce. En tant qu’êtres physique­ment vul­nérables, nous avons besoin de récupér­er des infor­ma­tions pour explor­er un dan­ger ou des oppor­tu­nités. Et ces infor­ma­tions ne provi­en­nent pas unique­ment de notre traite­ment sen­soriel, mais passent aus­si par ce qu’on observe chez les autres. En fait, les autres aus­si nous per­me­t­tent de traiter l’information. Cela ne con­cerne pas que l’espèce humaine d’ailleurs, les plantes aus­si con­stru­isent un traite­ment infor­ma­tion­nel col­lec­tif pour pou­voir avoir des réac­tions au monde.

Reste à savoir si l’on peut tran­scen­der cette inter­sub­jec­tiv­ité. En fait, une fois que nous avons automa­tisé un appren­tis­sage, on l’opère comme on respire, il devient de l’ordre de l’intuition. On a attribué une grande puis­sance à notre capac­ité à nous regarder penser, plus que ce qu’elle est vrai­ment. Détecter en nous une influ­ence, ne sig­ni­fie pas qu’on soit en capac­ité de la chang­er.

Reste que cette prise de con­science nous per­met de nous organ­is­er pour pou­voir, peut-être ou par­fois, chang­er l’influence à sa racine. On peut s’organiser pour influer sur les sys­tèmes qui nous déter­mi­nent. Il y a donc des brèch­es que nous pou­vons opér­er dans un déter­min­isme. Le libre-arbi­tre, dans l’état actuel des con­nais­sances en neu­ro­sciences, n’existe pas vrai­ment. Nos automa­tismes sont beau­coup plus écras­ants que notre force à les observ­er ou à y résis­ter.

Vos deux essais ques­tion­nent pro­fondé­ment notre rap­port à la dom­i­na­tion. Notre désir de dom­i­na­tion est-il impos­si­ble à ras­sas­i­er ? D’où vient un tel besoin de dom­i­na­tion ?

Il ne faut pas croire que cela relèverait d’une forme de nature humaine. L’homme n’est ni bon à l’état de nature, ni égoïste et tourné vers la dom­i­na­tion à l’état de nature. Par con­tre, la dom­i­na­tion est une façon de divis­er et sim­pli­fi­er le réel. Comme on a besoin de caté­goris­er les phénomènes, les per­son­nes et les sujets autour de nous, la caté­gori­sa­tion, au niveau de la prox­im­ité de l’autre, se fait naturelle­ment. Elle se fait déjà chez le bébé par exem­ple, qui va mon­tr­er une préférence pour les vis­ages fam­i­liers et une anx­iété et une méfi­ance vis-à-vis de ce qui lui est incon­nu et étrange.

Reste que la caté­gori­sa­tion hiérar­chique, ver­ti­cale, est quelque chose qui s’impose surtout sociale­ment… C’est là où l’on peut rejoin­dre un peu plus Jean-Jacques Rousseau, dans le sens où l’instinct de con­ser­va­tion nous pousse à entretenir nos hiérar­chies. La société peut nous pouss­er à caté­goris­er dans les statuts soci­aux une valeur sociale, qui dépend de nos intérêts économiques. Pour moi, il n’y a besoin ni de pes­simisme ni d’optimisme anthro­pologique. Mais d’observations de nos sys­tèmes com­plex­es, rich­es, dif­férents, his­torique­ment comme géo­graphique­ment, qui nous imposent des formes de dom­i­na­tion. Sans compter toutes les récom­pens­es qu’on peut obtenir en se posi­tion­nant dans les échelles de la hiérar­chie de dom­i­na­tion.

Dans Le tal­ent est une fic­tion, vous expliquez que le mérite est une jus­ti­fi­ca­tion a pos­te­ri­ori. “Dans une société iné­gal­i­taire, ceux qui arrivent au som­met veu­lent ou ont besoin de croire que leur suc­cès est morale­ment jus­ti­fié”. Nos pro­pres pro­grès dépen­dent bien plus des autres, du con­texte, et de notre rap­port aux autres, que sim­ple­ment de nous-mêmes, de notre tal­ent ou de notre tra­vail, qui sont en fait bien plus hérités qu’acquis. “Croire que notre mérite découle de nos tal­ents et de notre tra­vail per­son­nel encour­age l’égoïsme, la dis­crim­i­na­tion et l’indifférence face au sort des autres”. A quoi sert alors cette fic­tion du mérite, qui est partout autour de nous ?

