Dans le monde entier, un vent de révolte contre les datacenters

Nous reprenons un arti­cle de l’Obser­va­toire des multi­na­tionales. Nous avons déjà traité des luttes con­tre les data cen­ters, notam­ment en France et aux Etats-Unis. Mais celui-ci fait un tour mon­di­al des luttes, en reprenant les cri­tiques con­tre le colo­nial­isme économique et cul­turel, con­tre les pil­lages de ressources énergé­tiques, en eau…, et en inven­to­ri­ant des organ­i­sa­tions qui con­tes­tent, des moyens d’ac­tion. Une lutte mon­di­ale qui doit nous inspir­er !

En fin d’ar­ti­cle, un guide cana­di­en pour nous aider dans ces luttes (en anglais…).

Lancés dans une course folle à l’IA, les Big Tech cherchent à implanter des cen­tres de don­nées sur tous les con­ti­nents. Ils se heur­tent de plus en plus, y com­pris aux États-Unis, à des oppo­si­tions locales qui dénon­cent les impacts envi­ron­nemen­taux et le manque de trans­parence autour de ces infra­struc­tures gigan­tesques. Panora­ma de ces luttes pop­u­laires qui essai­ment partout dans le monde.

De pays en pays, de con­ti­nent en con­ti­nent, la même his­toire se répète. Lancées dans une course folle pour domin­er le marché de l’intelligence arti­fi­cielle (IA), les entre­pris­es du numérique, Big Tech en tête (Google, Ama­zon, Meta, Microsoft, Nvidia, Tik­Tok…), alliées à de puis­sants acteurs financiers, investis­sent des dizaines de mil­liards de $ pour con­stru­ire des cen­tres de don­nées. Selon L’Agefi, qui cite une note de l’agence Moody’s, Meta, Ama­zon, Ora­cle, Alpha­bet (qui détient Google) et Microsoft ont engagé en 2025 près de 1000 mil­liards de $ pour con­stru­ire leurs hyper­scalers. Un mon­tant qui pour­rait attein­dre les 3 000 mil­liards de $ d’ici 2030, selon l’entreprise d’immobilier JLL. Ces entre­pôts gigan­tesques (pour la plu­part appelés “hyper­scale”) héber­gent de grandes mass­es de don­nées pro­duites par l’utilisation de leurs IA respec­tives. Leurs exi­gences ? Un accès au réseau élec­trique, du fonci­er disponible et peu cher, et sou­vent des réserves d’eau à prox­im­ité pour refroidir leurs serveurs.

Selon les pays, cette con­fig­u­ra­tion peut vari­er, mais à chaque fois, leur stratégie reste la même : arriv­er masqués, en dire le moins pos­si­ble sur leurs impacts envi­ron­nemen­taux, impos­er leur nar­ratif à base de “c’est le pro­grès” et “nous appor­tons des emplois” et obtenir le sou­tien poli­tique néces­saire pour que tout se fasse le plus vite pos­si­ble. Une stratégie que nous avons relatée en détail dans notre enquête sur le pro­jet de dat­a­cen­ter de Google près de Château­roux. Mais un élé­ment peut venir trou­bler leurs plans : la con­tes­ta­tion locale. Car il arrive de plus en plus fréquem­ment, au vu du nom­bre et de la taille des pro­jets, que des groupes d’opposants, inqui­ets de voir ces gigan­tesques infra­struc­tures se con­stru­ire à côté de chez eux, se mobilisent pour en empêch­er l’installation. Et que par­fois même ils aient gain de cause.

C’est pré­cisé­ment ce qu’il s’est passé au Chili, à Quili­cu­ra, une com­mune située au nord de l’agglomération de San­ti­a­go, la cap­i­tale du pays. C’est en 2015 que Google décide d’y con­stru­ire son pre­mier cen­tre de don­nées, rejoint quelques années plus tard par un dat­a­cen­ter de Microsoft, puis d’autres opéra­teurs. Aujourd’hui, la com­mune en compte cinq, sur 33 au niveau nation­al. Un chiffre encore mod­este en com­para­i­son avec les plus de 4000 cen­tres de don­nées présents aux États-Unis, mais l’ancien prési­dent de gauche, Gabriel Boric, a lancé avant son départ un plan visant à aug­menter leur nom­bre pour faire du Chili un “hub tech­nologique.

