Manif Bellecour 17 octobre 2026 @ Rodolphe Koller
Le terme de Gen Z – pour désigner les jeunes né.es entre le milieu des années 1990 et le début des années 2010 – est directement issu des techniques de ciblage marketing et a souvent servi pour caricaturer une génération qui “refuse le travail” et “vit passivement” par le truchement de jeux vidéo, de réseaux sociaux, voire se drogue…
Mais cette même génération a su retourner le stigmate en contestant les “élites” vieillissantes, corrompues et prédatrices, accusées de piller leur pays, d’avoir dégradé le climat, l’environnement, de voler leur avenir et de bafouer leur dignité. Une rage chauffée à blanc par la précarité, les perspectives du chômage ou de l’exil, la faillite des services publics, la répression policière…
Comme nous l’avions évoqué il y a un an, ces mouvements nationaux menés par les jeunes de cette “génération Z” ont ”éjecté” nombre de dirigeants bien en place aux Bangladesh, Sri Lanka, Népal, Madagascar, Pérou, Philippines, Thaïlande, Indonésie, Maroc. Ainsi du “mouvement des étudiants” en Serbie (en fait élargi à d’autres générations), qui vient de renverser le dirigeant “autoritaire” en place depuis 14 ans. On peut aussi y inclure la brusque mobilisation des jeunes en faveur de Lula lors du 2e tour de l’élection présidentielle au Brésil, ou les énormes manifestations du “Parti du peuple des cafards” en Inde face au pouvoir dictatorial de Narendra Modi.
Et en France ? Cette Gen Z est bien au cœur des révoltes lycéennes et étudiantes actuelles, et – comme dans les autres mouvements tout autour du globe – la part de l’usage des réseaux sociaux y apparaît déterminante, à tel point que le 1e ministre a carrément envisagé d’en bloquer l’usage (voir à la fin de l’article) !
L’apport réel des réseaux sociaux dans les luttes
Internet et les réseaux sociaux ont déjà été mobilisés par des générations précédentes, notamment lors des printemps arabes. Ceux-ci se sont déroulés successivement, en 2010–2011 en Tunisie puis en Égypte, Libye, Yémen, Syrie, puis au Liban (2015) et en Algérie (2019).
L’usage d’Internet et des réseaux sociaux (essentiellement Twitter [devenu X] et Facebook) a permis de diffuser une information non officielle (tous les médias traditionnels étant contrôlés par les pouvoirs en place). Ce qui a grandement joué pour une prise de conscience collective. Lors des actions, la circulation de l’information en temps réel et le contournement de la censure ont là aussi aidé à la vigueur de ces mouvements.
Cependant, plusieurs analyses de ces mobilisations ont réduit la portée de ces circulations en montrant que le rassemblement dans de grands espaces (par exemple la célèbre place Tahrir au Caire) et d’autres moyens de diffusion ont pu eux aussi jouer leur rôle.
Les différents pouvoirs ont su aussi utiliser des outils fournis par des entreprises privées (notamment à l’époque la française Amesys, dont le système de surveillance Eagle est conçu pour intercepter et analyser le trafic Internet) pour neutraliser ces circulations sur les réseaux numériques. Beaucoup d’applications, françaises mais aussi souvent israéliennes, ont été diffusées à grand frais aux autorités.
Mais, comme l’analyse l’historien Patrick Boucheron, “l’habilité technologique de ces jeunes générations [leur permet de] trouver les moyens subreptices de contourner, et même de décoder les forces de l’ordre, retournant la technologie contre ce qui pourrait les aliéner”. Ainsi l’usage de messageries – plus ou moins – cryptées (WhatsApp, Telegram, Signal…), avant qu’elles ne soient à leur tour neutralisées, ont permis un temps d’avance face à la technologie répressive.
L’exemple très parlant de la campagne de Lula au Brésil
Il s’agit là d’une stratégie centralisée, donc très différente de celles de manifestant.es engagé.es dans des actions plus horizontales. Elle démontre la puissance d’une action pas forcément coûteuse mais cohérente, cherchant à prendre le contre-pied des stratégies de mobilisation de l’extrême droite. Ci-dessous éléments d’analyse issus du blog de Nikos Smyrnaios et d’un article de Next.