La fic­tion du mérite, que beau­coup de soci­o­logues décrivent comme néces­saire car elle vient rem­plac­er l’héritocratie de l’ancien régime, stip­ule que toute per­son­ne a un poten­tiel qu’elle nour­rit par ses efforts et ses liens, dis­pose d’un principe d’émancipation, à l’image de la déc­la­ra­tion des Droits de l’Homme qui l’a érigée en principe. Cha­cun à le droit de ten­ter sa chance. En cela, cette fic­tion est ras­sur­ante, car elle paraît comme un ordre plus juste. C’est aus­si une fic­tion sécurisante, car elle dit que les hommes de pou­voir ont les com­pé­tences pour occu­per ces posi­tions de pou­voir. La fic­tion de la méri­to­cratie est finale­ment apaisante pour la société, car elle ne pousse pas à analyser les raisons des iné­gal­ités et donc à éventuelle­ment les sub­ver­tir. La fic­tion du mérite, nous donne l’illusion que si on n’y arrive pas, c’est parce qu’on n’a pas le tal­ent ou qu’on n’a pas assez tra­vail­lé.

Dans Le Tal­ent est une fic­tion, j’énonce que la société repose tou­jours sur une héri­to­cratie qui finit par se valid­er par elle-même. Certes, ce n’est pas parce qu’on a hérité qu’on n’a pas mérité. Mais l’héritage per­met plus que le tra­vail de faire fruc­ti­fi­er son poten­tiel. Mais en fait, les per­son­nes qui héri­tent finis­sent bien plus que d’autres par hérit­er d’une posi­tion de pou­voir parce qu’ils intè­grent les bonnes for­ma­tions et les oppor­tu­nités qui leurs per­me­t­tent de légitimer leur posi­tion d’arrivée.

Nous devri­ons remet­tre en ques­tion notre croy­ance que les qual­i­fi­ca­tions académiques ou autres iden­ti­fi­ants pres­tigieux sont la meilleure mesure de l’intelligence ou de la capac­ité. Com­ment pour­rions-nous réin­ven­ter nos croy­ances pour qu’elles accor­dent une place à d’autres formes de mérite que la seule réus­site sociale ?

La méri­to­cratie ne peut pas repos­er que sur des critères de réus­site, car on a aus­si le droit de s’émanciper “sur place”, sans élé­va­tion économique. Nous n’avons pas tous le culte de l’ambition. Et nous avons tous le droit à la dig­nité, au-delà de ce qu’on réalise ou pas. La con­cen­tra­tion de cer­tains types d’aptitudes qui seules mèn­eraient à la réus­site a peut-être fonc­tion­né à une époque où on avait besoin d’aptitudes liées au raison­nement abstrait, comme le pro­po­saient les tests QI ou comme le val­orise le sys­tème académique. L’aptitude de raison­nement abstrait – qui sig­ni­fie prin­ci­pale­ment une rapid­ité et une aisance de proces­sus men­taux logi­co-math­é­ma­tiques – est en oppo­si­tion avec d’autres types d’aptitudes comme celle de la résis­tance cog­ni­tive. Penser vite est l’opposé de penser lente­ment, car penser lente­ment con­siste comme on l’a dit à résis­ter et remet­tre en ques­tion. Cela nous dit que si nous n’avons pas assez dévelop­pé cette réflex­iv­ité men­tale et le doute de sa pen­sée, on peut avoir du mal face à l’incertitude. On peut être à l’aise dans le raison­nement abstrait et mal à l’aise dans d’autres apti­tudes. Cela nous rap­pelle d’ailleurs que le génie soli­taire n’existe pas. C’est bien sou­vent les dis­cordes dans nos façons de penser qui per­me­t­tent de par­venir à des pen­sées com­plex­es, notam­ment dans les sit­u­a­tions incer­taines. Même notre déf­i­ni­tion de l’intelligence arti­fi­cielle s’appelle intel­li­gence parce qu’on la com­pare à la nôtre dans un anthro­po­mor­phisme qui nous rap­pelle qu’on n’arrive pas à con­cevoir d’autres façons d’appréhender le monde. Or, aujourd’hui, on devrait définir l’intelligence autrement. En neu­ro­science, on par­le d’ailleurs plutôt d’aptitudes que d’intelligence.