Cer­tains rési­dents de Quili­cu­ra se sont inquiétés de voir les zones humides de la région s’assécher d’année en année. En 2022, l’étudiant en droit Rodri­go Valle­jos a démon­tré, en épluchant la doc­u­men­ta­tion trans­mise par Microsoft aux autorités chili­ennes, que la firme avait men­ti sur la nature de son sys­tème de refroidisse­ment. Il a déposé une cen­taine de plaintes, sans suc­cès, pour con­train­dre Microsoft à ne pas prélever d’eau pour refroidir ses serveurs, dans un pays touché par une sécher­esse qui dure depuis quinze ans. Mais le mil­i­tant écol­o­giste ne s’est pas découragé. En 2024, accom­pa­g­né par Tania Rodríguez, fon­da­trice du Mou­ve­ment socio-envi­ron­nemen­tal com­mu­nau­taire pour l’eau et l’environnement (Mosacat), il con­testé devant le tri­bunal envi­ron­nemen­tal de San­ti­a­go les immenses quan­tités d’eau que Google prévoy­ait de con­som­mer pour un sec­ond dat­a­cen­ter dans la même zone (7 mil­liards de litres d’eau par an, soit env­i­ron 228 litres par sec­onde, l’équivalent de 40 000 foy­ers). Après un long com­bat juridique, le tri­bunal a finale­ment sus­pendu le per­mis de con­stru­ire de la multi­na­tionale. “Nous n’avons pas besoin de nou­veaux cen­tres de don­nées qui vont nous priv­er d’eau, unique­ment pour que les Occi­den­taux puis­sent créer des images rigolotes grâce à l’IA”, a déclaré Tania Rodríguez au média anglais The Guardian.

Comme à Château­roux et dans d’autres lieux d’implantation de ses dat­a­cen­ters, Google promet­tait un impact envi­ron­nemen­tal min­i­mal et jouait la carte du bon voisin. “Mais ses investisse­ments pour la com­mu­nauté locale sont restés min­i­maux”, déplore Alexan­dra Aran­cib­ia, con­seil­lère munic­i­pale à Quili­cu­ra, inter­rogée par The Guardian. Pour faire tourn­er son cen­tre de don­nées con­stru­it en 2015, la firme n’emploie que 208 per­son­nes, et le parc urbain qu’elle a créé en 2019 pour com­penser l’impact envi­ron­nemen­tal de son site est selon elle un “échec” : “La végé­ta­tion s’est desséchée, les sen­tiers ne sont pas entretenus et il n’y a pas d’irrigation.

En Amérique latine, la ques­tion de l’accès à l’eau con­stitue sou­vent la prin­ci­pale porte d’entrée des luttes con­tre les cen­tres de don­nées. Ain­si à Canelones, une petite ville du sud de l’Uruguay, pays mar­qué lui aus­si par la sécher­esse, où l’eau du robi­net devient impro­pre à la con­som­ma­tion car trop salée, Google a annon­cé un autre pro­jet de dat­a­cen­ter. Les mil­i­tants ont batail­lé devant les tri­bunaux pour obtenir que la firme améri­caine dévoile la con­som­ma­tion d’eau prévue – 7,7 mil­lions de litres par jour, soit l’équivalent des besoins en eau de 55 000 per­son­nes – puis qu’elle accepte d’utiliser un sys­tème de refroidisse­ment par air, bien moins gour­mand en eau.

Dans l’État de Queré­taro, en plein cen­tre du Mex­ique, la pop­u­la­tion doit se faire livr­er de l’eau par camion-citerne, à cause d’une sécher­esse débutée en 2024 et accuse les Big Tech (Equinix, Ama­zon, Microsoft et Google notam­ment) de prélever l’eau du sys­tème d’eau potable pour refroidir leurs serveurs, à hau­teur de plusieurs mil­lions de litres par an. Après de nom­breuses actions, les habi­tants du vil­lage de Maconí, un des lieux les plus touchés, ont obtenu un accord avec le gou­verne­ment fédéral qui doit leur garan­tir un accès pérenne à l’eau.

Dans le nord-est du Brésil, c’est la lutte des Anacés, un peu­ple indigène de l’État de Ceará, qui met des bâtons dans les roues de Tik­Tok. Le Brésil compte aujourd’hui près de 210 cen­tres de don­nées, soit env­i­ron la moitié de la capac­ité instal­lée en Amérique latine, et son gou­verne­ment cherche à assou­plir les con­di­tions fis­cales pour attir­er encore davan­tage les opéra­teurs. Le géant chi­nois a investi 10 mil­liards de dol­lars dans un gigan­tesque pro­jet de cen­tre de don­nées, dont une par­tie impactera directe­ment leur ter­ri­toire. “Ils le con­stru­isent juste au bord de la riv­ière”, un lieu qui revêt une impor­tance spir­ituelle pour la com­mu­nauté, selon Cacique Rober­to Ytaysa­ba Anacé, inter­rogé par Rest of World. Le peu­ple Anacé a donc déposé une plainte devant les autorités fédérales pour empêch­er sa con­struc­tion, dénonçant notam­ment la vio­la­tion de leur droit à la con­sul­ta­tion, garan­ti par un traité inter­na­tion­al.