Alors que Lula semblait avoir déjà perdu après le 1e tour face à Flavio Bolsonara, il s’est agi de mobiliser les abstentionistes, et particulièrement les jeunes, dont les modes de communication passent principalement par les réseaux sociaux, WhatsApp en premier. Le député fédéral André Janones a créé sur WhatsApp le canal Exercito de Lula (Armée de Lula), qui est très vite passé de 50 000 abonnés à plus de 10 millions. Dans la culture numérique, son nom évoque celui des “armées” de fans de popstar internationale – par exemple la BTS Army des fans du groupe sud-coréen BTS.
Ici, le fonctionnement du groupe visait à fournir aux internautes des “petites missions” quotidiennes (relayer des photos ou des vidéos, fabriquer des mèmes, pousser des hashtags, déposer des likes, des commentaires…) organisées à la même heure pour occuper l’espace numérique. Le but assumé : “percer la bulle” des algorithmes numériques, comprise comme désavantageuse, en n’alimentant surtout pas les discours d’extrême-droite (“ni vues, ni partages, ni réponses”) pour que l’algorithme, privé d’interactions, “comprenne que ce contenu n’est pas viral”, tout en promouvant ceux favorables au président sortant.
Flavio Bolsonaro a lui-même contribué à cette promotion : à sa demande, la chaîne WhatsApp de Lula a été suspendue par la justice électorale le 11 octobre, puis rétablie, ce qui a paradoxalement attiré de nouveaux abonnés venus “faire face à cette tentative de censure”, décrypte le politologue Gaspard Estrada, membre de l’unité Sud Global à la London School of Economics.
Il faut préciser que le Brésil, dans la géographie mondiale des usages numériques, est l’un des premiers marchés de la messagerie instantanée et des réseaux sociaux avec environ 180 millions d’usagers (selon Statista), soit plus des trois quarts d’une population de 214 millions d’habitants, ce qui le place au deuxième ou troisième rang mondial. Près de 80 % de la population recourt à un réseau social chaque jour, particulièrement à WhatsApp qui est utilisé par les familles, les commerces, les administrations et les Églises, et les forfaits prépayés ont longtemps inclus un accès à l’application sans décompte des données mobiles. Le téléphone d’un électeur brésilien est ainsi, avant tout, un espace de conversation permanente au sein de dizaines de groupes.
Ce qui, jusque là, avait profité à l’extrême droite bolsonariste, les réseaux de groupes WhatsApp étant devenus l’instrument central de la campagne de Jair Bolsonaro en 2018, qui profitait du cryptage pour dissimuler ses messages hors de la vérification journalistique ou de la justice (pour les contenus injurieux). Par ailleurs, l’ ”économie de l’attention” est structurellement bénéfique au type de discours alarmiste, simpliste et chargé d’affect que pratique l’extrême droite.
Pour la campagne de 2024, Flavio Bolsonara a en plus bénéficié des interventions tendancieuses de Meta (propriétaire de WhatsApp) qui a multiplié des interventions de modération en sa faveur. Meta a ainsi supprimé un compte Instagram du collectif journalistique Revelando Brasil, qui venait de publier une vidéo sur les liens entre Flávio Bolsonaro et le banquier Daniel Vorcaro, mis en cause dans la plus importante fraude financière de l’histoire du pays. Finalement rétabli après un tollé public…
Et, comme Meta était le seul canal de publicité politique disponible, il a aussi favorisé celles du clan bolsonariste. Le 23 septembre, l’entreprise a désactivé la possibilité de diffuser des annonces politiques depuis la page de campagne de Lula, en invoquant des “activités” non conformes à ses règles sans préciser lesquelles. Meta a globalement démenti ces accusations en parlant d’ ”incidents techniques”. Son propre conseil de surveillance s’est pourtant déclaré “préoccupé par les défaillances récurrentes” du dispositif d’intégrité électorale. Le 15 octobre, le juge Marco Aurélio Bellizze, du Tribunal supérieur électoral, a enjoint à l’entreprise de ne plus réduire la distribution de contenus politiques ni retirer de publications d’une manière créant un déséquilibre entre les deux candidats, et d’appliquer des critères identiques dans ses outils d’intelligence artificielle.