Vous con­cluez Le Tal­ent est une fic­tion par la néces­sité de plus d’empathie et de diver­sité pour élargir la mesure de la réus­site. Au regard de votre sec­ond livre, plus cri­tique sur les lim­ites de l’empathie, votre con­stat est-il tou­jours d’actualité ?

Oui, parce que si on ne se pro­jette pas dans d’autres façons de vivre le monde et dans d’autres con­di­tions pour le vivre, on risque de rester camper sur une seule façon de lire les tra­jec­toires. C’est pour cela que les procé­dures de sélec­tion dans les for­ma­tions se basent sur des critères éprou­vés, celles des per­son­nes qui sélec­tion­nent et donc des per­son­nes qui ont elles-mêmes réus­si dans ces mêmes for­ma­tions. Par cette empathie, je sug­gérais qu’on puisse s’ouvrir à d’autres tra­jec­toires et inclure ces tra­jec­toires dans les proces­sus de sélec­tion pour ne pas qu’ils ne se fer­ment, qu’ils favorisent l’entre-soi. Notre façon de vivre dans le monde n’est pas uni­verselle. Il n’y a pas une recette et une seule de ce qu’est d’avoir une vie réussie. Nous devons arrêter de décon­sid­ér­er les per­dants de nos sys­tèmes soci­aux. Nos sociétés nous invi­tent trop sou­vent à réus­sir à un seul jeu selon une seule règle, alors que nous avons tous des habil­ités dif­férentes au départ. C’est comme si nous étions invités à un con­cours de nata­tion, jugés par des pois­sons.

Par­ler de per­son­nes atyp­iques me sem­ble être une forme d’essentialisation. En psy­chi­a­trie, on par­le plutôt de “spec­tre” et de dif­férences d’appréhension de l’apprentissage. C’est là un vrai pro­grès. Mais les sys­tèmes sco­laires et pro­fes­sion­nels, eux, sont tou­jours dans une approche défici­taire. Nous avons encore besoin d’y diver­si­fi­er la norme, total­i­taire, trop rigide.

L’empathie est poli­tique est incon­testable­ment une suite et une réponse de votre précé­dent livre, puisqu’il inter­roge ce qui le con­clu­ait, l’empathie. Notre capac­ité d’empathie est très plas­tique, mod­u­la­ble, sélec­tive. Le film de Jonathan Glaz­er, La Zone d’intérêt, le mon­tre très bien, en soulig­nant la grande nor­mal­ité d’une famille nazie qui parvient très bien à faire abstrac­tion de l’horreur qui se déroule à côté d’eux, en étant com­patis­sante pour les siens et indif­férente aux hurlements et aux coups de feux qui leur parvient de l’autre côté des murs de leur mai­son. L’empathie est biaisée par la prox­im­ité sociale : on se sent plus proche de ceux qui nous sont proches, sociale­ment ou cul­turelle­ment. Nous la con­vo­quons pour nous don­ner l’illusion de com­préhen­sion des autres, mais nous nous pro­je­tons bien plus dans l’autre que nous ne le com­prenons, dites-vous. Auri­ons-nous une forme d’illusion à com­pren­dre l’autre ?

Vous avez cité les trois lim­ites que je pose à l’empathie. D’abord, qu’elle est mécanique­ment sélec­tive, car on n’a pas assez d’attention disponible pour se pro­jeter dans les expéri­ences de tout le monde. On réserve donc cette habil­ité à ceux qui nous sont proches, à ceux qui appar­ti­en­nent à notre cer­cle. Et en plus, elle est influ­encée par les cadrages cul­turels, poli­tiques, médi­a­tiques qui vien­nent posi­tion­ner les groupes humains selon une hiérar­chie de valeur. L’empathie est une apti­tude qui cherche une simil­i­tude – “l’impérialisme du même”, dis­ait Lév­inas -, c’est-à-dire qu’elle cherche en l’autre mon sem­blable – ce qui est sa force et sa lim­ite. Cela nous mon­tre qu’elle n’est pas très fiable. On peut décider que l’autre n’est pas notre sem­blable, comme nous le rap­pelle le film de Glaz­er juste­ment.