Selon la jour­nal­iste indépen­dante Nas­ta­sia Had­jad­ji, coau­teure avec Olivi­er Tes­quet de Apoc­a­lypse Nerds (Diver­gences, 2025), ces implan­ta­tions reflè­tent la dimen­sion colo­niale du mod­èle économique des Big Tech : “Leur agen­da con­siste à exploiter toutes les failles poli­tiques d’un État, en choi­sis­sant con­sciem­ment les lieux où les pop­u­la­tions sont les plus vul­nérables.” Un con­stat partagé par la jour­nal­iste éta­suni­enne Karen Hao, auteure de Empire of IA (Pen­guin Press, 2025), pour qui “l’IA des­sine les con­tours d’un néo-colo­nial­isme numérique, repro­duisant les sché­mas d’exploitation des empires de jadis”. Elle a d’ailleurs con­tribué au lance­ment de The AI Resist List en mai 2026, une ini­tia­tive visant à doc­u­menter les actes de résis­tance à cette indus­trie dans le monde.

C’est pré­cisé­ment ce qu’il se passe en Inde, où le gou­verne­ment a mis en place une exonéra­tion fis­cale de 20 ans pour les opéra­teurs étrangers de cen­tres de don­nées. Google, Microsoft et Ama­zon y pos­sè­dent ou dévelop­pent cha­cun au moins un cen­tre de don­nées dans le pays, et ont jeté leur dévolu sur des zones rurales dont les habi­tants ne jouis­sent pas des mêmes droits de con­tes­ta­tion que les pop­u­la­tions occi­den­tales, relève l’avocate Jil­lian Hishaw dans un arti­cle du média Rest of World. Mal­gré tout, dans l’État du Telan­gana, une par­tie des habi­tants du vil­lage de Mek­agu­da ont lancé une péti­tion con­tre un dat­a­cen­ter de Microsoft, l’accusant de dévers­er illé­gale­ment des déchets indus­triels dans un plan d’eau à prox­im­ité de leurs éle­vages de vach­es.

C’est le pro­jet d’hyper­scale de Google, dans l’État d’Andhra Pradesh, éval­ué à 15 mil­liards de dol­lars, qui con­cen­tre le plus de cri­tiques. D’après une enquête vidéo de l’Envi­ron­men­tal Report­ing Col­lec­tive, Google veut arti­fi­cialis­er 200 hectares de ter­rains appar­tenant à des dal­its (aus­si appelés Intouch­ables), un des groupes soci­aux les plus pau­vres du pays. Les paysans dénon­cent les pres­sions et les men­aces subies de la part de la firme et du gou­verne­ment, pro­prié­taire des ter­res, qui a fait sup­primer les posts Insta­gram d’une ONG infor­mant sur le pro­jet. “Nous nous bat­trons, même si nous devons y laiss­er nos vies”, promet Pyla Kan­damma, l’ancienne cheffe du con­seil du vil­lage.

Ailleurs en Asie, les habi­tants des grandes villes japon­ais­es s’organisent pour résis­ter à l’essor des dat­a­cen­ters urbains. En Malaisie, où le gou­verne­ment a récem­ment gelé l’arrivée de cen­tres de don­nées non liés à l’IA par craintes de ten­sions sur les ressources en eau et en élec­tric­ité, les pre­mières con­tes­ta­tions com­men­cent aus­si à émerg­er. Aux Philip­pines, la lutte anti-IA est menée par les “tra­vailleurs du clic”, les per­son­nes chargées d’entraîner les grands mod­èles de lan­gage (LLM). Oblig­és de vision­ner des vidéos pornographiques à des fins de mod­éra­tion par exem­ple, et payés une mis­ère, ils ont créé Code AI, une coali­tion réu­nis­sant plus de 1,8 mil­lion de tra­vailleurs pour défendre leurs droits.