Le camp du candidat d’extrême droite a par ailleurs produit quantité de clips incluant des personnes inventées de toutes pièces et générées par IA – souvent des femmes, alors que leur absence dans ses rassemblements était visible. Au premier tour de l’élection, ces dernières soutenaient nettement plus Lula (46 % de leurs voix, contre 35 % pour Flávio Bolsonaro). Lesquelles sont d’ailleurs davantage victimes de cyberviolence (comme les minorités) : en 2024 alors qu’elles ne représentaient que 15 % des candidates aux élections municipales locales, les femmes avaient reçu 68,2 % des messages violents.
Au delà, le surplus de participation a finalement touché toutes les classes d’âge. La présence de personnes âgées a particulièrement retenu l’attention, alors que la gauche peinait à mobiliser ce groupe lors des précédentes élections. Avec des modalités d’action un peu différentes : elles ont ressorti le maillot du Brésil et se sont rendues aux arrêts de bus pour tenter de convaincre les électeurs de changer leur vote.
Ce qui rejoint d’autres injonctions faites aux militant.es, notamment d’occuper la rue, ce qu’ont spontanément opéré.es les jeunes de la génération Z : manifestation étudiante, suivie deux jours plus tard d’un rassemblement dans le centre de Rio, puis de cortèges dans l’ensemble des grandes villes du pays sans mot d’ordre national préalable. Des militants présents à toutes les manifestations depuis les années 1980 ont déclaré n’avoir jamais vu autant de monde dans la rue.
Le Brésil n’avait pas connu un tel élan depuis le mouvement des Diretas Já, dans les années 1980, lorsque des foules étaient descendues dans la rue pour réclamer l’élection du président au suffrage direct et avaient contribué à mettre fin à la dictature militaire qui a dirigé le pays de 1964 à 1985.
Le pouvoir des plateformes et l’enjeu de la régulation
Ce que met au jour la campagne brésilienne dépasse la question de savoir si Meta a délibérément favorisé un camp. Sans cela, les plateformes disposent d’un pouvoir arbitraire, opaque et disproportionné sur le paysage médiatique. Le journaliste Bruno Torturra questionne : “peut-on parler de liberté d’expression sur les réseaux sociaux sans transparence algorithmique ?”
Luã Cruz, de l’organisation Ctrl+Z, qui recense les retraits de comptes de rédactions et de journalistes, décrit une “boîte noire” dans laquelle des contenus d’intérêt public disparaissent puis reviennent sans que personne sache pourquoi, et souligne que sans acteurs célèbres ni couverture médiatique, l’affaire serait tombée “dans les limbes”, comme la plupart des cas qu’il documente.
Le pouvoir des plateformes ne s’est pas exercé dans un vide géopolitique. La Folha de S. Paulo a révélé qu’un groupe d’influenceurs proches de Donald Trump, dont l’ancien parlementaire républicain Matt Gaetz, avait payé pour promouvoir des publications donnant Flávio Bolsonaro en tête des paris de Polymarket, plateforme interdite au Brésil mais utilisée par la droite comme substitut de sondage. Le Parti des travailleurs soupçonne l’implication de Rockbridge, structure de donateurs conservateurs cofondée par le vice-président J. D. Vance.
Le Brésil disposait d’une juridiction électorale capable d’enjoindre à une entreprise, en quelques jours et sous astreinte quotidienne, de rétablir l’égalité de distribution entre deux candidatures. Ce même tribunal a cependant suspendu deux fois le canal du camp de Lula, sous l’impulsion d’un président nommé par Jair Bolsonaro. Surtout, l’économie de l’attention continue d’avantager les discours simplificateurs et anxiogènes, et un succès obtenu en trois semaines ne crée aucune garantie pour le scrutin suivant.