Enfin, on est attaché à ce qui nous ressem­ble, ce qui est une forme de nar­cis­sisme de l’espèce. Mais, cette impres­sion de simil­i­tude est bien sou­vent fac­tice. L’expérience de l’autre n’est bien sou­vent pas celle qu’on imag­ine qu’elle est. C’est la troisième lim­ite à l’empathie. Même quand on arrive à s’identifier à l’autre, après plein d’examens de simil­i­tude morale et de traits de com­porte­ments ou de sen­si­bil­ité intel­lectuelle… à la fin, on est dans l’illusion de la com­préhen­sion de l’autre, car on ne le voit que là où on s’y retrou­ve ! Si on est exclu d’une expéri­ence par exem­ple, on l’analyse mal avec nos out­ils lim­ités et tron­qués car nous n’avons pas néces­saire­ment les vies rich­es que nous imag­ine­r­i­ons avoir. Avoir con­nu la souf­france par exem­ple ne sig­ni­fie pas qu’on soit capa­ble de com­pren­dre celle des autres. Les expéri­ences restent tou­jours sin­gulières.

Vous dites que l’appartenance est une per­cep­tion. Nous auto­pro­duisons nos pro­pres stéréo­types soci­aux. Les étu­di­ants blancs sont plus sus­cep­ti­bles d’interpréter une bous­cu­lade comme vio­lente lorsqu’elle est causée par une per­son­ne noire que par une per­son­ne blanche. Notre inter­pré­ta­tion sem­ble tou­jours con­firmer nos stéréo­types plutôt qu’elle ne les remet en cause. Com­ment peut-on lut­ter con­tre nos représen­ta­tions et nos stéréo­types, dans lesquels nous sommes englués ?

Les biais de con­fir­ma­tion nous sim­pli­fient notre lec­ture du monde. Par recherche de cohérence, et d’efficience, on a ten­dance à préserv­er l’image de groupe qui miroite sur notre image de soi, et donc c’est pour cela qu’on a ten­dance à favoris­er notre groupe. On a plus de facil­ités à juger les groupes externes avec des car­ac­téris­tiques très réduc­tri­ces. Cela nous ras­sure sur notre posi­tion morale et notre image de nous-mêmes. Si on reprend l’exemple du film de Glaz­er, l’indifférence de cette famille s’explique aus­si parce que ces per­son­nes pensent qu’elles sont dans le camp du bien et que l’effacement du groupe humain qui est de l’autre côté des murs est une néces­sité. Ces per­son­nes ne sont pas que indif­férentes. Elles sont per­suadées que cet efface­ment est néces­saire pour la survie de leur pro­pre groupe. Cette vic­tim­i­sa­tion inver­sée sert le groupe, comme l’instrumentalisation des ani­maux nous sert à légitimer notre nour­ri­t­ure, notre agri­cul­ture. Il y a quelques siè­cles en arrière, l’instrumentalisation du corps des esclaves pour l’économie européenne était con­sid­érée comme une néces­sité. L’effacement de l’autre devient une forme de légitime défense.

Ce sont là des mécan­ismes qui nous sim­pli­fient le monde. On peut ramen­er ces mécan­ismes à leur biolo­gie. On a besoin de sim­pli­fi­er le monde car on n’a pas assez d’énergie. Mais on a aus­si besoin d’être en cohérence avec sa pro­pre image. C’est là où s’intègrent les cadrages poli­tiques et soci­aux qui don­nent à chaque groupe l’impression d’être dom­iné ou men­acé par l’autre. C’est en cela que ces affects nous éloignent d’une lec­ture objec­tive des sit­u­a­tions. Et c’est pour cela que nous avons besoin de quelque chose que nous avons pro­duit, suite à la Shoah d’ailleurs, qui est le droit human­i­taire inter­na­tion­al. C’est un moyen de nous pro­téger de notre pro­pre rai­son et de notre pro­pre déf­i­ni­tion de ce qui est moral.

Dévelop­per des règles qui s’appliquent à tous ?

Oui. Ce sont des règles que nous avons con­stru­ites avec notre organ­i­sa­tion sociale. Ce sont des règles aux­quelles on se con­forme pour nav­iguer dans les inter­ac­tions sociales qui nous lient. Des règles qui nous per­me­t­tent de con­serv­er nos droits, de ne pas céder à des affects et donc, ce sont des règles où tout le monde n’est pas gag­nant de la même façon mais qui peu­vent régir des biens col­lec­tifs supérieurs aux intérêts d’un groupe par rap­port à d’autres.

Vous êtes très cri­tique sur la manière dont nous pou­vons répar­er l’empathie.