Au Kenya, autre pays de forte con­cen­tra­tion de tra­vailleurs du clic, une organ­i­sa­tion bap­tisée Data label­ers asso­ci­a­tion s’est lancée avec le même objec­tif. “Nous con­stru­isons un mou­ve­ment dans lequel le tra­vail numérique est vis­i­ble, val­orisé et organ­isé, et où le rôle humain à la base de l’IA est enfin recon­nu comme un élé­ment cen­tral, et non plus périphérique, de l’innovation”, explique sa fon­da­trice, Joan Kinyua, à Rest of the world. Au Cap, en Afrique du Sud, des asso­ci­a­tions civiles comme Hous­ing Assem­bly s’opposent à la con­struc­tion de deux dat­a­cen­ters de l’entreprise éta­suni­enne Equinix, qui domine le secteur de l’hébergement dit de colo­ca­tion. Le pays, qui lui aus­si “se rêve en leader con­ti­nen­tal de ce nou­veau marché”, décrit Cour­ri­er inter­na­tion­al, devrait prochaine­ment accueil­lir des infra­struc­tures de Google, Microsoft, Ama­zon ou encore Ora­cle.

En Irlande, pre­mier hébergeur européen en ter­mes de capac­ité élec­trique, plus de 80 cen­tres de don­nées con­som­maient 22 % de l’électricité nationale en 2024, con­tre 5 % en 2015. Ce chiffre pour­rait attein­dre 30 % d’ici 2030. Cette demande expo­nen­tielle a fait grimper la fac­ture d’électricité des ménages de 1,4 mil­liard d’€ et ren­du le réseau élec­trique plus insta­ble, à tel point que l’État a dû rou­vrir dans l’urgence deux cen­trales à énergie fos­sile. Après avoir instau­ré un mora­toire de près de trois ans, gelant 6,5 mil­liards d’€ d’investissement, le gou­verne­ment impose désor­mais aux opéra­teurs de pro­duire eux-mêmes leur élec­tric­ité. Un revire­ment dû en par­tie aux mobil­i­sa­tions pop­u­laires débutées en 2021 sous l’impulsion de l’ONG Peo­ple Before Prof­it et aux luttes locales.

À Ennis, dans le comté de Clare, trois sci­en­tifiques retraités, Brid­get Gin­ni­ty, Col­in Doyle et Mar­tin Knox, ont mené pen­dant cinq ans une bataille juridique con­tre un cen­tre de don­nées de 200 mégawatts de l’entreprise Art Data Cen­tres, der­rière laque­lle se cache Ama­zon. “Les politi­ciens suiv­ent ce que veut Wash­ing­ton. Le mes­sage du gou­verne­ment, c’est que nous avons besoin de cen­tres de don­nées. […] Nous sommes dépen­dants des États-Unis, toutes leurs multi­na­tionales sont ici”, déplo­rait Col­in Doyle, inter­rogé par le média Le Soleil.

Au micro de France Inter, le porte-parole des Amis de la Terre Irlande, Rosi Leonard, appelait la France à ne pas répéter les mêmes erreurs que l’Irlande : “D’emblée, vous devriez impos­er des lim­ites strictes à l’expansion des cen­tres de don­nées : fix­er une taille max­i­male pour leurs bâti­ments, met­tre en place des mora­toires, et décider du type d’énergie qu’ils peu­vent utilis­er ain­si que du moment où ils peu­vent la pro­duire.” Une poli­tique totale­ment opposée à celle pro­mue par le gou­verne­ment, qui se plie aux exi­gences des Big Tech pour faciliter leur instal­la­tion sur le ter­ri­toire.

Instau­r­er un mora­toire sur les pro­jets de cen­tres de don­nées, c’est aus­si ce que souhaite le col­lec­tif espag­nolTu Nube Seca Mi Rio” (Ton nuage assèche ma riv­ière), créé en 2023, qui réu­nit agricul­teurs, riverains et asso­ci­a­tions citoyennes. Celui-ci dénonce les investisse­ments des Big Tech dans le pays, notam­ment en Aragon, où Google, Ama­zon et Microsoft prévoient de con­stru­ire plusieurs infra­struc­tures, dans un pays touché par des sécher­ess­es récur­rentes et une avancée de la déser­ti­fi­ca­tion. Mal­gré l’opposition des mil­i­tants, un pro­jet d’hyper­scale de Meta qui devrait con­som­mer 500 mil­lions de litres d’eau par an a été validé par les autorités locales de Castille-La Manche, aveuglées par les promess­es d’emplois dans “une province déprimée qui affiche l’un des taux de chô­mage les plus élevés du pays (env­i­ron 24 %)”, décrit Reporterre.