Aux États-Unis pour les élections de mi-mandat, le camp démocrate demande par exemple des comptes à Meta sur sa gestion des discussions électorales, après qu’un compte “No King”, critique de Donald Trump, se soit vu supprimer d’Instagram. En France, dans la perspective des élections présidentielles, des comptes et des publications appelant à bloquer en série les profils relevant de l’extrême droite apparaissent ou se réactivent déjà. L’idée : que d’autres propositions occupent le terrain médiatique numérique.
Un succès transposable à certaines conditions
Au Brésil, le vote est obligatoire pour les électeurs de dix-huit à soixante-neuf ans, et entraine en cas d’abstention des amendes (symbolique cependant : environ 70 centimes d’€), ce qui n’existe pas chez nous. Le quasi monopole de WhatsApp et son poids dans la vie quotidienne brésilienne n’est pas le même en France (mais très fort aussi en Espagne, Italie ou Allemagne).
En revanche, cette campagne a mis en œuvre une forme d’organisation plus horizontale qui semble inspirer certaines organisations françaises, particulièrement LFI qui, sur son site, propose aux militant.es/sympathisant.es des fiches incitant à des actions en ligne (à coté d’autres plus classiques, “physiques”), au lieu d’une consommation de contenus élaborés ailleurs.
Contrairement au Brésil où Meta diffuse de la publicité politique, celle-ci a pratiquement disparu des grandes plateformes en Europe depuis l’entrée en application, en octobre 2025, du règlement européen sur la transparence et le ciblage de la publicité à caractère politique. L’accès aux messageries privées reste désormais l’unique canal atteignable par les seules organisations capables de mobiliser leur base militante. LFI veut ainsi mobiliser les boucles WhatsApp, les comptes YouTube, TikTok, Facebook et Instagram du mouvement qui leur permettraient de toucher 94 millions de personnes d’après leurs estimations).
Au Brésil, la mobilisation est née hors du parti, chez des étudiants, et la direction du Parti des travailleurs l’a rejointe sans tenter de la reprendre en main, ce qui a préservé sa dynamique propre et produit des élus de vingt ans. Dans le même temps, le dispositif créait des groupes dédiés aux retraités, population que la gauche européenne abandonne volontiers à ses adversaires en considérant la campagne numérique comme une affaire de jeunes.
En France, où l’abstention atteint des niveaux records parmi les électeurs jeunes et dans les quartiers populaires, ceux-ci constituent une cible majeure. Mais le poids électoral des 18–25 ans n’est que de 11% environ en France (à comparer aux 65 ans et plus qui pèsent pour plus de 28%), alors qu’au Brésil les 15–24 ans (on peut y voter dès 16 ans) représentent 16,29% de la population, contre 8,61% plus les 65 ans et plus.
Le contexte français offre par ailleurs une configuration comparable à celle du Brésil d’octobre. Depuis le 21 septembre, le mouvement lycéen né en Île-de-France s’est étendu au reste du pays, relayé par des manifestations étudiantes et les actions “gilets jaunes” contre la vie chère. Cette contestation n’a pas été produite par un appareil partisan : LFI, accusé par le pouvoir de manipuler le mouvement, l’a juste soutenu sans le diriger.
La tentative du pouvoir macroniste pour interdire l’accès aux réseaux sociaux
Le site Blast a découvert la tentative du 1e ministre d’organiser cette coupure en vue des manifestations du 24 octobre. Ce dernier a demandé à Orange, SFR, Free et Bouygues Telecom de se tenir prêts à couper l’accès à TikTok, Instagram, Snapchat et X. Ce sont les doutes exprimés par ces opérateurs qui l’ont semble-t-il fait renoncer.
Gabriel Attal, alors 1e ministre du même Macron, avait déjà utilisée cette mesure liberticide en Nouvelle-Calédonie en 2024 vis à vis de TikTok, avant d’être désavoué par le Conseil d’État, mais dans un argumentaire très ambigu car étant plus un mode d’emploi juridique pour bloquer un réseau social en l’absence de tout contre-pouvoir.