Les for­ma­tions à l’empathie qui par­lent de l’histoire des oppres­sions, de ce qu’ont vécu les groupes humains opprimés, per­me­t­tent de mod­i­fi­er notre appréhen­sion du monde. Éviter ces sujets ne donne pas des out­ils pour com­pren­dre, pour ques­tion­ner les raisons qui font que nous avons des biais racistes.

En fait, je voudrais qu’on sorte un peu de notre fainéan­tise intel­lectuelle. Aujourd’hui, par exem­ple, trop sou­vent, quand on fait des films sur des pop­u­la­tions opprimées, on ne prend pas le temps d’analyser, d’amener les per­son­nes con­cernées, de mod­i­fi­er les con­di­tions de pro­duc­tion pour sor­tir du regard que l’on porte sur elles pour don­ner la voix à leurs pro­pres regards. Et on jus­ti­fie cette fainéan­tise intel­lectuelle par l’affect, l’intuition ou la créa­tion spon­tanée. C’est comme quand on dit que les enfants sont bons par nature. Ce n’est pas le cas pour­tant. Le racisme est présent chez les enfants à par­tir de 3 ans si on ne leur explique pas les struc­tures de supré­matie qui struc­turent nos sociétés. La jour­nal­iste Douce Dibon­do appelle “l’épistémologie de la con­nais­sance con­tre celle de l’ignorance”. Nous devons par­ler des sujets qui fâchent plutôt que de deman­der aux gens de tra­vailler leur capac­ité d’identification. Nous ne nous iden­ti­fions pas assez aux per­son­nes qui ne nous ressem­blent pas.

Ce que vous dites, c’est que nous avons besoin d’une lec­ture plus poli­tique de nos rap­ports soci­aux ?

Oui. On a besoin d’une lec­ture his­torique en tout cas. Et nous devri­ons d’ailleurs beau­coup val­oris­er la lec­ture his­torique à l’heure où les ten­ta­tives d’effacement de cer­taines his­toires se mul­ti­plient tout autour de nous. Nous devons défendre ce pat­ri­moine. Cet attache­ment aux faits, au réel, doit nous per­me­t­tre de nous éloign­er des atti­tudes com­plo­tistes au monde.

Dans votre sec­ond livre, vous nous dites qu’on est con­fron­té, sur les réseaux soci­aux, à une empathie un peu fac­tice. Que les algo­rithmes basés sur la viral­ité cherchent d’abord et avant tout à pro­duire de l’émotion, de l’exacerbation de nos sen­sa­tions, de nos sen­ti­ments. En analysant 430 mil­liards de vidéos, le fac­teur le plus puis­sant du suc­cès viral est la réponse émo­tion­nelle (“Plus l’intensité de l’émotion sus­citée par le con­tenu sera grande, plus les gens auront ten­dance à le partager”). Vous dites même que le numérique favorise une forme de “tourisme affec­tif”…

Si on prend la ques­tion en la ramenant à l’attention avant même de par­ler de réseaux soci­aux, il nous faut observ­er ce que la pré­dic­tion des cal­culs pro­duit. Que ce soit des sons ou des images, l’attention passe d’un niveau phasique à un niveau tonique, avec des change­ments de cir­cu­la­tion élec­tro-chim­ique dans le cerveau quand je suis dans ce que l’on appelle un écart de pré­dic­tion. Cet écart de pré­dic­tion, c’est ce qu’on appelle l’émotion. C’est ce qui nous sur­prend, nous émeut. Et nous avons besoin de réduire cet écart de pré­dic­tion en analysant cette infor­ma­tion. Et ce tra­vail d’analyse me fait dépenser de l’énergie. C’est un peu comme cela qu’on apprend aus­si. Face à une infor­ma­tion nou­velle, on a un écart de pré­dic­tion : soit on rejette cette nou­velle infor­ma­tion, soit on l’intègre dans nos pré­dic­tions, ce qui nous per­met ensuite de revenir à ce que l’on appelle un monde émo­tion­nelle­ment neu­tre ou sta­ble.