Cette stratégie relève d’une “forme de pré­da­tion sur des ter­ri­toires déjà pré­carisés, frag­ilisés économique­ment et déjà pol­lués” observe Anti, du col­lec­tif français Le Nuage était nous pieds. C’est aus­si le cas en Bel­gique, à Far­ci­ennes, com­mune la plus pau­vre de Wal­lonie, où le mou­ve­ment de désobéis­sance civile Code Rouge s’est rassem­blé fin juin 2026 à prox­im­ité du chantier du futur dat­a­cen­ter de Google, deux­ième investisse­ment majeur du géant éta­sunien en Bel­gique après son site à Saint-Ghis­lain. Réu­nis autour d’un sound sys­tem tekno, les mil­i­tants ont dénon­cé non seule­ment les con­séquences envi­ron­nemen­tales du pro­jet, mais aus­si le rôle de Google dans le développe­ment de l’IA et cer­tains de ses con­trats mil­i­taires. “Les ter­ror­istes, c’est Google, pas nous”, a déclaré la respon­s­able presse du mou­ve­ment au média belge la DH.

En France, “on assiste aus­si à un regroupe­ment des luttes”, observe Anti du col­lec­tif Le Nuage était sous nos pieds. Et le spec­tre est large : riverains mobil­isés à l’échelle locale, col­lec­tifs antiex­trac­tivistes et anti­colo­ni­aux, comme Survie ou Généra­tion Lumière, organ­i­sa­tions envi­ron­nemen­tales comme France Nature Envi­ron­nement, mou­ve­ments comme les Soulève­ments de la Terre, défenseurs des lib­ertés numériques dans la lignée de La Quad­ra­ture du Net ou de Data For Good, syn­di­cats et tra­vailleurs con­fron­tés au rem­place­ment de leur tra­vail par l’IA, mil­i­tants anar­chistes et anti­mil­i­taristes, chercheurs ou soci­o­logues, syn­di­cats agri­coles ou encore ten­ants du per­ma­com­put­ing.

Au Bour­get, en Seine-Saint-Denis, leur mobil­i­sa­tion a payé : le nou­veau maire de la com­mune, Meh­di Nez­zar, a invalidé le per­mis de con­stru­ire accordé à l’entreprise immo­bil­ière anglaise Segro, lui deman­dant l’abandon du pro­jet de cen­tre de don­nées dans sa forme actuelle, détaille un com­mu­niqué du 17 juin 2026. Pour le jour­nal­iste Nico­las Cel­nik, coau­teur avec Fabi­en Benoit de Tech­no-luttes : Enquête sur ceux qui résis­tent à la tech­nolo­gie (Seuil, 2022) et de Les Assoif­feurs : Enquête sur ces entre­pris­es qui acca­parent l’eau (Les Liens qui libèrent, 2026), “on observe dans les luttes con­tre les dat­a­cen­ters les mêmes con­fig­u­ra­tions de résis­tance qu’à Sainte-Soline”.

Cette coali­tion de luttes est encore plus vaste et plus poli­tique­ment diverse aux États-Unis, le pays qui de loin accueille le plus de cen­tres de don­nées au monde. Le mou­ve­ment anti-dat­a­cen­ter serait par­venu, selon le média améri­cain Grist, à réu­nir une coali­tion plus vaste que les luttes cli­ma­tiques : “des gens de tous hori­zons — des musi­ciens punk de l’Utah, des agricul­teurs de l’Oregon, des employés de salons de beauté du Mary­land — se mobilisent pour toutes sortes de raisons. […] Mais leurs dif­férences ne les empêchent pas de tra­vailler ensem­ble”, explique Levin Saul, ani­ma­teur d’un pod­cast sur les résis­tances con­tre les cen­tres de don­nées. L’op­po­si­tion aux cen­tres de don­nées con­stituent l’un des rares sujets qui rassem­blent les citoyens éta­suniens.

Ce qui se véri­fie aus­si d’un point de vue poli­tique. “Même dans un État bleu [démoc­rate, ndlr], tout le monde s’accorde à dire que l’opposition aux cen­tres de don­nées doit être bipar­ti­sane pour avoir une chance de réus­sir”, écrit la jour­nal­iste de Grist Kate Yoder. Les cen­tres de don­nées con­stituent d’ailleurs l’un des rares sujets qui rassem­blent les citoyens éta­suniens : selon un sondage Gallup, 75 % des démoc­rates et 63 % des répub­li­cains s’opposent à la con­struc­tion de cen­tres de don­nées dans leur région. Au point de chang­er totale­ment les ori­en­ta­tions poli­tiques de cer­tains can­di­dats aux élec­tions de mi-man­dat, comme la démoc­rate Keisha Lance Bot­toms, qui célébrait il y a quelques années l’arrivée de Microsoft en Géorgie et qui fait désor­mais cam­pagne pour un mora­toire sur les cen­tres de don­nées, comme le racon­te Libéra­tion.

Reste néan­moins un point de vig­i­lance : quels seront les dis­cours mobil­isés pour s’opposer à l’essor de l’IA durant ces élec­tions ? S’agira-t-il de défendre les écosys­tèmes et de dénon­cer son coût envi­ron­nemen­tal, ou de brandir le risque d’une anni­hi­la­tion de l’humanité ? Nas­ta­sia Had­jad­ji invite à inter­roger la col­oration idéologique de cer­tains opposants et met en garde con­tre les dis­cours qui asso­cient le rejet des tech­nolo­gies à des posi­tions réac­tion­naires, comme c’est le cas en France de la mou­vance Anti-Tech Résis­tance. Cer­tains de ses représen­tants voient, par exem­ple, dans la pilule abortive une men­ace tech­nologique sim­i­laire à celle de l’IA. Mais la vague de mobil­i­sa­tion éta­suni­enne, dont une frange tant à se rad­i­calis­er vers des actions vio­lentes, pour­rait inspir­er les mou­ve­ments de résis­tance dans le monde entier, car elle sem­ble en passe de faire infléchir les Big Tech.

Selon Data Cen­ter Watch – un pro­jet financé par l’industrie elle-même – 130 mil­liards de $ d’investissements ont été blo­qués ou retardés au pre­mier trimestre 2026, soit autant que pour l’année 2025 entière. En sep­tem­bre 2025, Google a aban­don­né un pro­jet d’un mil­liard de $ à Indi­anapo­lis après la mobil­i­sa­tion de riverains. Même con­stat en Vir­ginie, où une fil­iale de Brook­field, Com­pass dat­a­cen­ter, s’est retirée d’un vaste pro­jet sur 333 hectares.

Le pro­jet Data Cen­ter Oppo­si­tion recense 268 col­lec­tifs de protes­ta­tion répar­tis dans 37 États, représen­tant près de 360 000 opposants. La célèbre activiste Erin Brock­ovich a égale­ment lancé un obser­va­toire citoyen et dévelop­pé sa pro­pre car­togra­phie des cen­tres de don­nées aux États-Unis. Au niveau local (villes et comtés notam­ment), le site US Dat­a­cen­ter Mora­to­ri­um Track­er recense 116 mora­toires act­ifs.

Une quin­zaine d’États songent égale­ment à légifér­er à ce sujet, tan­dis qu’au niveau nation­al, les élus démoc­rates Bernie Sanders et Alexan­dria Oca­sio-Cortez appel­lent à un mora­toire nation­al. Plus de 500 organ­i­sa­tions ont d’ailleurs signé une let­tre adressée au Con­grès le 11 juin 2026 rejoignant leur propo­si­tion.

Face à ces con­tes­ta­tions, les Big Tech investis­sent mas­sive­ment pour se refaire une image, à coup de lob­by­ing et de promess­es d’emplois recy­clées par une classe poli­tique sou­vent très naïve vis-à-vis du selon de la “sou­veraineté numérique”. La bataille pour l’acceptabilité sociale est aus­si une guerre cul­turelle, et le réc­it de l’inévitabilité de ces infra­struc­tures s’est instal­lé dans le débat médi­a­tique.

Mais, der­rière ces rhé­toriques bien huilées se pro­file aus­si le risque d’un accroisse­ment de la répres­sion con­tre les opposants aux dat­a­cen­ters. En Bel­gique, 19 mil­i­tants du mou­ve­ment de désobéis­sance civile Code Rouge ont été perqui­si­tion­nés, et six d’entre eux ont été inculpés par les autorités fla­man­des au cours du mois de juin 2026. Aux États-Unis, des doc­u­ments obtenus par le média Wired révè­lent que les autorités fédérales, dont le FBI, con­sid­èrent les “extrémistes anti-tech” comme une cible pri­or­i­taire de leurs activ­ités répres­sives et de sur­veil­lance. Entre les opposants au dat­a­cen­ters et les Big Tech, le gou­verne­ment améri­cain a choisi son camp.

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