Un con­tenu viral est donc un con­tenu qui va pro­duire un écart de pré­dic­tion. C’est pourquoi ils sont sou­vent émo­tion­nels. Ils captent notre atten­tion et créent un attache­ment par rap­port à ces con­tenus. Dans la vie intime, c’est le même proces­sus qui nous fait nous attach­er à cer­taines per­son­nes plutôt qu’à d’autres, parce que ces per­son­nes pro­duisent en nous des déplace­ments. La viral­ité repose sur des objets qui attirent l’attention, qui pro­duisent un tra­vail émo­tion­nel et ce tra­vail nous fait créer un lien avec ces con­tenus. Faire repos­er l’intérêt sur un tra­vail émo­tion­nel peut vite être per­ni­cieux, car il nous empêche par exem­ple de saisir le con­texte de ce que l’on regarde, car notre cog­ni­tion est déjà sol­lic­itée pour rétablir l’équilibre émo­tion­nel qui nous atteint.

La sec­onde chose qui peut se pro­duire, c’est que l’exposition à un même écart de répéti­tion, finit par l’aplatir. Face à des con­tenus émo­tion­nels répéti­tifs, nous finis­sons par nous engour­dir. Face au flux d’affect, les con­tenus viraux finis­sent par ne plus provo­quer de réac­tion en nous. Beau­coup d’études mon­trent que l’exposition répétée à des con­tenus vio­lents abaisse notre capac­ité à être ému par ces con­tenus. De même quand nous sommes exposés à des con­tenus de per­son­nes en souf­france. Le risque, c’est que par leur répéti­tion, nous nor­mal­i­sions des con­tenus qui devraient nous heurter, nous faire réa­gir. Les études mon­trent que cette expo­si­tion répétée peut con­duire à la vio­lence de cer­tains et surtout à l’inertie.

Le tourisme affec­tif est un troisième niveau. Quand on scroll ces con­tenus affec­tifs, nous faisons un tra­vail, comme si nous les viv­ions à notre tour. Ces con­tenus nou­veaux nous dépay­sent, nous sur­pren­nent. Le tourisme, dans la vie réelle, con­siste à chercher quelque chose qui nous déplace, qui ne cor­re­sponde pas à nos pré­dic­tions. Le prob­lème, c’est que quand ce tourisme se fait sur la souf­france des autres, ce déplace­ment devient indé­cent, car alors, on instru­men­talise ce que vivent les autres pour notre pro­pre déplace­ment et notre pro­pre éman­ci­pa­tion. L’émotion ou l’empathie ne per­me­t­tent pas de faire quelque chose pour l’autre : ils per­me­t­tent de faire quelque chose pour soi, au risque d’avoir l’illusion d’avoir fait le néces­saire.

Le numérique était cen­sé nous ouvrir à la diver­sité du monde, à nous ren­dre plus con­scient des dif­férences. Danah Boyd, dis­aitLa tech­nolo­gie ne boule­verse pas les cli­vages soci­aux. Au con­traire, elle les ren­force”. Partagez-vous ce con­stat ? Pourquoi sa promesse de diver­sité n’est-elle pas réal­isée selon vous ?

Cette ampli­fi­ca­tion n’est pas dans la nature des tech­nolo­gies. C’est lié à leur usage surtout et le fait que nos tech­nolo­gies suiv­ent nos biais, nos biais de con­fir­ma­tion, pro­duisent des effets bulles… Mais la tech­nolo­gie peut aus­si aider à faire cir­culer la con­nais­sance néces­saire pour com­pren­dre les oppres­sions. Elle peut nous per­me­t­tre de nous organ­is­er, pour refuser ou ques­tion­ner un sys­tème. Mais effec­tive­ment, elle peut aus­si servir à con­firmer nos stéréo­types et représen­ta­tions : nous con­forter dans notre façon de voir le monde.

Les dernières élec­tions améri­caines se sont beau­coup faites sur les réseaux soci­aux. Il n’y a eu qu’un débat télévisé entre les deux can­di­dats. Pour­tant, plus que de s’en méfi­er, nous devri­ons chercher à les com­pren­dre pour les met­tre au ser­vice d’une autre façon d’appréhender la con­nais­sance. Le débat sur l’utilisation des tech­nolo­gies a tou­jours accom­pa­g­né ses avancées. Sou­vent on est un peu naïf avec elles. On crée des out­ils qui nous ressem­blent. Mais on peut tou­jours les tran­scen­der. Il y a aus­si sur les réseaux soci­aux des voies alter­na­tives, sub­ver­sives, sub­al­ternes qui exis­tent. Nous devons ques­tion­ner et nous méfi­er des algo­rithmes. Aujourd’hui, trop peu de gens com­pren­nent com­ment fonc­tion­nent les algo­rithmes. Sur Tik­Tok, la majorité des jeunes qui l’utilisent ne com­pren­nent pas son fonc­tion­nement, alors que c’est essen­tiel. La for­ma­tion aux médias, cela devrait être une for­ma­tion oblig­a­toire pour s’en pro­téger et les utilis­er pour la décou­verte intel­lectuelle nous per­me­t­tant d’accéder à des per­son­nes aux­quelles nous n’aurions pas accès autrement.

Quel regard portez-vous sur l’Intelligence arti­fi­cielle ? D’autant que celle-ci sem­ble avoir un rôle impor­tant sur nos représen­ta­tions cul­turelles et nos stéréo­types. Le risque n’est-il pas que nos stéréo­types soci­aux et com­porte­men­taux, demain, soient encore plus mar­qués qu’ils ne sont, plus indépé­tra­bles – alors que vous nous dites dans vos livres que nous devons les ques­tion­ner, les décon­stru­ire ?

Pour moi, l’IA nous con­fronte à ce qui ne va pas chez nous. Elle n’invente pas nos stéréo­types. Elle nous mon­tre au con­traire à quel point nous sommes réduc­teurs, à quels points nous sommes euro­cen­trés, hétéro­cen­trés, validistes… Mais je trou­ve très intéres­sant que nous soyons con­fron­tés au ridicule de nos représen­ta­tions. Cela devrait nous inviter à com­pren­dre avec quoi nous nour­ris­sons ces machines, nous analysons ces représen­ta­tions avec les mêmes cerveaux qui l’ont pro­duit. Sans compter qu’avec l’IA, nous en restons à une déf­i­ni­tion de l’intelligence qui colle aux intérêts de l’homme. Quand nous attribuons à l’IA des inten­tions, nous le faisons parce que nous n’arrivons pas, dans les lim­ites de notre intel­li­gence, à nous imag­in­er autre chose que des inten­tions humaines. Elle nous per­met de nous rap­pel­er que notre espèce n’est peut-être pas cen­trale dans l’appréhension du monde, comme nous le rap­pelle aus­si le reste du vivant. La puis­sance de l’IA nous per­met de douter de soi, en tant qu’individu, mais aus­si de notre espèce.

Nous n’avons pas à fer­mer les yeux parce que l’IA nous ren­voie des mex­i­cains stéréo­typés ou des médecins qui sont tou­jours des hommes blancs. C’est l’occasion plutôt de pos­er des ques­tions. Pourquoi avons-nous ces représen­ta­tions ? Qui nour­rit ces sys­tèmes ? Quelle par­tie du monde les nour­rit ? Comme dans les études en psy­cholo­gie et neu­ro­sciences d’ailleurs, il y a un euro­cen­trisme et une lec­ture de la psy­cholo­gie humaine à tra­vers 25% de ceux qui la con­stituent.

Pour une spé­cial­iste des neu­ro­sciences, qu’est-ce qui est incal­cu­la­ble ?

Pour moi, l’incalculabe, ce sont les inter­ac­tions qui se sont pro­duites dans notre cog­ni­tion depuis notre vie intra-utérine en inter­ac­tion avec notre pat­ri­moine géné­tique, qui ne sont pas ni une addi­tion ni une com­péti­tion, mais une inter­ac­tion qui font de nous ce que nous sommes d’une manière incal­cu­la­ble et qui ridi­culisent nos ten­ta­tives à quan­ti­fi­er l’humain. Que ce soit au niveau de nos com­pé­tences, de nos pris­es de déci­sions ou de nos juge­ments, on les pense rationnels et cal­cu­la­bles, alors qu’ils reposent sur des écarts de pré­dic­tion extrême­ment pré­cis, mais sans avoir d’outils pour les démêler. C’est ce que je défends dans Le mérite est une fic­tion. Quand je vois un résul­tat, je ne peux pas remon­ter aux raisons qui l’expliquent. Le social est incal­cu­la­ble en fait. Les influ­ences de ce qui font de nous ce que nous sommes sont incal­cu­la­bles. Cela nous dit de nous méfi­er de tout ce qu’on appelle tal­ent, per­son­nal­ité… Et cela nous invite enfin à admet­tre une forme d’incertitude con­sti­tu­tive de l’homme.